Épisode 104 : Seppi
🎧 Musique : DarkSun-t1k – Dark Forest
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— Ce n'est pas pour vous contrarier, Monsieur le Comte, loin de moi cette idée, mais, sauf le respect que je vous dois, pourquoi vous êtes tout le temps sur le dos de ce pauvre Seppi ? Qu'est-ce qu'il a fait de mal ? Qu'est-ce qu'il vous a fait ?
– Laisse-moi tranquille avec tes questions et fais ce que je te demande.
Seppi est un vieil ouvrier qui travaille pour un forgeron de la ville. Il avance toujours le dos courbé, les yeux rivés au sol. Il bouge avec lenteur. On ne le voit jamais sourire. Son air triste, grave et sérieux rappelle à Siegfried son reflet dans le miroir. Et il n'aime pas ça.
Qu'est-ce qui peut bien valoir à Seppi cet air fatigué et éternellement soucieux ?
Un homme dont la conscience est tranquille, qui sait qu'il est sauvé et qui n'a rien de grave à se reprocher qui compromettrait pour toujours le salut de son âme – pas comme Siegfried... – ne devrait-il pas marcher plus fièrement et être plus serein ?
Siegfried l'a pourtant enjoint tant de fois d'être assidu au sacrement de pénitence.
À chaque fois qu'il l'interroge, Seppi lui assure qu'il l'est.
Quand il se renseigne auprès du prêtre de l'église qu'il fréquente, Siegfried s'entend dire que c'est bien le cas.
Évidemment, il ne peut pas indaguer plus loin. Le prêtre est tenu par le secret de la confession.
Mais Siegfried n'est pas dupe pour autant. Il est lui aussi assidu au sacrement de pénitence. Le Père Adalbéric est lui aussi tenu au secret de la confession. Mais si pour une raison quelconque il devait en être délivré, lui non plus n'aurait rien de spécial à révéler sur les fautes de son paroissien premier en rang, mis à part les habituels péchés véniels et, il est vrai, des crises de colère assez régulières. Mais Siegfried est bien le tout premier à savoir que ses confessions au Père Adalbéric ne racontent pas toute l'histoire et qu'il y a bien des choses à son sujet que même son vieux prieur ignore. Et des choses graves. De la plus extrême gravité, même.
Des choses que théoriquement, un prêtre devrait savoir sur quelqu'un à qui il donne l'absolution. En principe, un prêtre est censé tout savoir des âmes dont il a la charge.
Et s'il en allait de même avec Seppi ?
Seppi ne garde-t-il pas lui aussi quelques secrets par-devers lui face au curé qui entend sa confession ?
Si c'est le cas, que peut-il bien avoir à cacher ?
Cela pourrait-il être une faute du même ordre que la sienne ?
Et si c'est le cas, à quels signes pourrait-on le reconnaître ?
Aux mêmes signes – ou à la même absence de signes – qu'il a remarqués il y a maintenant trois ans sur son reflet dans le miroir ?
Un reflet qui le hante depuis tout ce temps...
Les gens se doutent-ils, pour lui-même ?
Se posent-ils les mêmes questions que celles qu'il se pose au sujet de Seppi ?
Mais pourquoi Seppi aurait-il eu l'idée de vendre son âme au diable ?
Quelle contrepartie en aurait-il attendue ? S'il y en a eu une, elle ne doit pas être bien terrible, vu la condition dans laquelle il se trouve. D'habitude, l'ennemi d'en bas fait miroiter des promesses autrement rutilantes. Mais, qui sait ? À quelqu'un de condition modeste, peu de chose suffit peut-être pour séduire ? Manger chaque jour à sa faim ? Avoir un toit au-dessus de la tête ? Et pas besoin d'un château... Depuis combien de temps ce marché de dupes aurait-il cours ? Quand devrait-il arriver à expiration ? Et, surtout, quand Seppi aurait-il pris conscience d'avoir été payé en monnaie de singe ?
