Épisode 106 : Incompétence
🎧 Musique : Above & Beyond feat. Zoë Johnston – Love Is Not Enough (OFFICIAL MUSIC VIDEO)
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Après l'échec de l'opération Seppi, découragé et convaincu que ses efforts moralisateurs ne mènent à rien, Siegfried les abandonne en quelques semaines. Il ne traduit plus en dispositions légales ses préoccupations morales, et ses préoccupations religieuses encore moins. On le voit de plus en plus rarement en ville.
Il maintient pourtant sa petite brigade en place, et on les voit circuler dans les rues bien plus souvent que lui. Mais leur mission évolue. Plutôt que de faire des remontrances morales aux uns et aux autres, il leur demande d'être ses yeux et ses oreilles et de lui faire rapport de ce qui s'y passe. De ce qui s'y dit à son sujet ? Certes. Mais aussi de la situation en général. Des problèmes des gens de la ville, des difficultés qu'ils rencontrent. De l'état d'avancement des travaux des remparts, quand il n'y est pas lui-même. De toute une série de choses.
Ceci soulage, au moins temporairement, les deux compères qui ont participé à l'enlèvement de Seppi. Plus d'opérations du genre, plus ou moins discutables, en vue. Même si le nouveau rôle que le comte leur fait endosser les met mal à l'aise vis-à-vis de leurs pairs.
À vrai dire, Siegfried n'a encore aucune idée précise de ce qu'il va faire de toutes ces informations. Mais il a envie d'être tenu au courant. Sans avoir à trop s'exposer.
Il est gêné vis-à-vis de Seppi.
Désormais, quand il descend en ville, il évite de rencontrer le vieil ouvrier – alors qu'avant l'épisode de la cache d'armes, il avait plutôt tendance à le rechercher. Ce changement n'échappe pas à ses hommes. C'est aussi l'une des raisons qui le poussent à préférer rester dans son château. Il peut ainsi éviter son ancien souffre-douleur sans que les habitants, ou Seppi lui-même, le remarquent de manière trop évidente.
De toute façon, si aucune des personnes impliquées n'a parlé en ville de ce qui s'est passé sur le chantier des remparts, les habitants ne peuvent pas faire de rapprochement avec des événements dont ils ne sont même pas au courant. Ils mettront son changement sur le compte d'autres raisons. L'âge qui avance. La santé qui décline. Ses propres enfants qui réclament son attention. Ou d'autres choses. Rien que de très normal, rien que de très banal. Et il trouve que c'est très bien ainsi.
Comme il a monté toute cette opération – et avant cela régulièrement harcelé ce pauvre ouvrier – dans la perspective de son propre sort, et comme ce faisant, il en est venu à s'identifier à lui – même si c'était pour les mauvaises raisons – Siegfried se sent plus particulièrement lié à Seppi. Ce que lui a raconté le vieil ouvrier de sa condition l'a touché plus qu'il ne l'aurait voulu. Ce récit le hante encore, même des semaines après, même des mois après. La mauvaise saison arrive, et il imagine la cabane aux planches disjointes et au toit qui fuit dans laquelle vit cette famille, cette cabane qui laisse entrer le vent, la pluie, livrée sans défense au froid et au gel. Il en frissonne, même tout près du feu dans l'âtre. Il n'a jamais ressenti cela auparavant.
Il voudrait bien aider Seppi et sa famille d'une façon ou d'une autre. Mais ce qui l'arrête, c'est que le faire, ce serait se découvrir. Se dénoncer. Il n'ignorait pas auparavant où habitait le vieil ouvrier, mais il ne s'était alors jamais intéressé de plus près à ses conditions de vie et en avait encore moins conçu l'idée de lui venir en aide. Alors pourquoi le ferait-il maintenant ? Quelle raison, dans l'esprit de ce pauvre hère et même des autres, pourrait expliquer ce changement d'attitude de sa part ? Qu'est-ce qui pourrait expliquer une action qui a priori lui ressemble aussi peu ?
