Épisode 103 : De l'amour pour sa ville ?
🎧 Musique : sød ven – state of mind
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Siegfried se crée donc une petite Brigade de la Vertu, composée de deux ou trois hommes, et passe les trois années suivantes à parcourir ses comtés en long, en large et en travers, avec une préférence pour la ville de Lucilinburhuc. Il passe son temps à observer le comportement de ses sujets, dans tous les domaines, à les réprimander pour un oui pour un non, à édicter même au passage des règles de plus en plus restrictives, tout en assurant à son petit peuple qu'il fait cela pour le bien de leurs âmes et pour leur salut éternel.
Métayers de Koerich ou bourgeois de Lucilinburhuc, tous sont à la base de bons chrétiens affichés et des gens de bonne volonté. Beaucoup d'entre eux se sont d'ailleurs longtemps réjouis de voir leur comte Siegfried aussi ardent à faire le bien et à encourager ses sujets à faire de même. Mais maintenant, plus d'un commence à trouver que là, le comte va trop loin. Il est sans doute le seigneur de l'endroit, mais cela lui donne-t-il pour autant le droit de s'immiscer dans la vie de tous les habitants de ses comtés ?
Parmi ceux qui commencent à prendre ombrage de ses nouvelles initiatives en matière de moralité, il y a les religieux et les curés. Certes, c'est au pouvoir temporel qu'il revient d'édicter les lois, et certes, les lois en question sont censées être conformes à la volonté de Dieu et aux prescriptions de l'Église. Mais la charge du salut des âmes et de la direction des consciences revient bien au pouvoir spirituel, c'est-à-dire aux prêtres et aux religieux. Et jusqu'à preuve du contraire, le comte Siegfried n'est ni prêtre, ni religieux. Les détenteurs du pouvoir spirituel n'apprécient que très modérément de voir le seigneur de l'endroit piétiner leurs plates-bandes, c'est le moins qu'on puisse dire. Et s'ils peuvent trouver du soutien auprès d'une population qui trouve de plus en plus pénible d'être constamment harcelée jusque dans les aspects les plus infimes de son existence, ils n'y trouvent que matière à s'en réjouir. Comme on dit, l'union fait la force.
Autrement dit, la grogne se fait de plus en plus vivace dans les comtés de Siegfried. Même si la crainte de finir dans les oubliettes de la Petite Forteresse (ou même du château de Koerich) restreint considérablement son audibilité. Chacun fait attention et veille à sa propre sécurité. Mais sous le manteau, dès que la crainte de se faire dénoncer est absente, tout le monde se plaint.
Le Père Adalbéric, lui, se désole de la tournure que les choses sont en train de prendre. Il ne comprend rien au zèle intempestif du comte Siegfried et le trouve contre-productif. Il trouve que Siegfried, avec cela, met son propre pouvoir en danger – lui qui a toujours été jusqu'ici tellement populaire à Lucilinburhuc. Évidemment, il met cet excès de zèle sur le compte de la solitude conjugale. Avec une comtesse à ses côtés, Siegfried serait beaucoup plus enclin à s'occuper de ses propres affaires au lieu de se mêler de celles des autres. Et Dieu sait que rien qu'avec ça, il aurait de quoi remplir ses pensées et ses journées. Mais voilà, le comte est obtus et ne se décide pas à descendre dans l'arène de la chasse au mariage. Il y aurait pourtant des prétendantes intéressantes, si seulement il prenait la peine d'y prêter attention. Alors puisque le comte n'agit pas lui-même en la matière, le vieux prieur le fait à sa place en mettant en branle son réseau de relations. Peut-être qu'en étant mis en face de la bonne personne, Siegfried pourrait revenir à d'autres dispositions.
Mais le Père Adalbéric s'aperçoit que les prétendantes au titre de comtesse de Lucilinburhuc ne se bousculent désormais plus au portillon. Plus comme avant. Plus comme le Père Adalbéric aurait encore pu l'espérer peu après le décès (officiel) de la comtesse Mélusine. Depuis lors, les nouveaux agissements du comte Siegfried lui ont fait une réputation bien au-delà des limites de ses comtés. Et la réputation qu'il s'est faite leur paraît tout sauf rassurante.