Et même si c'est le cas – qu'est-ce que Siegfried pourrait faire pour Seppi ? Lui qui ne sait déjà pas comment faire pour se sauver lui-même ? Lui qui est le tout premier à sentir à quel point son insistance auprès des bourgeois de sa ville pour qu'ils mènent la vie la plus irréprochable possible commence à les exaspérer sérieusement ? Lui qui n'a même pas l'impression d'avoir réussi à faire du moindre quidam ordinaire de ses comtés un saint qu'il pourrait amener au pied du trône divin pour justifier de ses bonnes œuvres ?
Devrait-il dire à Seppi de tout confesser au curé de sa paroisse ? Ha. Faites ce que je dis mais pas ce que je fais. Lui-même aura-t-il un jour le courage de tout avouer au Père Adalbéric ?
Sur son lit de mort, peut-être.
On dit que la certitude de mourir à l'instant quoi qu'on fasse insuffle tous les courages. Évidemment. C'est logique. L'imminence de la mort inverse les priorités. On n'a plus rien à subir dans cette vie, et s'il y a des conséquences, on ne sera même plus là pour les voir et encore moins pour les subir. Par contre, ce qui se dresse, menaçant, et dans toute son horreur, c'est la perspective d'une vie éternelle de tourments sans le moindre espoir de rémission. Alors évidemment, dans ces conditions-là, avouer l'inavouable n'a plus la moindre espèce d'importance. L'urgence, c'est de gagner son billet pour le paradis avant le grand voyage dans l'au-delà.
Mais tant qu'il reste du temps à vivre, l'au-delà n'est qu'une perspective lointaine. L'essentiel, c'est de savoir comment le monde réagirait à la révélation qu'il faudrait faire – parce que tant qu'on sera vivant, il faudra en assumer les conséquences dans ce monde-ci. Et ce serait déjà un véritable petit enfer en soi – ou tout au moins un avant-goût assez représentatif de ce qui l'attendrait. Sans même être sûr d'être sauvé pour la cause. C'est ça le pire.
Plus d'une fois, Siegfried s'est demandé comment lui-même se comporterait s'il devait brusquement se retrouver confronté à l'échéance ultime.
Et Seppi, lui, comment se comporterait-il ?
Comment le savoir ?
Comment le savoir... sans essayer ?
Sans le pousser à bout ?
Et c'est exactement ce que Siegfried compte faire.
Il va pousser Seppi au bord de la mort. Là où l'on ne ment plus. Là où mentir ne sert plus à rien. Il va le forcer à avouer ce qu'il a sur le cœur.
En menaçant de le tuer ? En lui posant le couteau sur la gorge après l'avoir immobilisé ? En le torturant peut-être ?
Euh, non, peut-être pas. Il y a pensé, il ne peut pas le nier. Quinze ans plus tôt, c'est ce qu'il aurait fait.
Alors, certes, il ne peut pas se prévaloir d'une expérience personnelle en la matière. Il n'a jamais fait la guerre, il n'a jamais été assez gravement malade pour que ses jours soient en danger, il n'a jamais eu d'accident grave, il n'a jamais été mis à la question non plus. Il n'en a pas non plus mis d'autres à la question, donc il ne s'est jamais retrouvé dans la situation de celui qui a cru avoir réussi à extorquer des aveux pour se rendre compte ensuite que le supplicié n'avait fait que lui raconter un tissu de mensonges pour qu'on le laisse enfin tranquille.
Mais en contrepartie, il s'est suffisamment instruit de l'expérience d'autrui pour en être malgré tout devenu plus sage.
