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Takamba

Takamba

Published Jun 30, 2022 Updated Jun 30, 2022
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Takamba

 

Le temps des métamorphoses (33)

 

 

Un instrument fragile

Quand Loy Ehrlich fait son grand retour à La Réunion, il rapporte avec lui un instrument de musique étrange : une takamba, qu'il avait achetée à Tombouctou. La takamba est une sorte de guitare rudimentaire : une caisse de résonance rectangulaire dont les deux grands côtés sont creusés, un manche en bambou rond et trois cordes. Cet instrument, il va l'offrir à Alain Péters. Celui-ci l'adopte aussitôt.

 

Ça s'appelle une takamba. Et qui est devenu son compagnon. Un instrument de fortune et d'infortune. Il a composé beaucoup de morceaux avec ça. C'est l'instrument qui caractérise beaucoup le son d'Alain et de ses compositions. (Loy Ehrlich)

 

Cette guitare fragile, précaire, Alain Péters la fait sienne. Sa sonorité si particulière le ravit. Loy Ehrlich a raison : à partir du moment où Alain Péters découvre l'instrument en faisant courir ses doigts sur le manche de bambou arrondi, l'osmose est totale. C'est désormais la takamba qui servira de base à ses compositions. Une des photos les plus célèbres qu'il nous reste le montre debout, vêtu d'un de ses éternels pantalon bariolés, le front ceint d'un bandeau qui retient ses longs cheveux, les yeux fermés, absorbé dans la musique, la takamba sanglée à l'épaule, les doigts de sa main gauche sur le manche. C'est la photo de la pochette du 45 tours Romance pour in zézère/Panier su la tête mi chanté, une belle image qui servira de base à la pochette de l'album Rest' la maloya (Bongo Joe et Sofa Records), le premier vinyle d'Alain Péters, sorti en 2015.

 

Travail d'orfèvre

Lorsque Loy Ehrlich s’attellera à la tâche de remastériser les chansons d'Alain Péters pour l'album Parabolèr en 1998, il se servira plutôt d'un hajouj, un genre de basse typique de la musique Gnawa du Maghreb, pour rejouer les lignes enjôleuses qu'Alain Péters avait composées sur la takamba. Loy Ehrlich a préféré ne pas toucher à l'instrument de prédilection d'Alain Péters, comme s'il n'en avait pas le droit. Comme si, à partir du moment où il la lui avait offerte en 1979, la takamba était devenue la propriété seule d'Alain Péters. Voilà qui ne manque pas de délicatesse. De plus, le hajouj, dans sa conception, sa sonorité et son origine, est très proche de la takamba. L'esprit est respecté. On peut substituer un instrument à l'autre sans causer de tort.

Le disque Parabolèr paraît sur le label Takamba, dont le rôle est de collecter la musique qui se joue hors des studios, sans enregistrement, comme lors des services kabaré d'autrefois, et de rééditer en CD des morceaux inédits ou épuisés. En 1997, le Pôle Régional Des Musiques Actuelles de La Réunion avait créé ce label tout spécialement pour sauvegarder toutes les musiques de l'Océan Indien. Le nom du label est donc celui de l'instrument fétiche du musicien le plus emblématique de La Réunion. C'est un bel hommage. Takamba, comme bien d'autres labels du même genre partout dans le monde, réalise un travail très précieux de collecte et de sauvegarde. Il grave, sinon dans le marbre, au moins sur bande analogique, de la musique sans cesse au bord de l'extinction, flottant le long des falaises, tout près de l'abîme, presque envolée, disparue en même temps qu'elle est jouée. Alain Péters mieux que quiconque est à même de comprendre cette fragilité. Il aurait été fier de voir sa personne associée à une œuvre si noble, lui qui ne vivait qu'à travers une musique pure, gratuite, coupée des circuits commerciaux.

 

Préservation

Aujourd'hui la takamba est citée comme l'un des instruments typiques du maloya. Plusieurs siècles après eux, elle a suivi le chemin du roulèr, du kayamb et du bobre. Elle est venu d'Afrique et s'est créolisée, gardant la mémoire et le son de ses origines et contribuant à la création d'une musique nouvelle ailleurs. Cette fois la traite n'y est pour rien. C'est un voyage et le hasard d'une rencontre qui en sont à l'origine. La takamba est née dans le désert nord-africain. Un musicien français vagabond en a acheté une à Tombouctou. Il a emmenée avec lui sur l'île de La Réunion et l'a offerte à celui qui l'avait accueilli à bras ouverts quelques années auparavant. Celui-ci en a fait son instrument de prédilection. Par sa vie et son œuvre hors du commun, il est devenu un emblème de résistance et de pureté. Il a inspiré d'autres musiciens. Cet engouement a eu des retombées. On a eu envie de redécouvrir le terreau dans lequel il avait pu s'épanouir et le préserver de l'oubli. Un label spécifique a été créé pour accomplir cette mission de sauvegarde, auquel on a donné le nom de takamba. C'est une boucle, un échange réussi. C'est aussi cela la créolisation. Tout ne se passe pas toujours dans la souffrance. Alain Péters et Loy Ehrlich ont recréé en quelques mois et sans douleur, en s'amusant, en partageant, un phénomène que l'esclavage avait mis des siècles à synthétiser. Il est vrai que le monde avance beaucoup plus vite aujourd'hui qu'alors. Cela n'enlève rien à cette réussite. Ce n'est pas parce que c'était facile que cela n'a pas de mérite.

Avec les pantalons de toutes les couleurs, les bandeaux et les chemises à franges, la takamba fait désormais partie intégrante de l'attirail d'Alain Péters, comme on a pu l'entendre dans la chanson Mangé pou le cœur. Et ce n'est qu'un début. Ses autres compositions seront désormais elles aussi marquées de ce sceau.

 

Merci à Eric Ausseil, lui aussi orfèvre à ses heures.

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