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Reprenons le contrôle de nos vies (Cinquième partie)

Reprenons le contrôle de nos vies (Cinquième partie)

Publié le 23 mai 2021 Mis à jour le 23 mai 2021
time 11 min

Reprenons le contrôle de nos vies (Cinquième partie)

Les nostalgiques des années 80 qui ont en tête la chanson du groupe Téléphone “Je rêvais d’un autre monde” sifflotent parfois en rêvant d’une autre vie. Nombreux sont ceux qui aujourd’hui aspirent à un changement de rythme, d’ambiance, d’environnement, d’état d’esprit. Quarante années après le tube chanté par Jean-Louis Aubert et Téléphone, nos vies ont évolué comme l’attestent les paroles des chansons de Rocé “Je chante la France” ou de Grand Corps Malade “Je viens de là". Elles confirment toutefois que quel que soit l’endroit où nous vivons, le vivre ensemble et le terroir sont des envies communes très fortes. Nous continuons les uns les autres à souvent rêver d'une autre existence mais l’inquiétude, l’appréhension, les difficultés de chacun à sortir de sa propre zone de confort - aussi inconfortable soit-elle - demandent de l’énergie et parfois du courage.

 

Il y a trois sortes d’hommes : ceux qui vivent leur vie, ceux qui rêvent leur vie et ceux qui vivent leurs rêves.”

Philippe Bartherotte

 

A la découverte d’Existence B - Première journée

Certains démontrent par leurs actions que vivre son rêve n’est pas chimérique. Je suivais de loin sur les réseaux sociaux le projet Existence B. J’ai eu envie d’en savoir plus, comprendre comment il est possible de vivre une existence plus apaisante et plus solidaire dans notre pays. Concrètement, une année après avoir obtenu leur terrain, quel est le quotidien de ceux qui rêvaient « d’un autre monde » ?

Photo de Marjolaine Gaudard - Espace d'accueil d'Existence B

 

A deux heures de voiture de Paris, me voici arrivée sur les terres du Loir et Cher. A l’excitation de découvrir ce projet de vie succède toutefois l’appréhension de ne pas m’y sentir à l’aise. Une chanson chassant l’autre, feu Michel Delpech me donne tort, quand il nous fredonnait que « ces gens ne font pas de manière » (Le Loir et Cher) : premières sensations, comme un départ en colonie de vacances. Le lieu s’étend sur quinze hectares. Il est magnifique, boisé, verdoyant. Il y a de la vie, des enfants qui courent et rient à gorge déployée. Un chien vient m’accueillir en me faisant la fête. Puis les deux porteurs du projet, Marjolaine et Alexandre, viennent à ma rencontre. Ravie de les retrouver une année plus tard, je suis impatiente de les écouter.

« Nous avons déjà accueilli 15 foyers, soit 39 personnes », démarre Alexandre. « Nous prenons le temps d’accueillir chaque nouveau participant pour repréciser, très concrètement, ses droits et ses devoirs sur le projet ». « C’est une chose que nous faisons avant le “recrutement” de chaque personne, mais il est apparu important de passer à nouveau du temps à leur arrivée sur le terrain » renchérit Marjolaine. « C’est un moment agréable, l’idée est surtout d’apprendre à se connaître, de s’apprivoiser ».

En ce mercredi après-midi, nous commençons la visite par un champ et une serre. Accueillis par Céline, rencontrée virtuellement sur les réseaux sociaux (projet Blue Soil), elle nous fait signe de la rejoindre dans la serre où elle est entourée de 5 personnes qui l’écoutent avec attention.

Photo : serres de Céline Basset - collection personnelle

 

« Céline est un des piliers opérationnels du projet, elle porte plusieurs casquettes : agriculture régénératrice et formation », résume Marjolaine. « C’est la responsable agriculture en attendant de former la personne adéquate que nous cherchons encore. Le poste est stratégique. Elle nous a aidés à construire cette serre bioclimatique et forme les participants à son approche de l’agriculture : produire tout en régénérant les sols. Elle invente en permanence de nouvelles manières de faire ». Dixit Téléphone, en Existence B, dans cet autre monde "La vie serait féconde" ...

Un petit dessin valant mieux que mille mots, Marjolaine m'explique la temporalité de la régénération des sols avec l'aide de ses crayons :

 

Dessin de Marjolaine Gaudard : Régénération des écosystèmes

 

Alors que nous retournons vers le village, nous entendons des instruments de musique s’accorder. Marjolaine m’explique qu’il s’agit des répétitions pour le premier festival de musique qui se tiendra demain. Ce sont des musiciens en herbe capables d’interpréter tous les styles, « avec un fil rouge gardé secret… ».