Quelqu'un qui est menacé de mort, même le couteau sur la gorge, espère encore s'en sortir vivant. Jusqu'au dernier moment. Celui qui est torturé espère que le supplice s'arrête. Et pour avoir la vie sauve, ou pour que le supplice s'arrête, c'est bien à ce moment-là qu'il ment. Comme un arracheur de dents. Il dit ce que les autres veulent entendre. Il dit ce qu'il croit que les autres attendent de lui. Tout, n'importe quoi – pas forcément la vérité. Mais ce qu'il faut, ou ce qu'il pense qu'il faut, pour qu'on lui laisse la vie sauve, ou pour que le supplice s'arrête. La vérité, parfois. Pas toujours. Pas forcément. Bien plus souvent, le mensonge qu'il pense que les autres veulent entendre. La preuve de sa soumission – parce que le plus souvent, c'est ça le véritable enjeu. La soumission. Plus que la vérité en soi.
Mais Siegfried, lui, n'a que faire d'une soumission de façade. Il n'a que faire d'un faux aveu qui ne lui dira pas ce qu'il veut savoir. Il n'a que faire de phrases criées dans l'urgence du moment mais qui ne lui révèleront rien de certain.
Ce que Siegfried veut, c'est la vérité. Il veut la certitude. Ce qu'il lui faut, c'est un véritable aveu. Un vrai de vrai. Il veut être sûr de ce qu'il va entendre.
Ce que Siegfried a prévu est plus tordu. Il a mis du temps à élaborer ce plan dans sa tête. Seul. Sans l'aide de personne. Sans en parler à quiconque. À qui pourrait-il confier ce qu'il a en tête ?... Même la petite brigade qui l'accompagne n'a aucune idée de ce qu'il mijote. Mais le but de l'opération est de mettre Seppi face à sa mort – face à la certitude de l'imminence de sa mort. Si fausse soit-elle, peu importe. L'important est d'arriver à l'en convaincre. Et à partir de ce moment-là, d'orienter ses pensées et ses paroles vers son salut éternel. Dans des conditions telles – juste après un sacrement de pénitence, par exemple – qu'il pourrait être enclin à quelques confidences... un peu trop délicates pour le curé de sa paroisse. Un curé qui n'est certainement pas prêt à le forcer à les lui faire.
Siegfried a mûrement réfléchi à un plan. Choper Seppi juste après qu'il revienne de confesse. Le prendre par surprise. L'assommer. Quand il se réveille, lui faire croire qu'il est passé dans l'au-delà. Ou alors, qu'il vient tout juste d'échapper à la mort. Bref : le mettre dans des conditions où il ne pourra ni mentir ni faire semblant. Et là, observer sa réaction. L'analyser. Et agir en conséquence.
Mais que fera-t-il s'il s'avère que Seppi est lié par un contrat du même ordre que le sien ?
À vrai dire, Siegfried n'en a pas la moindre idée. Élaborer son plan actuel lui a déjà bien mobilisé les neurones. Et pour être tout à fait sincère : au fond, le sort final de Seppi l'indiffère. Ce n'est pas à lui qu'il revient de le sauver ou d'y trouver une solution. Tout ce qui l'intéresse dans cette opération, c'est lui-même. Donc il n'a jamais vraiment réfléchi à l'après : dans son esprit, l'après, c'est l'affaire de ce pauvre hère, pas la sienne. Bah – il verra bien sur place à ce moment-là. De toute façon, l'enchaînement naturel des événements ne lui dictera-t-il pas la conduite à tenir ? C'est ce qui arrive tout le temps.
On est donc dimanche, et la petite brigade est à l'affût, planquée non loin de l'église où Seppi fait ses dévotions, pile sur le chemin qu'il prend ensuite pour rentrer à la maison, sur un tronçon isolé et touffu. D'après les observations un peu plus ciblées de Siegfried sur plusieurs semaines, Seppi commence par rentrer de la messe accompagné de sa petite famille. Puis il ressort de chez lui, le plus souvent seul, pour s'en aller en ville prendre une chope – ou plusieurs... – dans un quelconque estaminet. Beaucoup plus rarement, il repart avec sa petite famille rendre visite à de la parentèle. C'est plus rare, oui – mais ça peut arriver.
