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Les mots les mélodies

Les mots les mélodies

Publié le 28 mars 2022 Mis à jour le 28 mars 2022
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Les mots les mélodies

Le temps des métamorphoses (23)

Les mots s'envolent

L'adaptation d'un poème n'est pas un phénomène inédit, ni à La Réunion, ni ailleurs. Le procédé a été maintes fois éprouvé par des chanteurs et des musiciens de tout horizon. C'est toutefois un exercice singulier qui mérite un peu d'attention. Encore plus quand il est développé sur un album tout entier.

Prenons comme point de départ un texte écrit et imprimé sur un support physique, livre, cahier, feuille volante ou liseuse, fait pour un lecteur à la fois, deux ou trois à la limite, mais c'est le maximum car au-delà on se heurte vite à des contraintes physiques concrètes : la vitesse de lecture de chacun qui fait qu'on doit souvent attendre au bas d'une page avant de passer à la suivante, de même qu'un doigt suivant la ligne, une épaule ou une tête, ou encore le texte murmuré par l'un ou l'autre des lecteurs peuvent gêner la concentration, donc la compréhension et l'appréciation. Ainsi le texte écrit, sous quelque forme que ce soit, renvoie toujours le lecteur à lui-même et sa diffusion, même massive, ne peut jamais remporter une adhésion de masse. Il fonctionne au cas par cas puisqu'il n'est jamais lu que par une personne à la fois. La lecture à voix haute en revanche permet cette adhésion simultanée. C'est d'ailleurs ce qui prime dans le conte et la poésie, qui sont des formes orales, contrairement au roman qui place toujours le lecteur devant sa solitude et l'enferme dans sa temporalité. Dans sa forme originelle, la poésie est parole avant d'être écriture.

En récitant un texte à voix haute, on peut toucher simultanément un plus large auditoire car l'attention se focalise sur le lecteur qui impose son rythme. Ce n'est plus du cas par cas mais une classe, une salle et même, si on ajoute un micro, un amplificateur et des enceintes, un stade tout entier qu'on fait vibrer à l'unisson, à la cadence d'une seule voix. Avec les moyens de diffusion dont on dispose aujourd'hui, enregistrement numérique et mise en ligne instantanée, on peut d'une seule pierre potentiellement toucher le monde entier. Potentiellement seulement. Il ne s'agit que d'une théorie, cela ne se produit jamais en réalité.

Dans les faits, une voix nue récitant dans le silence est peu diffusée, car peu écoutée, à moins que ça ne soit le contraire. Il faut beaucoup de charisme à l'orateur, beaucoup de technique aussi pour capter l'attention du plus grand nombre lors d'un meeting politique par exemple. Un sujet d'actualité fédérateur peut également cristalliser l'attention. C'est aussi ce qui arrive lorsque le pape ou toute autre autorité religieuse prend la parole. Mais la portée de ces discours restera toujours minoritaire à l'échelle du monde. C'est l'avantage et l'inconvénient des modes de communication actuels : l'information est partout, diluée, mal comprise, dévoyée, les sources se perdent, se noient dans d'autres sources, et l'on peut à la fois tout gober et tout vérifier comme si rien ne comptait vraiment. Il faudrait un événement vraiment terrible pour mettre toutes ces voix au diapason.

Avec de la musique, c'est tout de suite autre chose. La musique habille le texte et l'emporte plus loin qu'aucun orateur, si doué soit-il, ne pourra jamais le faire. Elle confère aux mots une dimension magique en les faisant résonner en profondeur, au-delà d'eux-mêmes et de leur sens. Elle trouve la vérité. C'est sans doute cette particularité que voulait exploiter Jean Albany quand il a commencé à imaginer de la musique sur ses textes. Comme tout poète, il sait que la musique est capable de redonner aux mots leur portée chamanique, incantatoire. Elle puise pour cela à l'intérieur du texte poétique les ressources rythmiques inhérentes à sa forme :

 

De la musique avant toute chose

 

voilà ce qu'écrivait Verlaine dans son Art Poétique. Voilà l'ambition du poète. Celle du musicien qui s’attelle à cet exercice est d'écouter le texte pour retrouver sa musique particulière. Il ne doit pas plaquer sa musique sur les mots mais les accompagner. Il doit suivre le mouvement plutôt qu'imposer sa mesure pour faire sonner à l'unisson les deux voix, celle qui vient de l'intérieur et celle qui vient de l'extérieur.

