Épisode 108 : Remontrances
🎧 Musique : Lesfm & Geedy – In The Forest (Vocal Version)
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Sur le moment même, le gamin est paralysé, et Siegfried, avec sa force d'homme mûr, n'a aucune peine à prendre le dessus. Mais le garçon retrouve vite ses esprits et commence à se débattre. Siegfried doit lui immobiliser bras et jambes. Il trouve quand même le moyen de se libérer une main pour empoigner le gosse par les cheveux et lui tirer la tête en arrière.
— Non mais pour qui te prends-tu, hein, petit morveux ? Tu te crois chez toi ici ? Tu sais où tu es ? Hein ? Tu es où ici ?
Le gamin hoquète et crie de frayeur.
— D... D-d-d... dans l... la... dans la f-forêt...
— Ah oui ? Dans la forêt ? Dans la forêt, hein ? Tu ne crois pas que tu as oublié quelque chose, petit morveux ?... Tu crois que la forêt est à tout le monde ?... Chez qui crois-tu que tu es, là ?
Le gamin commence à pleurer.
— S-s-s'il vous p-plaît, m-monsieur... n-ne m-me f-faites pas de m-mal...
— Ah bon, je ne devrais pas te faire de mal ? Et toi, tu étais en train de faire quoi, là ?
Le gamin pleure de plus belle.
— Je... j-j'essayais juste d'attraper des lapins... p-p-pour m-ma f-famille... p-p-pour q-que m-ma famille ait à... à m-manger...
Le gamin éclate en sanglots.
Ce n'est pas que des pleurs soient en eux-mêmes de nature à émouvoir Siegfried outre mesure. Avec ses propres enfants, garçons ou filles, il a toujours fait preuve de beaucoup de sévérité. Ce n'est pas un tendre. Ce n'est pas un doux. Il n'est pas un père spécialement affectueux, et il est le premier à enseigner à son fils Heinrich, son héritier, qu'il est plus important d'être craint que d'être aimé, qu'il faut savoir se faire respecter et que son rôle sera avant toute chose de faire ce qui est juste et nécessaire. Mais tout comme Seppi, ce gamin le touche plus qu'il ne l'aurait voulu.
En fait, ce gamin le touche parce qu'il lui rappelle Seppi. La même détresse. La même misère. Le même souci de sa famille.
Siegfried n'aime pas se sentir en train de s'adoucir de la sorte. Il craint de se montrer faible. S'il abdique son autorité, il est fichu. Fini en tant que comte. Il doit garder son ascendant. C'est donc d'une voix encore bourrue qu'il réagit aux pleurs de ce gamin.
— Et elle habite où, ta famille ?
— À... À l'orée du bois. Au bord de l'Alzette.
— Et ils n'ont pas peur de te laisser chasser dans la forêt ? Tu sais à qui elle appartient, d'abord ?
— N-non...
Siegfried a des doutes, mais c'est le moment ou jamais d'affirmer ses prérogatives.
— Eh bien petit, sache que toute cette forêt que tu vois là, elle appartient au comte Siegfried.
Le gamin n'a presque plus de voix.
— Au... au comte Siegfried ?
Le comte est assez satisfait de constater à la réaction de ce gosse que son nom, malgré tout ce qui peut se dire à son sujet, est encore craint en ville.
— Oui. Au comte Siegfried. Et tu sais qui c'est, le comte Siegfried ?
Le gamin esquisse un "non" de la tête.
— Je peux te le montrer. Mais si tu veux que je te le montre, il faudra que tu te tiennes tranquille et que tu n'essaies pas de faire de bêtises. Si tu restes bien sage, nous allons nous relever bien tranquillement, je te tiendrai le bras et je ne te ferai pas de mal. Mais si tu n'es pas sage et que tu essaies de t'enfuir, alors là, je ne te promets rien. Toi, tu me promets de rester bien sage ?
Le gamin hoche frénétiquement la tête.
— Je n'ai rien entendu.
— O-ou-i.
— Oui quoi ?
— Ou-oui, je... je promets de... rester... bien sage.
— Tu le promets à qui ?
Le gamin renifle.
— Je... je vous promets de rester bien sage, monsieur.
— C'est déjà mieux. Tu sais... tu sais que c'est important de tenir ses promesses ?
C'est là un point sur lequel Siegfried n'aime pas trop laisser son esprit s'attarder, vu ce que tous ses efforts tendent à faire dans un autre contexte – mais ici, il a beau n'avoir affaire qu'à un enfant, et il a beau avoir une arme sur lui (dont il préfèrerait tout de même ne pas avoir à se servir), il joue malgré tout sa propre sécurité, et plus encore son autorité.
— Oui, monsieur. Chose promise, chose due.
— Bien. Alors nous allons nous relever tous les deux. Lentement, et calmement. Je vais me relever le premier. Toi, tu ne te lèveras que quand je serai debout. Et tu me laisseras te tenir le bras.