C'est pourquoi il a donné instruction à ses hommes de ne frapper que s'il est seul. Le but n'est pas d'effrayer toute une famille, et encore moins de déclencher une bagarre avec tout un groupe de personnes. Ils ne sont pas des brigands et ne veulent pas passer pour tels. Il ne s'agit pas de le détrousser, le Seppi. Et encore moins d'attirer l'attention de toute une foule autour et alentour : heureusement pour eux (mais peut-être pas pour lui), sa maison est isolée et située un peu à l'écart de la ville. Il s'agit juste de lui poser quelques questions ciblées dans un cadre adéquat. S'il est accompagné, ils le laisseront passer, et on réessaiera le dimanche suivant. Et puis le suivant s'il est encore une fois accompagné. Comme il ressort le plus souvent seul, ils ne devraient pas avoir à attendre bien longtemps.
Les hommes de Siegfried ne comprennent pas très bien où leur comte veut en venir, mais ils lui sont fidèles et soumis, et il leur a ordonné le silence. Il espère malgré tout ne pas avoir à les faire patienter trop longtemps. La capacité de discrétion de chacun est limitée, surtout quand on se pose des questions. Quoi de plus naturel que d'y chercher des réponses et de vouloir comprendre ? Et le moyen le plus facile de trouver des réponses n'est-il pas de les demander à autrui ?
Heureusement, il semble que la chance soit avec eux, parce qu'aujourd'hui, Seppi est ressorti seul de chez lui. C'est le bon moment. Siegfried a fait des repérages – pour cette opération-ci, il les a faits personnellement, et seul. Le meilleur moyen de bien garder un secret est de ne n'en parler à personne. Il a identifié un recoin bien obscur du chantier des remparts, familier à personne, une future cache d'armes qui devrait bien convenir pour l'interrogatoire qu'il compte mener. Ses hommes exécutent donc leur mission d'intercepter et d'assommer Seppi, rapidement, proprement, et Siegfried les dirige vers le creux obscur qu'il a repéré. L'endroit est un peu éloigné, à vrai dire, et tout le temps qu'ils transportent Seppi, ses hommes prient pour qu'il ne se réveille pas avant qu'ils soient arrivés à destination.
Mais apparemment ils ont fait du bon boulot en l'assommant, car il est toujours bien endormi quand ils le déposent et l'installent. Le réveil promet d'être lent et difficile. Siegfried sourit. C'est exactement ce qu'il voulait. Il pourra appliquer le scénario qui a sa préférence : faire croire à Seppi qu'il est arrivé dans l'au-delà... et que c'est le diable qui est venu le chercher. Le comte jouera le rôle lui-même, à l'abri derrière une paroi perpendiculaire située derrière le corps du vieil ouvrier, un peu en retrait. Non seulement l'endroit est obscur, mais en plus, il déforme les voix. Siegfried s'en est assuré, et c'est une raison importante de son choix. Seppi ne risque donc pas de le reconnaître à la sienne. Pour plus de sécurité, il a amené un foulard qu'il s'attache par-dessus la bouche.
Après l'installation, Siegfried fait signe à ses hommes de s'éloigner. Une fois qu'ils sont partis, il recouvre son visage de son foulard. À partir de là, il faut s'armer d'un peu de patience.
Seppi met du temps à revenir à lui. Le comte commence à se demander si ses hommes ne se sont pas montrés un peu trop efficaces dans leur mission. Il s'agissait juste d'assommer ce pauvre hère, de lui faire perdre connaissance, juste assez de temps pour le mettre hors d'état de résister et pour le dépayser comme il fallait. Pas de lui fracasser le crâne. Pas de le mettre définitivement hors d'état de fonctionner normalement ou de répondre à des questions. Encore moins de le faire passer de vie à trépas pour de vrai. Mais il se reprend. Ce n'est pas le moment de paniquer. C'est plutôt celui de choisir sa position et de peaufiner son texte.