L'amour la poésie

Contrairement au roman dont les contours et le corps même sont sans cesse en mouvement, ce qui empêche la fixation des mots dans la mémoire (on peut retenir quelques passages, quelques phrases éparses qu'on extrait littéralement, mais tout le reste se perd dans un plus vaste ensemble fuyant, où chaque phrase efface la précédente), le poème, dans sa forme première, avant l'imprimerie, peut-être même avant l'écriture, est fait pour être mémorisé, récité et transmis. Il doit l'être, c'est sa seule chance de perdurer, d'exister dans le temps. Sans cette transmission les mots s'envolent. Il dispose pour y parvenir d'atouts évidents : sa musicalité interne, son rythme, sa forme brève et ses rimes qui font qu'un vers appelle automatiquement le suivant. Grâce à ces particularités rythmiques et mélodiques, qui s'ajoutent à l'histoire qu'il raconte, n'importe qui, avec plus ou moins de facilité, car la mémoire n'est pas différente des autres sens, elle n'est pas répartie équitablement, peut apprendre un poème par cœur, c'est-à-dire le faire sien, l'intégrer à son monument de mémoire, le couler à son palais. La musique extérieure, celle que le compositeur apporte, rend cet apprentissage encore plus facile.

En transformant les poèmes de Jean Albany en chansons, car c'est bien de cela qu'il s'agit, Alain Péters et les autres musiciens vont leur conférer une portée universelle. Pour y parvenir, la musique ne peut pas fonctionner comme un simple accompagnement, elle doit épouser le texte et fusionner totalement avec lui. En retour, elle y gagne de la légitimité. Le poème préexiste à la chanson et appelle la musique. Il justifie donc la musique. C'est une interaction gagnant-gagnant, un mouvement de va-et-vient vertueux : poème et musique forment un tout, une chanson qui est portée plus loin que ne pourrait aller l'un ou l'autre par ses propres moyens. Seul, le poème, comme la musique d'ailleurs, revêt un caractère élitiste qui l'enferme dans un carcan. La chanson, juste mélange de poésie et de musique, est plus populaire, donc plus démocratique. Par conséquent, si aucun poème ne peut garantir la tranquillité financière à son auteur, une seule chanson le peut. Cela existe, même si c'est une chose assez rare. Tout le monde connaît l'exemple de Born To Be Alive, titre disco qui rapporte encore aujourd'hui plusieurs milliers d'euros par mois à son auteur et interprète Patrick Hernandez. Les chansons tournent en boucle dans l'air et prennent ainsi de l'ampleur. Le buzz appelle le buzz. C'est encore plus vrai à l'heure actuelle. Ce simple constat pécuniaire suffit à démontrer la différence d'impact entre un poème et une chanson.

Des mots, des sons, puis des formes (et là c'est Eric Ausseil qu'il faut saluer)

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Commentaires (5)

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Eric Ausseil 4 mois

Benjamin, je viens de découvrir à peine ton article, les mots s'envolent chez toi effectivement et avec toujours cette profondeur que j'apprécie. Une requête, lorsque tu auras achevé cette élégie pour Alain, si tu pouvais m'envoyer le texte en son entier afin d'en apprécier l'ensemble, dans une lecture sans écran, j'ai plus l'habitude du livre, des feuilles. Autre chose que je viens de découvrir, c'est que l'on peut lire les commentaires en cliquant sur la bulle. Voilà... Tout ça pour dire que je suis vraiment content que mes traces colorées continuent à illustrer tes mots...
Je remarque en tout cas que c'est la deuxième fois que tu commentes en citant Leonard Cohen.
C'est le passage du poème à la chanson dont tu parles qui m'y a fait penser. J'ai lu plusieurs biographies sur le bonhomme, alors forcément le lien était évident (à mes yeux).
Je suis donc démasqué : je voue un quasi culte au canadien. Pour mieux comprendre ce que j'entends par là, si le coeur t'en dit, je l'explique mieux ici : http://www.moleskine-et-moi.com/2016/12/382.leonard-cohen.html
Tu as raison. Je crois que chanteur, ça gagne mieux que poète (maison en Grèce pour Leonard, plutôt que mansarde, si on n'a pas peur de donner dans le cliché).
Un autre qui a eu la vocation de poète avant d'accompagner ses textes à la guitare, et finir par devenir chanteur : l'immense Leonard Cohen.

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