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Entretenir la légende

Entretenir la légende

Publié le 6 juin 2023 Mis à jour le 6 juin 2023 Musique
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Entretenir la légende

 

Troisième partie : rayonnement du maloya (10)

Avant de terminer, je voulais revenir une dernière fois sur cette histoire de sacs en plastique frottés, car elle me semble tout à fait représentative à la fois du personnage et de l'aura nébuleuse qui l'entoure.

On sait qu'il arrivait à Alain Péters d'attraper un sac en plastique et de le frotter devant le micro pour obtenir un son proche de celui du kayamb. On ne sait pas à quel moment exactement a débuté cette pratique étrange, mais c'est chez Jean-Marie Pirot que cela s'est manifesté pour la première fois. Il y avait à l'époque du Studio Royal une armada de musiciens et des instruments de tous les côtés. Il suffisait de se baisser pour attraper un kayamb, enfin peut être pas vu les risques encourus, ils étaient sûrement dissimulés, il fallait alors ouvrir un placard, ce qui reste encore assez facile. De plus, Alain Péters n'a jamais été crédité en tant que percussionniste. Il était parolier, chanteur, compositeur, bassiste, parfois guitariste, choriste ou arrangeur, mais pas percussionniste. Il est donc peu probable que l'idée du sac plastique que lui soit venue à cette époque.

Chez Jean-Marie Pirot en revanche, il était seul sur tous les fronts en même temps et disposait de moyens limités pour reproduire les sons qu'il avait dans la tête. Jean-Marie Pirot est également le premier à avoir raconté cette anecdote. C'est lui qui a lancé la légende en quelque sorte, souvenez vous :

 

Il faisait du bruit parfois avec n'importe quoi, même avec un sac en plastique frotté devant le micro pour imiter parfaitement le son du kayamb (livret Parabolèr).

 

Improvisation

Cette technique étrange nous ouvre plusieurs pistes de réflexion. D'abord, on voit ici à l’œuvre la façon dont Alain Péters compose avec ce qui lui passe sous la main. Il n'y a pas de kayamb, tant pis, ce sera un sac plastique. On sait bien qu'en réalité il était beaucoup plus minutieux que cela. L'idée avait sans doute germé et mûri sur le chemin et, en arrivant au studio, il avait essayé tous les sacs les uns après les autres pour trouver le bon, mais ce n'est pas cette idée-là que la légende a choisi de retenir. Ce qui ressort, c'est l'aspect improvisé. Cela donne un petit côté bricolage plus savoureux à la séance d'enregistrement. La légende fait souvent peu de cas de la vérité.

Parfois dans le studio de Lee Perry à Kingston, le Black Ark, une porte claquait pendant l'enregistrement, et on raconte que le maître des lieux gardait ce son sur les bandes finales parce qu'il était vivant. J'ai beaucoup écouté les productions de Lee Perry de cette époque et j'avoue ne jamais être parvenu à identifier aucun bruit de porte qui claque. Alors vérité ou légende ? On bien ce bruit s'intègre parfaitement à l'ensemble, devient son et passe inaperçu. Et dans ce cas pourquoi relater l'incident si ce n'est pour ajouter du piquant, en faire la petite histoire sympa qu'on raconte pour étoffer le réel et lui donner du corps ? Ou bien c'est une légende qui se transmet d'article en article, de livre en notes de pochette, une anecdote, vraie ou non au départ, cela n'importe plus, mais devenue vérité à force d'être répétée. On dit aussi de Brian Wilson, des Beach Boys, qu'il tapait quelquefois sur une canette de coca en studio afin de produire le son qu'il voulait. Fallait-il vraiment que ce soit du coca, ou cela pouvait-il marcher avec une sous-marque ?

Cette porte qui claque au fond du studio, cette canette de coca et ces sacs en plastique n'apportent pas de réelle plus-value sonore. En revanche de tels détails ont un impact certain sur la légende, sur ce qui se rapporte, la façon dont on habille l'anecdote. Parfois ce que l'on raconte de l'histoire, la façon dont on transmet et répète un détail contribue à fabriquer l'histoire toute entière.

 

Composer avec l'environnement

Si de telles anecdotes, censées prouver le génie inspiré de certains musiciens voulant faire exister un son pur, celui qui se joue dans leur tête, sont ainsi répétées inlassablement, elles dénotent surtout une fragilité évidente et un comportement à la limite de la folie. On sait que la frontière est souvent mince entre le génie et la folie. Lee Perry a fini par mettre le feu à son studio dans un accès de rage paranoïaque. Brian Wilson quant à lui est aussi célèbre pour son génie musical que pour son comportement psychotique : refus de sortir du studio, refus de monter sur scène, craquage et dépression. Ce ne sont là que deux exemples parmi tant d'autres, mais je les ai choisis spécifiquement pour leur proximité évidente avec notre sujet, à savoir une façon très particulière de penser la musique et de composer avec l'environnement : canette, porte qui claque ou sac en plastique. Comme Lee Perry et Brian Wilson, Alain Péters est pétri de cette fragilité, de ce grain de folie qui toute sa vie le poussera vers l'abîme et, finalement, l'emportera.

 

Entretenir la légende

Ce sac en plastique nous révèle aussi autre chose du mystère qui entoure Alain Péters. Comme on en sait très peu sur lui, il faut broder, toujours avec les mêmes motifs, pour entretenir la légende : il y a sa mère qui se souvient comment il avait échappé à sa surveillance pour aller voir l'orchestre de plus près et danser, Loy Ehrlich qui parle de la takamba qu'il lui avait offerte, ou Jean-Marie Pirot qui raconte le bouc dans la forêt ou les séances d'enregistrement chez lui. Il y a peu de sources directes, peu d'interviews de lui, aucun écrit hormis ses chansons. Ces quelques anecdotes sont donc ainsi déclinées d'articles en articles à l'identique, la dernière occurrence en date : le livret d'accompagnement de Rest' là maloya, rédigé par Florent Mazzoleni :

 

Des percussions chétives et improvisées, un luth à quatre cordes, deux sachets plastiques frottés et trois fois rien suffisent à Péters pour ériger des symphonies créoles d'une beauté sidérante (Réédition 2017, Bongo Joe/Sofa Records).

 

Et la légende se perpétue ainsi, parfois telle quelle, parfois faussée, rapidement. Certes ces moments rares, pris sur le vif, sont très révélateurs de la personnalité d'Alain Péters mais en aucun cas ils ne sauraient nous permettre de définir l'homme dans toute sa complexité. Ils ne seront toujours que détails, pépites extraites d'un torrent capables de nous éblouir par leur éclat mais insuffisantes à nous faire appréhender le torrent dans son ensemble, de sa source à son embouchure, encore moins les paysages qu'il traverse. Ils ne sont que des petits morceaux d'un ensemble bien plus vaste qui plonge ses racines dans l'histoire et s'élève jusqu'au ciel. J'écris ces lignes pour ne pas m'arrêter sur l'éclat trompeur de ces pépites, pour aller au-delà, pour embrasser le torrent.

 

Et à propos de pépites, merci à Eric Ausseil, pour la peinture.

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Commentaires (2)

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Stéphane Hoegel il y a 1 an

L'anecdote du sac plastique pour faire de la musique m'a rappelé l'anniversaire d'un ami réunionnais : boeuf improvisé entre musicos, un avec sa guitare, l'autre avec un cajon, et le troisième avec un sac plastique en guise de kayamb :-)

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