Finalement, Seppi commence à gémir. Et puis à bouger. C'est le moment. Celui de le prendre par surprise, sans attendre qu'il soit assez revenu à lui pour comprendre où il se trouve.
— Alors, mon Seppi ? Content de me retrouver ?
Le vieil ouvrier lève péniblement un bras pour se toucher l'arrière du crâne. Il a très mal à la tête, son visage se contracte, il n'arrive pas à ouvrir les yeux.
— Qui êtes-vous ? Où suis-je ?
— Bienvenue dans l'au-delà, mon Seppi.
— Je... Je suis déjà mort ?...
— Bienvenue parmi les fantômes mon Seppi. Ne t'en fais pas. Tu t'y feras vite.
Le vieil ouvrier serre les dents. Il tente de se relever, n'y arrive pas, retombe lourdement.
— J'ai mal... Si je suis mort... comment se fait-il que j'aie si mal...
— Tu es arrivé dans un lieu de grands tourments, mon Seppi. Mais tu devais t'y attendre, non ?
— Co... Comment ça ?
— Voyons que je te rafraîchisse un peu la mémoire... N'avons-nous pas signé un contrat, tous les deux, dans le temps ?
Seppi sursaute, veut se tourner sur le côté.
— Comment ça ? Quel contrat ? Qui êtes-vous ? Où êtes-vous ?
Siegfried manque d'éléments pour donner une réponse précise quant au contrat, et ça le désarçonne un peu. Et à vrai dire, ça le gêne un peu de s'identifier au diable. Il ne s'attendait pas à ce que ça le gêne autant. Ce n'est jamais qu'un jeu de rôle après tout. Rien que du théâtre. Mais de tout cela, il n'en laisse rien paraître. Il continue comme si de rien n'était.
— Voyons, Seppi, ne viens pas me dire que tu as oublié qui je suis ? Ni le contrat que nous avons signé ? Dis-moi, Seppi, avec qui signe-t-on des contrats, dans l'au-delà ?
— Je ne comprends rien à ce que vous dites. Je ne sais pas de quoi vous parlez. Je n'ai signé de contrat avec personne, ni sur terre ni dans l'au-delà ! Comment pourrais-je signer quoi que ce soit ? Je ne sais même pas lire. Écrire, encore moins. Et qui êtes-vous, d'abord ? Et comment savez-vous qui je suis ? Moi, je ne vous connais pas. Pourquoi me tutoyez-vous, pour commencer ? Nous n'avons pas gardé les cochons ensemble que je sache. Moi, je ne sais même pas qui vous êtes !... Au moins montrez-vous ! Que je puisse voir votre visage ! C'est la moindre des choses !
Ne pas se laisser désarçonner. Même si on se rend compte à présent qu'on a cruellement oublié de prévoir une stratégie de sortie – quelle que soit la réponse de Seppi... et que même s'il n'a vendu son âme à personne, cela ne rend absolument pas les choses plus faciles.
Au moins Seppi ne l'a pas reconnu à sa voix. C'est toujours ça de pris.
— Je te montrerais bien mon visage, si j'en avais un... Mais comment le verrais-tu dans ce cas, Seppi ? Tu n'es même pas capable d'ouvrir les yeux.
Ce n'est qu'une misérable stratégie pour gagner du temps, et Siegfried s'en rend bien compte, mais ça lui en donne pour refléchir à la suite. Pas trop quand même : visiblement, Seppi commence à revenir à lui, et il ne lui faudra plus bien longtemps pour s'apercevoir où il est réellement.
D'ailleurs Seppi lui-même le fait savoir en râlant de douleur tout en essayant de se redresser.
— Je saurai bien ouvrir les yeux pour te reconnaître, espèce d'enfant de salaud... Ouaah j'ai mal à la tête... La dernière chose dont je me souviens, c'est qu'on l'a cognée par derrière... C'est toi qui m'as fait ça, enfant de salaud ?... Si jamais c'est toi...