Alors, certes, avec ses deux comtés dont un compte une ville prospère, le comte de Lucilinburhuc et de Koerich jouit de revenus confortables, et ce n'est pas à négliger. Le confort matériel reste un atout de choix quand il s'agit d'envisager son avenir matrimonial, même quand d'autres avantages font défaut.
Mais avoir affaire à un fanatique religieux en fait reculer plus d'une – surtout les jeunes, qui attendent du mariage la possibilité d'enfanter et qui craignent à cet égard d'être déçues.
Déjà que le comte est vieux et qu'il n'a plus ni l'attrait ni la vigueur de la jeunesse, et qu'en plus on le dit inconsolable et que toutes redoutent de ne pas soutenir la comparaison avec une défunte tendrement et passionnément aimée – si en plus de ça il se pique de religion et verse dans le fanatisme, lui qui a déjà un historique en la matière... aucune jeune prétendante n'a envie d'être coincée avec un barbon de cette espèce, qui a toutes les chances de la délaisser. Aucune n'a envie de gaspiller à ses côtés les meilleures années de sa jeunesse, même si la situation a toutes les chances de n'être que provisoire, car aucune n'a envie ensuite de devoir se chercher par la suite un second époux plus difficile à trouver que le premier. Les hommes préfèrent les jeunes filles aux jeunes veuves. Aucune n'a envie de se contenter de n'être qu'un second choix. Et de toute façon, la vie est trop courte.
Même les plus âgées préfèrent la tranquillité de leur propre veuvage auprès de leurs propres enfants – à moins d'avoir peu de moyens, besoin d'un mari et peu de choix. Ce qui ne serait pas non plus a priori l'idéal pour faire le bonheur de Siegfried.
Certes, celles qui n'ont pas le choix seront moins regardantes et moins exigeantes – trouver un prétendant existant, n'importe lequel, même bourré de défauts, leur paraîtrait déjà inespéré. Celles-là ne feront pas les difficiles, ou en tout cas moins que beaucoup d'autres.
Mais une candidate dont personne d'autre ne veut, qui cherche surtout une sécurité matérielle et qui serait prête à se contenter du premier venu, est-ce vraiment la prétendante la plus souhaitable ? Le comte Siegfried s'est-il vraiment fourré dans une telle impasse que désormais, lui non plus n'a plus le choix et qu'il pourra s'estimer heureux de trouver encore dans son milieu une dame ou damoiselle, quelle qu'elle soit, disposée à devenir son épouse ?
Le vieux prieur de la Petite Forteresse trouve la situation désespérante. D'autant plus que le zèle de plus en plus excessif du comte Siegfried ressuscite un vieux surnom qui circule désormais de plus en plus largement sous le manteau et qui n'a rien pour rassurer quiconque : celui de "Siggi le Fou". Quelle prétendante au mariage raisonnable et saine d'esprit souhaiterait être mariée à un fou ?... Et une comtesse folle, ou inconsciente et écervelée, ou intéressée uniquement par sa propre sécurité et son propre confort matériel, est-ce vraiment ce qu'il y a de plus souhaitable, pour le comte comme pour Lucilinburhuc ?...
Le Père Adalbéric s'en prend si souvent la tête dans les mains. Un bon vieux remariage aurait tant fait pour garder les choses dans des limites raisonnables. Du moins c'est ce qu'il croit.
Mais rien n'est plus étranger aux priorités du comte Siegfried que le remariage. La nouvelle mission qu'il s'est donnée oriente son esprit dans de tout autres directions.
Bien loin des préoccupations de son vieux prieur, en sillonnant sa ville en tous sens, Siegfried la découvre, ou la redécouvre, et se surprend à l'aimer. S'il est fou, il le devient de sa ville, qui prend dans son cœur la place d'une fiancée. S'il tient à sauver les âmes de ses habitants, c'est désormais aussi parce qu'il aime sa ville. Il est fier de voir ce qu'elle est devenue. Il est fier de ses habitants industrieux et travailleurs, dont il finit à force de la parcourir par en connaître beaucoup par leur nom.
Et il est conscient, aussi, des convoitises qu'elle génère de plus en plus. Il perçoit bien la nécessité de la protéger. Il se rend compte que des alliances avec les comtés voisins risquent à la longue de ne pas suffire à la tâche.