Ce qui n'est pas cohérent avec ce que l'on sait déjà pose toujours question. Tout le monde trouverait bizarre que le comte Siegfried se mette tout d'un coup à s'intéresser aux conditions de vie des habitants de sa ville alors qu'il ne l'a jamais fait jusqu'à présent, surtout après avoir passé trois ans à la parcourir en long, en large et en travers. Donc tout le monde en chercherait le pourquoi. Et puis, pourquoi précisément Seppi plutôt qu'un autre ? Voilà bien qui éveillerait les soupçons du principal intéressé.
Bien sûr, Siegfried pourrait apporter son aide sous le sceau du secret. Ne pas vouloir révéler l'identité du bienfaiteur. Mais ce serait encore pire. Seppi est sans doute un simple ouvrier, illettré, vieux, pauvre et souvent ivre, mais il n'est pas pour autant un imbécile. Pas assez en tout cas pour ne pas faire le rapprochement avec ce qui lui est arrivé un certain dimanche dans cet endroit obscur. S'il n'a pas encore parlé de son enlèvement jusqu'à présent, c'est bien alors qu'il va le faire. Surtout si, en constatant l'aide qui lui est apportée, les autres habitants lui posent des questions, ce qu'ils ne manqueront certainement pas de faire.
Et justement, Siegfried n'a aucune envie que cet épisode s'ébruite. Il n'a pas envie que Seppi le soupçonne. Ni qui que ce soit d'autre d'ailleurs. Ses hommes sont au courant et c'est largement suffisant. C'est même déjà trop. Plus le temps passe, et plus il se dit qu'il aurait mieux fait de trouver un moyen de faire ça tout seul plutôt que de compter sur autrui, même s'il s'agit de gens à ses ordres. On ne contrôle jamais parfaitement les paroles ni les agissements d'autrui. Une parole malencontreuse est si vite prononcée, même quand on fait très attention à tout ce qu'on dit... Multiplier ceux qui savent, c'est multiplier les risques de fuite, et c'est totalement à l'opposé de ce qu'il recherche.
Alors comment s'y prendre pour venir en aide à Seppi sans avouer par le fait même sa propre culpabilité ? Comment le faire tout en gardant la discrétion sur ce qui s'est passé ? Comment s'y prendre sans que quiconque fasse le lien avec des événements précis ?
Siegfried retourne le problème dans tous les sens.
À force de réfléchir, il réalise que l'approche de l'hiver... c'est aussi celle de Noël. Quel bon chrétien digne de cette appellation ignore l'histoire des parents de Notre Seigneur, obligés de lui donner naissance dans une étable au beau milieu des animaux et de faire dormir le Divin Enfant dans une mangeoire ? Tout le monde en ville connaît la religiosité du comte depuis des décennies maintenant. Qu'un accès de générosité et de désir de faire le bien le saisisse à l'occasion de l'une des fêtes les plus importantes de la chrétienté n'étonnera personne. S'il existe un cadre dans lequel personne ne doute que le seigneur de l'endroit puisse faire régulièrement preuve d'un penchant pour l'innovation, c'est bien celui-là.
Siegfried se sent tout fier de sa trouvaille. Sa couverture est toute trouvée. Comment n'y a-t-il pas pensé plus tôt ? Parfois la solution à ses problèmes se trouve juste devant son nez, et pourtant, de manière inexplicable, on ne la voit pas et on n'y pense même pas.
Siegfried fait donc annoncer que pour Noël, en l'honneur du Divin Enfant né dans une étable, langé dans une mangeoire et pendant toute sa vie soucieux des pauvres et des déshérités, il fera organiser la distribution de couvertures et de capes aux pauvres pour les protéger du froid, de pain pour nourrir leurs enfants, et l'affectation de menuisiers, de charpentiers et de couvreurs à la réfection des logements les plus délabrés. Celui de Seppi fera par définition partie du nombre, sans même avoir besoin de le préciser explicitement.