Je tends l’oreille et devine "Wish you were here" de Roger Waters / Pink Floyd :

« So, so you think you can tell
Heaven from hell?
Blue skies from pain?
Can you tell a green field
From a cold steel rail?
A smile from a veil?
Do you think you can tell?
... »

Décidément, même en Existence B, le hasard n'existe pas : Roger Waters soutient le journaliste Julian Assange depuis des années, il a même chanté cette chanson en 2019 à Londres lors d'un rassemblement pour le fondateur de Wikileaks...! Pour certains, la solidarité et le courage ont véritablement un sens.

Marjolaine continue de jouer au guide : « La salle là-bas, c’est aussi une résidence d’artistes. Parfois c’est hyper calme, parfois ça pétille ! », nous dépassons trois petites maisons. « Ici, c’est la mienne, je l’ai construite moi-même avec l’aide de Ludovic, le responsable habitat », annonce Marjolaine, très fière. « La structure de base est faite de deux containers que j’ai isolés à l’aide de chaux et de chanvre. Elle est tellement bien isolée que je n’ai presque pas à la chauffer. La taille de chaque maison dépend des besoins de chaque participant. Personnellement, j’avais envie d’un petit espace puisque je vis essentiellement dehors. Je voulais une toute petite chambre pour moi et un espace pour cuisiner et me détendre. Quand mes enfants viennent ici, j’ajoute une partie mobile pour qu’ils aient leurs chambres à eux ». « Moi, je vis plus loin, dans la forêt … mon côté ours », poursuit Alexandre.

Continuant notre promenade, nous arrivons devant un grand hangar. La porte ouverte nous laisse entendre des éclats de voix suivis de bruits de moteur. « Gaël et Sébastien sont en train de travailler sur un véhicule sans pétrole et sans électricité… Ils ‘s’engueulent’ souvent mais ils travaillent bien ensemble, pas d’inquiétude ». Marjolaine me précise que toutes les inventions nées sur Existence B sont ensuite mises à disposition du Bien Commun en étant protégées par le copyright Open Source.

Mes hôtes me quittent pour terminer les préparatifs du festival de demain. Cent cinquante personnes, dont des élus de la communauté de communes, sont attendues. Samedi après-midi, ils partiront dans le sud de la France donner une conférence sur Existence B. Décidément, ça n’arrête jamais ici, rien à voir avec la campagne des Oubliés chantée par Gauvain Sers :

On est les oubliés

La campagne, Les paumés,

Les trop loin de Paris

Le cadet de leur soucis

Gauvin Sers

 

Les acteurs de changement sont passés par là, les faiseurs du monde de demain sont toujours en action ! Ca se confirme : je passe une tête dans un hangar, Gaël et Sébastien lèvent le nez à l’unisson et m’invitent à entrer. Ca discute technique, je les écoute un moment, sans comprendre grand-chose à part qu’ils sont tous les deux des ingénieurs assez géniaux dans leurs domaines.

Je poursuis mon exploration et finis par croiser un groupe de huit personnes qui m’expliquent de revenir de chez Ludovic, l’agriculteur voisin auquel ils prêtent leurs bras. « C’est un excellent moyen d’apprendre sur le tas tout en se rendant utiles ! Nous faisons connaissance, il nous présente à d’autres agriculteurs du coin, la semaine suivante nous serons chez un maraîcher ». L’infirmier d’Existence B nous interrompt, il doit « emmener Patricia à l'hôpital car elle s’est blessée. Rien de grave ... ».

Photo de Marjolaine Gaudard - champs (terrain d'Existence B)

 

Le groupe propose de m’accompagner au cœur d’Existence B, pour visiter le restaurant où nous dînerons ensemble ce soir. J’accepte volontiers, le terrain est grand et je suis un peu perdue.

Dégage de la grande salle du restaurant une ambiance cantine joyeuse : de grandes tablées au centre et quelques petites tables de deux ou de quatre. Les menus s’adaptent à deux régimes alimentaires végétariens et carnés. Aucun dogme n’est imposé, chacun continue ses habitudes de sa vie d’avant : végétarien, vegan, d’autres mangent de la viande. J’apprends que les menus - simples, puisqu’il n’y a qu’un plat complet pour chaque type de régime - sont élaborés chaque mois avec des chefs étoilés.

 

Représentativité sociologique

 

Photo : Marjolaine Gaudard - Terrasse Existence B

 

Installée à l'ombre des arbres d'où j'aperçois une petite ruche, j'attends Patrick, un ex-sportif de haut niveau, qui m'accompagnera pour la suite des découvertes. Il est marié à Sarah, qui est en charge de la ferme. Ils ont débarqué de la banlieue lyonnaise l’hiver dernier, car Sarah, vétérinaire de formation « avait envie de se rendre plus utile auprès des animaux que dans un cabinet, en ville ». Ca tombe bien, j’ai prévu de lui rendre visite demain. Tout en m’expliquant leur nouvelle vie, Patrick m’accompagne dans un espace de travail collectif où les chefs travaillent justement aujourd’hui sur les menus du restaurant collectif et de l’autre restaurant. Nous entrons dans une petite pièce où nous retrouvons Marjolaine debout devant une grande feuille, dessinant avec ses feutres ; ses idées fusent !