Siegfried cherche une échappatoire. Heureusement pour lui, il en trouve rapidement une.
— Tu fais bien le fier en ce moment, Seppi... Tu l'étais bien moins quand on te voyait marcher dans les rues de la ville. Aurais-tu eu quelque chose à te reprocher ?
Seppi se tourne comme pour se lever.
— Je ne sais pas qui tu es, ou qui vous êtes... mais vous parlez exactement comme... comme ce... enfin, comme le comte.
Seppi aurait bien voulu dire : "comme cette enflure de comte Siegfried". Mais heureusement pour lui, il a su se retenir à temps. Faute de finir en enfer, il n'a pas envie de terminer ses jours dans les oubliettes de la Petite Forteresse.
— Alors, je ne sais pas qui vous êtes... si vous êtes le comte ou pas. Mais qui que vous soyez, et surtout si vous ne l'êtes pas, c'est une très mauvaise blague que vous m'avez faite là. Je n'ai rien à me reprocher, sauf de continuer à travailler pour le dernier des enfants de salaud. Je le sais, tout le monde me le dit. Je n'ai aucune dignité d'accepter de me laisser humilier par lui comme il le fait. Mais je n'ai pas le choix. On ne trouve pas un autre travail juste comme ça, sur un claquement de doigts. Si j'avais le choix, je serai parti ailleurs depuis bien longtemps déjà. Si j'étais tout seul, peut-être que je l'aurais déjà fait. De toute façon, pour vivre là où je vis, autant être clochard et vivre sous les ponts. Mais je ne suis pas tout seul. J'ai une famille à faire bouffer, moi. Et je ne peux pas faire vivre ma famille sous les ponts. Alors je continue à travailler pour cet enfant de salaud qui est mon patron. Même s'il me bouscule dans tous les sens sans aucun respect. Et même s'il me paie à peine une misère, et pas assez pour vivre décemment.
Seppi soupire et a du mal à retenir un sanglot. Sa voix devient moins forte.
— Après tout, p't'êt' bien qu'il a quand même raison, cet enfant de salaud. P't'êt' bien que j'suis vraiment un incapable, comme il le dit. P't'êt' bien qu'c'est vrai qu'il ne me garde que par charité chrétienne, parce que je suis père de famille. Parce que s'il me chasse, y a personne d'autre qui voudra de moi et puis j'aurai rien à bouffer. Ma famille non plus. Et j's'rai juste bon à mendier devant l'église, sur les places et au coin des rues. Et ça, ce serait la fin de tout. La honte. Autant se foutre en l'air si on en arrive là. P't'êt' bien qu'c'est vrai que je ne suis qu'un trou à bière et un bon à rien. Un endormi, incapable de suivre le rythme des autres. Je suis vieux, moi, déjà. Mais j'ai une femme. J'ai des enfants. Qu'est-ce qu'ils vont faire, sans moi ? Qu'est-ce qu'ils vont devenir ?... Je suis quoi, moi, si je ne suis pas capable de serrer les dents et de supporter mon sort... pour eux ? C'est quoi ça, un homme qui ne sait pas faire vivre sa famille ?
Siegfried commence à se sentir vraiment gêné. Il a tapé vraiment très loin de la cible.
Il argumente quand même.
— Tu parles du comte. Mais lui aussi, il a des enfants. Il n'a peut-être plus de femme... mais il a encore des enfants. Il en a sept. Lui aussi, il a une famille.
Seppi s'agite.