Gouverner, c'est prévoir. Être un seigneur d'une certaine envergure nécessite une vision à long terme. Il est bien fini, le temps du hobereau sans soucis qui se laissait vivre dans son comté de Koerich et passait le plus clair de son temps à chasser dans ses forêts.
Certes, il peut regretter ce temps béni – et il le regrette encore souvent. Il a bien rêvé dans sa jeunesse d'être à la hauteur des héros dont le récit des exploits a bercé son enfance, comme tous les garçons, mais il n'a jamais souhaité devenir un seigneur puissant. Il n'a jamais souhaité endosser une charge aussi lourde. Quand la Petite Forteresse s'est construite, au départ, elle trônait sur un rocher entouré de vastes forêts. Il pensait au début continuer son existence de hobereau chasseur, entouré peut-être par quelques métayers comme à Koerich. Jamais il ne s'est attendu au développement explosif de Lucilinburhuc. Et pendant longtemps, la responsabilité de cette ville lui a pesé. Surtout quand il se rappelait à quoi il la devait – ou pensait la devoir.
Mais maintenant, il s'aperçoit qu'il peut aussi être fier de ce qu'il a gagné à gouverner. Et en apprenant à mieux connaître sa ville, il fait de plus en plus la différence entre elle et le château. Si le château, la Petite Forteresse qui lui a donné son nom, est l'œuvre du diable, la ville elle-même est l'œuvre des habitants qui l'ont construite et qui ont décidé de s'y installer. En son for intérieur, il les admire de plus en plus. Si la Petite Forteresse doit un jour s'écrouler et disparaître, Lucilinburhuc, elle, continuera à vivre. Du moins elle le pourra s'il lui en donne les moyens. Si le monde doit un jour se souvenir du comte Siegfried, il voudrait que ce soit pour avoir protégé et béni la ville de Lucilinburhuc. Pour lui avoir donné les moyens de se protéger des convoitises des seigneurs voisins et de se défendre contre ses ennemis. Après tout, cela ne fait-il pas partie de la responsabilité d'un seigneur ?
Peut-être cela aussi pèsera-t-il dans la balance quand viendra le moment d'être jugé sur ses œuvres. Et la cour de la Petite Forteresse devient trop petite pour servir de refuge à tous les habitants d'une ville en plein essor en cas de danger.
Alors il ordonne la construction de remparts et l'aménagement de caches d'armes, histoire que sa ville soit en mesure de se défendre contre des agresseurs potentiels. Après tout, s'il y a eu un fort au sommet du Bockfiels dès le temps des Romains, c'est que ce lieu présentait déjà à l'époque un intérêt stratégique. Et un lieu stratégique... ça peut intéresser beaucoup de monde. Certes, les agresseurs potentiels ne sont pas encore légion, le fort au sommet du Bockfiels est resté à l'abandon pendant des temps immémoriaux et l'était encore quand il en a fait l'acquisition, et les terres alentour étaient encore à l'état sauvage, mais mieux vaut prévenir que guérir. On attaque moins volontiers une cité bien protégée qu'une ville ouverte à tous les vents.
Et il ne lui reste plus beaucoup de temps pour travailler à rendre sa ville moins exposée. Construire des remparts, aménager des caches d'armes et en constituer des réserves, ça prend du temps. Siegfried commence à s'en vouloir de ne pas avoir pensé à tout cela beaucoup plus tôt. Il ne s'agit pas seulement de lui – ni de lui en tant que seigneur, ni de l'espoir qu'il peut avoir de sauver son âme. Même si toutes ces considérations jouent évidemment un rôle important dans l'attachement à sa ville qui grandit dans son cœur, et même s'il n'est pas question de nier cela. Il s'agit aussi des habitants de sa ville. Il s'agit de son petit peuple. Un seigneur est responsable de son petit peuple. On ne peut pas dire qu'il en a été inconscient jusqu'ici. Mais il s'en veut à présent de ne pas avoir mieux réalisé tout ce que cela impliquait. Et il s'en veut d'avoir jusqu'ici pensé autant à lui-même – et aussi peu à eux.
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