Siegfried dégage lentement et prudemment l'enfant, se relève et lui agrippe le bras. Puis l'enfant se relève à son tour.
— Là. Comme ça. C'est bien.
Siegfried se place devant l'enfant et lui enlève de la main la terre et les herbes qui se sont accrochées à ses vêtements.
— Je t'ai promis que si tu restais sage, je te montrerais le comte Siegfried.
L'enfant le regarde.
— Oui, monsieur.
Siegfried s'écarte d'un pas en arrière, sans lâcher le bras de l'enfant.
— Regarde-moi. Il est là, devant toi.
L'enfant ouvre tout grand les yeux.
— Vous... Vous êtes le comte Siegfried ?!
— Oui, petit. Je suis le comte Siegfried.
Le comte et le gamin se regardent en silence.
— Tu vois, toute cette forêt dans laquelle nous sommes maintenant... elle est à moi. Normalement, personne d'autre que moi n'a le droit d'y chasser. Si tu étais une grande personne, je te ferais punir pour avoir fait ce que tu viens de faire.
Le gamin frissonne, et Siegfried peut lire la peur dans ses yeux.
— Vous me jetteriez... dans les oubliettes ?
— Non, peut-être pas. Mais il existe beaucoup de façons de punir quelqu'un. Aucune n'est agréable.
Les larmes du gamin recommencent à couler.
— S'il vous plaît, comte Siegfried, ne me punissez pas... J'ai fait ça pour nourrir ma famille. Je ne savais pas que c'était interdit. S'il vous plaît, comte Siegfried... ma famille a faim...
D'abord Seppi, et maintenant ce gamin. S'il continue, il va se ramollir et puis faiblir. Peut-il vraiment prendre toute la misère d'autrui sur ses épaules ? Il ne peut pas se le permettre. Mais ce gamin au regard franc, ce gamin fragile qui a pourtant le courage de la sincérité, l'émeut. Bien plus qu'il ne le voudrait.
— Elle habite où, ta famille ? Montre-moi.
— Par là.
Le gamin étend le bras pour montrer une direction. Siegfried, encore méfiant, y jette un regard rapide.
— Tu peux m'amener jusque chez tes parents ?
Les yeux du gamin s'écarquillent.
— Vous n'allez pas leur faire de mal, hein, comte Siegfried ?
Le comte sourit.
— Non, petit. Je ne leur ferai pas de mal. Je vais juste te reconduire jusque chez toi. N'aie pas peur. Montre-moi le chemin.
Le gamin esquisse un début de sourire. Ils se mettent en route. Siegfried lui tient quand même encore le bras. Le petit n'a pas le regard fuyant, il n'a pas l'air sournois, mais sait-on jamais. On n'est jamais trop prudent.
— Au fait, petit, tu ne m'as toujours pas dit ton nom.
— Je m'appelle Éric.
Éric. Pas mal comme prénom.
— Eh bien Éric, tes parents ne t'ont-ils donc jamais dit qu'il était dangereux pour un petit comme toi d'aller tout seul dans la forêt ? Et pas seulement parce qu'elle m'appartient et que tu aurais pu tomber sur l'un de mes hommes. Eux, il n'auraient pas eu pitié de toi comme moi. Mais il y a aussi des bêtes sauvages dans la forêt. Pas seulement des lapins ou des lièvres. Il y a des sangliers, il y a des cerfs. Ce sont de gros animaux, ils pèsent lourd et ils sont très puissants. Ils peuvent être dangereux.
— Je sais, comte Siegfried. Mais... je n'ai pas le choix. J'essaie juste de faire attention et de ne pas faire de bruit.
La voix du gamin est triste. Siegfried se dit que décidément, la misère insuffle tous les courages.
— Et tes parents, ils te laissent faire ? Ils n'ont pas peur pour toi ?
— Si, bien sûr. Mais ils n'ont pas le choix. Ils font ce qu'ils peuvent. Mais on est dix à la maison.
Une idée se forme dans son esprit. Mais il préfère attendre avant de la formuler.
Pendant quelque temps, ils continuent leur chemin en silence.
— Comte Siegfried...
La voix d'Éric est prudente.
— Oui ?
— Comte Siegfried... je peux vous poser une question ?
— Vas-y toujours.
— Vous dites que c'est dangereux d'aller tout seul dans la forêt. Mais vous ? Vous aussi, vous étiez tout seul. Ce n'était pas dangereux pour vous aussi ?
— Si, bien sûr. Mais moi, je suis un adulte. J'ai l'expérience. Je sais chasser, même du gros gibier. Je connais la forêt. Je connais ses dangers. Je sais où il faut aller et où il ne faut pas – pas tout seul en tout cas, et pas à pied. Et puis, je suis armé.
— Vous êtes armé !!!