— Lui, c'est pas pareil. C'est un seigneur. C'est un gros richard. Il habite dans un château. Il vit de ce que ses sujets lui paient sur ce qu'ils gagnent, et ça doit être beaucoup. Il ne doit pas travailler comme les gens comme nous. Il ne sait pas ce que c'est que devoir se crever pour un enfant de salaud qui n'en a jamais assez et qui n'est jamais content. Il ne sait pas ce que c'est qu'avoir toujours peur d'être mis dehors et de se retrouver sans rien. Même si ce qu'on gagne, c'est pas grand-chose. Si peu que ce soit, c'est toujours mieux que rien du tout. Il ne sait pas ce que c'est que vivre dans une vieille cabane dont le toit laisse passer l'eau et dont les planches sont si disjointes que le vent passe au travers. Il ne sait pas ce que c'est que ne pas savoir s'il aura de quoi manger demain pour lui et pour sa famille. Lui, il vit bien à l'abri derrière des murs de pierres et sous des toits d'ardoises. S'il pleut, si le vent souffle, il ne s'en aperçoit même pas. Il a même de grands âtres pour se chauffer. Il est toujours au sec avec sa famille. Eux tous, ils ne savent pas la chance qu'ils ont. Quand on a le bonheur de tout avoir, tellement qu'on ne s'en aperçoit même plus... c'est facile alors de donner des leçons aux autres. Le comte, il prétend nous dire comment nous devons vivre... mais il n'a aucune idée de ce que nous vivons. Il ne se l'imagine même pas. Même s'il vient si souvent avec ses compagnons. Il nous voit, oui. Mais il ne nous comprend pas. Il ne vit pas notre vie, jour et nuit, chaque jour que le Bon Dieu fait. Lui, quand il a fini de parcourir la ville et de sermonner les uns et les autres, il rentre bien au chaud et au sec à l'abri dans sa Petite Forteresse. Il retrouve les domestiques qui lui ont préparé son repas, qui ont entretenu son château et qui se sont occupés de ses enfants. Et il croit que nous, nous vivons tous comme lui. Même s'il voit bien que ce n'est pas le cas, il ne sait pas ce que c'est. Il ne le vit pas, lui. Il n'en a aucune idée.
Siegfried regarde droit devant lui et ne dit rien. Il réalise que dans sa propre ville, dont il est si fier et qu'il croyait tant aimer, il se passe tellement de choses qu'il ignore encore.
— En tout cas, je ne sais pas ce que vous étiez allé vous imaginer que j'avais fait, mais si j'avais eu un quelconque accord avec les forces des ténèbres dans l'au-delà, vous pouvez être certain que je ne serais pas là où j'en suis maintenant. Tant qu'à se damner pour l'éternité, autant le faire pour quelque chose qui en vaut vraiment la peine dans ce monde-ci. Pas pour se crever pour un enfant de salaud qui n'est jamais content de vous, juste pour faire vivre votre famille dans une méchante cabane qui ne tient même pas ensemble et qui tient à peine encore debout.
Malgré lui, Seppi commence à pleurer.
— Pas pour passer ses dimanches dans un estaminet à boire des bières, et encore des bières, pour oublier la vie pénible que l'on mène, la femme qui en a marre de toute cette misère et les enfants dont les autres se moquent à cause de leur père, du trou percé dans lequel ils vivent et qui leur sert de maison, et de leurs vieux habits. Pour oublier que les gens vous évitent tous parce qu'ils croient que la misère, c'est contagieux comme la gale ou la lèpre.
Tant qu'à se damner pour l'éternité, autant le faire pour quelque chose qui en vaut vraiment la peine dans ce monde-ci. Voilà bien un argument de bon sens, se dit Siegfried. Il ne trouve rien à y répondre. Alors il se tait.
Il a honte de ce qu'il a cru. Il a honte de ce qu'il vient de faire. Il a honte de tout ce qu'il a pu supposer – et qui était si loin de la vérité. Il a honte d'avoir ramené tous les problèmes du monde entier aux siens propres. Il a honte d'en ignorer encore autant sur son petit peuple. Non mais vraiment – quel seigneur il fait là. Il voit tout. Mais il ne voit rien. Ou plutôt : il ne comprend rien à ce qu'il voit. Il n'a jamais rien compris à ce qu'il a pourtant vu tous les jours pendant toutes ces années.
