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Nelly et Monsieur Arnaud (Claude Sautet, 1995)

Nelly et Monsieur Arnaud (Claude Sautet, 1995)

Published Jul 5, 2020 Updated Jun 19, 2021
time 3 min
CREATIVE ROOM

Cinépassion

Nelly et Monsieur Arnaud (Claude Sautet, 1995)

Claude Sautet a terminé sa carrière en apothéose avec l'un des plus beaux films de sa carrière, pourtant riche en trésors. Mais "Nelly et Monsieur Arnaud" a une saveur particulière tant il est le fruit d'un alliage subtil entre tout ce qu'il y a de plus intime chez ce cinéaste qui avait beaucoup de mal à se cerner lui-même. "Nelly et Monsieur Arnaud" est l'un de ces films en creux qui en dit long pour peu que l'on y soit attentif.

Le film est fondé sur un paradoxe qui traverse d'autres films du cinéaste: c'est l'histoire d'une rencontre véritable sur fond d'amour impossible, ce qui fait lien créant en même temps un obstacle infranchissable. Celui de la différence d'âge et d'expérience tout d'abord: Nelly (Emmanuelle Béart) qui a 25 ans maîtrise l'informatique et pas Arnaud (Michel Serrault) qui en a 60, elle va donc l'aider à coucher ses mémoires, non sur le papier mais dans la mémoire de l'ordinateur. Ce sera la base de leurs échanges tandis que la mise en scène faite de champs/contrechamps sur un Arnaud debout mobile et volubile et une Nelly assise à l'écoute et statique à son bureau matérialise leur séparation et la sujétion de l'une à l'autre. Car l'inégalité est également sociale. Arnaud est un grand bourgeois friqué, Nelly survit tant bien que mal en faisant des petits boulots précaires. Leur premier échange est basé sur l'argent qu'il lui donne et pourtant ils parviendront à échapper à la logique de prostitution qui semblait se dessiner au départ au profit de la sublimation dans l'écriture*. Leur relation sera professionnelle, amicale et même amoureuse mais platonique, marquée par une grande retenue et beaucoup de non-dits. Dans une scène délicieuse où il l'invite dans un grand restaurant, ils s'amusent d'ailleurs de la curiosité que leur présence provoque et Nelly glisse à l'oreille d'Arnaud que les clients doivent sûrement la prendre pour une pute. 

Mais l'impossibilité de faire coïncider le cœur et le corps, récurrente chez Sautet a un prix, celui de la solitude et d'une certaine mélancolie**. En développant des sentiments pour Arnaud, Nelly s'interdit d'aimer un autre homme ce qui provoque la fin abrupte de sa relation avec Vincent (Jean-Hugues Anglade) avec lequel elle refuse de s'engager. Et la passion interdite qu'éprouve Arnaud s'exprime outre sa jalousie ("Il y a des débuts tardifs", j'adore cette phrase si révélatrice) lors d'une scène magnifique inspirée des "Belles endormies" de Yasunari Kawabata où il contemple Nelly endormie et la caresse sans la toucher. La filiation entre Arnaud et les autres personnages masculins phares de Sautet est très claire sauf qu'il ne cache plus qu'Arnaud est un double de lui-même et que le film est testamentaire, l'appartement d'Arnaud se vidant au fur et à mesure que celui-ci libère sa parole. Il révèle aussi bien sa part de lumière que sa part d'ombre, incarnée notamment par les apparitions fugitives pour reprendre l'intitulé du générique de Michael Lonsdale qui incarne sa mauvaise conscience. Les provocations de Nelly qui raconte à son mari (Charles Berling) qu'elle a accepté l'argent d'Arnaud puis à Arnaud qu'elle a couché avec Vincent (et qu'elle y a pris plaisir) alors qu'elle ne l'a pas encore fait jouent le même rôle de révélateur de l'inconscient. Michel Serrault livre une composition extraordinaire, remplie d'humanité qui lui a valu un César bien mérité ainsi que celui du meilleur réalisateur pour Claude Sautet.

* Max et les ferrailleurs présente une situation similaire où la relation entre une prostituée et son client bourgeois est subvertie par l'attitude de ce dernier qui refuse d'en profiter.

** Encore que la fin reste d'une certaine manière en suspens, chacun pensant à l'autre tout en s'éloignant physiquement de lui.

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