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Courses de confinée

Courses de confinée

Publié le 28 mars 2020 Mis à jour le 28 sept. 2020
time 4 min

Courses de confinée


On est le jeudi 26 mars 2020. C’est aujourd’hui. Le jour des courses. Une expédition à laquelle je me prépare depuis des jours. Je savais que ce jour fatidique allait arriver et qu’il n’y avait pas d’autre recours. Les courses en ligne ont été abandonnées après d’infructueux essais, le panier virtuel vidé, le cerveau reformatté pour l’expédition supermarché. La veille encore j’hésitais entre plusieurs lieux où je ferai la chasse mais maintenant tout est clair.

 

Il est environ 8h00, peut-être 8h13, je ne sais plus. Je m’observe de mon œil auto-analysant. Je me sens comme Léon dans le film éponyme, me préparant méthodiquement : chaque poche de ma veste aura une fonction. Pas de sac à main, ça serait trop distrayant. La carte des autocollants pour les enfants dans la poche gauche, le gel hydroalcoolique périmé dans la poche droite, le portable dans la poche en hauteur et le porte-monnaie dans la poche intérieure. J’ai vérifié 2 fois que le sésame bancaire était bien là. Je me suis remémoré le code comme un cambrioleur gâteux. Je mettrai dans chacune de mes poches de jean une paire de gants jetable. Le masque sera sur ma bouche. 

 

Il est 9h18 au compteur quand je démarre la voiture. Je parle toute seule maintenant, je parle à Dieu comme souvent dans la voiture. Puis je me dis assez et je mets de la musique. La même chanson que j’ai mise la toute première fois que j’ai pris la voiture pour aller faire des courses lors de mon arrivée en Suisse. C’était aussi un jour ensoleillé, il y a presque 10 ans. La même chanson, le même ciel bleu, ou presque, la même joie d’être en vie, enfin, pas tout à fait. Aller au supermarché en tant que confinée, ce n’est pas la même chose que d’y aller en tant que nouvelle arrivée.

 

Ce n’est plus moi qui suis nouvelle mais le monde qui m’accueille. Je baisse la vitre. J’enfile les gants bleus et j’appuie sur le bouton qui va m’ouvrir les portes du parking comme l’antre d’une caverne aux milles microbes. Le compte à rebours a commencer. Ma préparation quasi sophrologique porte ses fruits. Je mets le masque. Je sors de la voiture, je prends les sacs, je prends un chariot. Zut, je ne peux pas pas passer. Je retourne le chariot. Je repars.

 

Une allée pour les entrants, une pour les sortants. Une employée qui les compte, une autre qui leur désinfecte les mains. Je refuse, cela va altérer l’efficacité de mes gants. Elle est presque vexée.

 

De la distance entre les gens, des employés souriants, un responsable de magasin qui suit le grand patron en lui montrant les rayons, plus de raviolis, un vigile avec un masque et des gants lui aussi, deux policiers en patrouille, beaucoup d’espace vides, des gens reculent, laissent passer. Pas de bouscule.

 

Au fil des rayons, mon caddie se remplit. A la caisse, je le vide puis je le remplis à nouveau. Je commence à transpirer. La caissière me dit au revoir mais je lui dis que je n’ai pas fini, que je dois revenir pour la suite. Je repars vers la voiture et je remplis les caisses, les sacs, je trie, je classe. J’en ai marre mais je n’ai pas fini. Je veux arrêter et me dire, tant pis, j’y retournerai, mais, non, je ne peux pas. Je remonte. Le décompte, le spray désinfectant sur les mains pour ne pas vexer l’employé qui a changé mais voilà, des gants propres, et le caddie à nouveau se remplit. 

 

Et tout à coup, davantage de personnes, elles font moins attention, respectent moins les distances. Il est temps de rentrer, d’en finir avec ce supermarché. Le grand patron aurait-il relâché la pression ou bien c’est juste une autre sorte de population? Le fleuriste était fermé, maintenant il est ouvert. A la caisse, il y a deux personnes pas très loin...trop près? Je redescends. Je range, je trie, je classe mes courses dans les sacs, les caisses, derrière les sièges. Je ressors.

 

Il est midi passé. A la maison, je mettrai les courses en quarantaine, désinfecterai les denrées pour le réfrigérateur, éthanoleriserai les endroits de la voiture où j’ai posé les mains, les poignées des portes, mon portable et mes clés. Je mettrai mes vêtements à la lessive, je me doucherai de la tête au pied. Je recommencerai ma vie de confinée comme si de rien n’était.

 

Je n’oublierai jamais cette journée. 

 

On est le 26 mars 2058. Mes petits-enfants chuchotent. Elle perd la tête, Mamy, au supermarché ça a toujours été comme ça. Par contre, dans son histoire, elle a oublié de désinfecter ses chaussures. 

 

Ecrit par Béatrice Nyanguile

 

Sur une consigne de Valentin

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