Le diable avait peut-être raison, finalement, il y a treize ans, quand il lui a reproché de ne pas briller par son intelligence.
Quel seigneur il fait là.
Puis la voix de Seppi change.
— Dites... Je ne sais pas qui vous êtes. Mais si vous connaissez le comte, ou si vous le croisez... vous ne répèterez pas tout ce que j'ai dit sur lui, hein ? Je n'ai pas envie de finir dans les oubliettes du château. Ce serait vraiment le dernier de tout. Ma famille est déjà bien assez mal comme ça. Je ne veux pas qu'elle tombe dans une vie encore pire.
Si tu savais à qui tu viens de parler, mon Seppi. Siegfried ne peut pas retenir un sourire sous le foulard qui recouvre l'essentiel de son visage.
— Ce n'est pas très prudent de se confier à un inconnu comme tu viens de le faire, Seppi.
Le vieil ouvrier commence à avoir des frissons dans le dos.
— Je sais bien... Mais parfois on n'en peut tellement plus de sa misère qu'il faut bien qu'on en parle. Et alors, tout ce qu'on a sur le cœur, ça sort... parce que ça pèse trop lourd et qu'il faut bien que ça sorte à un moment donné. Mais vous ne lui direz rien de tout ça, hein ?
Un deal vient à l'esprit de Siegfried. Son silence sur Seppi contre le silence de Dieu sur... ce que lui-même a fait. Son indulgence envers Seppi contre celle de Dieu envers...
Il touche le foulard qu'il porte sur la bouche.
— Je vais te bander les yeux, Seppi. Mes hommes vont te reconduire là où ils t'ont pris. Alors nous allons nous mettre d'accord. Moi, je ne dirai rien au comte. Mais toi, tu ne diras rien à personne de ce qui vient de se passer. Si jamais tu en souffles mot à quiconque, si jamais quelqu'un vient à en savoir quoi que ce soit... ne compte plus sur mon silence. Et là... je ne peux pas te garantir ce qui pourrait se passer. On est d'accord, Seppi ?
Seppi est très nerveux. Content de s'en tirer finalement à si bon compte.
— Oh oui, je suis d'accord... Tout à fait d'accord !
— Bien. Alors regarde bien droit devant toi. Ne te retourne pas. Ne tente rien. Laisse-toi juste faire, et tout se passera bien. Je vais te faire sortir. Mais ne tente rien. N'essaie pas de t'enfuir, n'essaie pas d'enlever ton bandeau, n'essaie pas de résister, de te débattre ou de me faire un sale coup. Sinon, le comte sera mis au courant de tout ce que tu viens de me dire, et alors, je ne peux plus rien garantir pour ton sort. C'est bien clair ?
— O...ui oui oui, c'est très clair.
Siegfried vérifie que Seppi regarde bien droit devant lui, puis quitte la paroi derrière laquelle il parlait, vient par derrière, dénoue son foulard et lui bande les yeux. Puis il relève le vieil ouvrier et le guide en silence par le bras jusqu'à retrouver ses hommes postés un peu plus loin. Il le laisse un moment et s'éloigne de quelques pas, et tout en surveillant Seppi du coin de l'œil, il donne par signes à ses hommes l'instruction de le ramener en silence là où ils l'ont enlevé et de ne lui enlever son bandeau que là où ils seront assurés de pouvoir disparaître immédiatement sans être reconnus. Et aussi de garder le silence sur toute l'affaire. Les deux hommes hochent la tête, puis vont prendre Seppi chacun par un bras.
— Suis-nous, boucle-la et fais pas l'idiot.
Ils s'éloignent, tandis que Siegfried rentre à la Petite Forteresse par un autre chemin.
Épisode 105 : Retour
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