— Ne t'effraie pas petit, je ne vais pas te tuer. Tu vois, tu as été bien sage jusqu'à présent, je n'ai pas sorti ma dague. Si tu n'avais pas été sage et obéissant, les choses auraient pu se passer autrement – et beaucoup moins bien. Mais moi, je ne chasse pas les gens. Pas même les petits garçons qui posent des collets à lapins sur mes terres. Je ne chasse que les animaux. Seulement, quand je rencontre quelqu'un comme toi qui fait ce qu'il ne faut pas, j'interviens. Cela fait partie de mon rôle. Mais je préfère toujours quand les choses se passent bien. Comme maintenant, par exemple.
De nouveau, ils marchent quelque temps en silence.
— Dis-moi, Éric... Ton père, qu'est-ce qu'il fait comme métier ?
— Dans le temps, il était charpentier.
— Dans le temps ? Et maintenant ?
— Il y a longtemps, il est tombé de tout en haut d'une charpente, là où les couvreurs posent le toit. Il n'est pas mort, mais il s'est cassé les os. Maintenant, il boîte, et il ne peut plus bouger son bras gauche. Alors il fabrique de petites choses qu'il va vendre au marché. Ça rapporte un peu, mais pas assez. Il essaie de s'occuper un peu du jardin, aussi.
Comme avec Seppi, Siegfried est choqué – mais pour une autre raison. N'enseigne-t-on pas que c'est à l'homme qu'il revient d'être le nourricier de sa famille ? S'il ne peut plus l'être, comment sa famille se débrouille-t-elle ?
— Et ta mère ? Comment fait-elle ?
— Elle est couturière pour des gens en ville. Elle a commencé quand mon père a eu son accident. Il ne pouvait plus travailler, alors il a bien fallu que ce soit elle qui le fasse. Et c'est elle qui fait pousser des légumes dans le jardin. Tout ça, ça aide. Mais ce n'est pas assez. Alors nous autres, les enfants, on va faire de la cueillette dans la forêt, on ramasse des glands, des noisettes, on cueille des herbes pour faire une salade ou une soupe.
Éric baisse la tête.
— Et moi, de temps en temps, je pose des collets. Pour qu'on ait parfois de la viande à manger.
Siegfried pousse un profond soupir.
— Eh oui, petit. La vie n'est pas facile.
Il s'en veut de son cœur qui se serre. Il ne peut tout de même pas prendre sur lui tous les malheurs de tous les habitants de Lucilinburhuc. C'est un peu trop. Lui-même a sa vie, d'autres soucis, et bien d'autres chats à fouetter. Les manants ne sont pas les seuls à avoir des problèmes. Même les seigneurs n'en sont pas exempts. Lui-même en sait quelque chose depuis bientôt trente ans.
Bientôt trente ans... Bien vite il chasse cette pensée importune qui s'insinue maintenant dans le moindre événement de sa vie. Il en a marre de voir l'adversaire d'en bas envahir ainsi chaque moment de son existence. Laisse-moi tout de même profiter un peu tranquillement du temps qu'il me reste encore à vivre sur cette terre. Quand mon heure sera venue, tu auras toute l'éternité pour pouvoir m'embêter bien à ton aise.
Tout comme avec Seppi, il se retrouve confronté à des gens qui certes n'ont apparemment jamais eu affaire à l'adversaire d'en bas, mais que cela n'empêche pas d'avoir de gros problèmes. Des problèmes de survie. Des problèmes existentiels.
Des problèmes face auxquels les siens sont un luxe.
Après tout, lui, au moins, il vit dans un château. À l'abri du froid et des intempéries. Il ne se demande jamais s'il aura de quoi manger au repas suivant, ou le jour suivant, ou dans une semaine, dans un mois, dans un an. Il vit de ses rentes. À présent, il est même fortuné. Il n'a plus besoin de craindre pour l'avenir de sa famille. Il a tant de moyens qu'il peut doter chacun de ses enfants pour obtenir une belle charge, faire un beau mariage, ou même les deux à la fois.
Il doit aujourd'hui se garder de trop s'étaler, pour ne pas susciter la jalousie de ses pairs. Il a compris depuis longtemps qu'avec la jalousie viennent les ennuis. Et des ennuis, il en a bien assez avec ceux qu'il a déjà – même si personne ne les connaît.
Il n'est même pas malade. Il jouit encore de toutes ses facultés, physiques et mentales, malgré le surnom dont il sait qu'on l'affuble.
Certes, il avance en âge, il n'a plus la vigueur de ses vingt ans, mais il est encore en assez bonne santé pour parcourir la ville et ses forêts, à pied ou à cheval, et pour gouverner ses comtés. Il est veuf, certes, ce qui n'est pas exceptionnel à son âge, mais il est entouré de ses enfants et au moins quelques personnes au château lui veulent du bien.
Et il commence à entrevoir tout un monde au-delà de sa bulle seigneuriale – un monde où toutes ces choses dont il bénéficie ne sont en rien acquises à tous, mais constituent au contraire de véritables bénédictions pour ceux qui ont la chance d'y avoir accès.
Entre-temps, ils arrivent tous les deux en vue de la maison de la famille d'Éric.
Épisode 109 : Proposition
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