Autour d’elle, en arc de cercle : un chef connu et doublement étoilé, Valentin le cuisinier d’Existence B, Claire - spécialiste de la cueillette “sauvage” dans les bois - et Douha, la cuisinière venue de Syrie travaillent « sur le menu du restaurant gastronomique autour du sassafras albidum : le condiment des Iroquois » précise le chef. Ce soir, je suis invitée à dîner dans le restaurant gastronomique, et on m’a précisé de m’habiller chic. J’ai hâte !

Attirée par du bruit dans la grande salle, je jette un œil. Cet après-midi, Arthur donne une conférence sur l’anticipation des risques systémiques. A minima cinquante personnes l’écoutent avec attention. Vanina, souriante, accueille les participants et les fait s’assoir. Son corps a des mouvements un peu désordonnés, elle s’excuse « J’ai la maladie de Parkinson depuis 18 ans. Je ne pouvais pas contribuer à l’agriculture, mais j’ai beaucoup à transmettre. Je gère la partie conférence, j’en donne également ».

Patrick me rappelle une des volontés phare du projet : " la représentativité sociologique des participants. On est comme une société française à petite échelle, donc tout le monde doit être représenté ".

Un peu plus loin, j’entends des éclats de voix, ça s'engueule franchement. Une femme s’interpose tant bien que mal entre deux hommes qui en sont presque à venir aux mains. On m’explique qu’Anne est médiatrice, elle aide ces deux hommes à régler un conflit important qui les oppose depuis quelques jours et finit par nuire à l’ambiance générale… mais ça prend du temps.

Anne vient me saluer en riant : « Même chez Existence B, des tensions et des conflits existent. Comme dans tous les groupes, c’est humain. Ici, on apprend juste à les déminer et à les dépasser. C’est un des corollaires de la représentativité sociologique mais on apprend énormément sur les autres et sur nous. On travaille beaucoup les sujets de gouvernance. Pour les tensions, quand le dialogue ne suffit pas, il y a le dojo ».

Patrick m’emmène voir le dojo : un vrai dojo, avec des tatamis ! « Je ne suis pas dépaysé, j’ai passé mes jeunes années sur des tatamis, à gagner des ceintures et des titres. Ici, quand les tensions sont trop fortes, on utilise l’affrontement physique, pour faire redescendre ‘tout ça’. Ça ne parle pas à tout le monde mais honnêtement, c’est plutôt efficace. Ne t’en fais pas, tout ça est très encadré. »

Tout est prévu chez Existence B, Patrick m’apprend que tous les habitants signent une charte à leur arrivée : « Ceux qui ne la respectent pas : dehors ! En accueillant les nouveaux habitants, Marjolaine échange avec chacun sur les fondamentaux du vivre ensemble… ». Tout en poursuivant notre conversation, nous faisons une petite halte à la bibliothèque où je me décide à emprunter un magnifique ouvrage de photographies sur les villages de la région.

J’ai besoin d’un peu de repos, la campagne, ça use ! Alors que je découvre les villages aux alentours en observant les magnifiques photos du livre sous un immense chêne, je reçois un gland sur la tête, puis deux puis trois. Un écureuil ? Des petites voix gloussent : ce n’est pas d’écureuil mais des enfants, dans une cabane bien cachée dans le chêne.

L’heure du dîner tant attendu est arrivé. A notre grande table, les néo-habitants d’Existence B me parlent philosophie mais aussi démocratie, des liens tissés avec les élus locaux, de leur nouvelle vie... Les discussions sont passionnantes, le temps file ; nous sommes invités à terminer la journée en assistant à “La fabuleuse histoire de …”. Ce soir, Jeanine, 93 ans, vient nous raconter son parcours de vie. Existence B a tissé un partenariat avec les EHPAD voisins, ce qui permet de mettre en valeur les humains et leurs savoirs. Elle est touchante, prétendant ne pas avoir eu une vie extraordinaire. Mais en réalité, sa vie ordinaire a plein de sagesse à nous transmettre.

Je rejoins ma chambre-container, m'allonge avec les chuchotements des enfants et les paroles de Jeanine en tête. Je n'aurais pas imaginé découvrir autant de choses en cette première journée sur les terres d'Existence B. A demain pour de nouvelles aventures !

 

A suivre : Deuxième journée (Reprenons le contrôle de nos vies – Sixième partie)

 

Photo de couverture : Logo d'Existence B

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