Si les plus pauvres de la ville se réjouissent de ces décisions sans se poser inutilement d'autres questions – après tout, elles sont à leur avantage et tant mieux pour eux – les autres personnes impliquées ne les accueillent qu'avec un enthousiasme mitigé. Siegfried doit puiser dans son escarcelle et compenser boulangers, menuisiers, charpentiers, couvreurs et même couturières pour limiter la grogne, et encore ne l'élimine-t-il pas complètement à une période où l'activité est particulièrement intense dans beaucoup de corps de métier et où ils n'ont vraiment pas besoin d'une charge supplémentaire.
Le comte de Lucilinburhuc a décidément encore beaucoup à apprendre sur la vie des gens ordinaires. Et pourtant, cela fait maintenant vingt-huit ans qu'il est le seigneur du lieu. De plus, circonstance aggravante, avant cela, il était déjà comte de Koerich. Et aussi de Feulen. Ses décennies d'expérience de la seigneurie ne lui ont décidément pas enseigné grand-chose. Il n'est guère devenu plus sage que le jeune hobereau qui se contentait de chasser dans la forêt sur ses propres terres, et qui en dehors de cela se la coulait douce.
Il faut dire qu'à ses métayers, et par la suite à ses bourgeois, il ne s'y est jusqu'ici guère intéressé à part en tant que sources de revenus, et qu'il n'a jamais été très curieux de leurs vies ni des rapports qu'ils entretenaient entre eux – en tout cas pas aussi longtemps qu'ils ne lui soumettaient pas de conflits sur lesquels il était obligé de statuer (puisque rendre la justice était inclus dans ses attributions) en faisant pour l'essentiel appel à son bon sens.
C'est ainsi qu'il se voit obligé d'apprendre aujourd'hui sur la gouvernance des choses dont il réalise qu'il devrait les savoir depuis longtemps et qu'il est supposé les connaître après tout ce temps.
Le moins qu'on puisse dire est qu'il n'en est pas fier – que ce soit vis-à-vis de lui-même, vis-à-vis de ceux qui l'assistent au château comme le Père Adalbéric ou même, pire encore, son propre fils Heinrich, ou vis-à-vis d'une population face à laquelle il sent sa légitimité fragilisée par son ignorance. Il se retrouve avec l'impression d'être en train de jouer un jeu dangereux dont il ignore totalement jusqu'où il peut le mener, mais dont il n'augure rien de bon. Dans la situation où il se trouve par ailleurs, il ne lui manquait vraiment plus que ça.
Encore une fois, une fois de plus après de nombreuses autres, il veut juste faire le bien mais il se vautre lamentablement. Il croyait connaître son affaire, il a même pensé avoir eu une idée de génie, mais il se rend compte en pleine action qu'en réalité, il ne sait pas ce qu'il fait et qu'il n'a aucune idée de la manière dont il devrait s'y prendre. Il découvre avec horreur, et surtout frayeur, que la façon dont il se représente les conséquences possibles de ses actions est totalement différente de celle dont les choses fonctionnent vraiment.
C'est dur d'apprendre son métier sur le tas. Surtout quand on part de zéro – ou presque – alors même qu'on a passé les cinquante ans. Et qu'on est censé savoir ce qu'en fait on ignore, parce qu'on est censé en avoir l'expérience.
Le reflet qu'il a vu naguère dans le miroir en revenant de l'interrogatoire de Seppi le hante. Tu es vraiment nul, Siegfried. Tu n'es pas à la hauteur de ton rôle. Et il entend une voix haïe, ô combien, y faire écho en lui sussurant à l'oreille : Le costume que tu portes est trop grand pour toi.
L'envie de défier cette voix haïe et de lui donner tort une bonne fois pour toutes – l'espoir, peut-être, de réussir à regagner son paradis envers et contre tout... – est la seule chose qui lui donne encore la force de continuer. De toute façon, se dit Siegfried, il ne lui reste plus que deux ans à tenir. Même pas.
Épisode 107 : Braconnage
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Kommentar (1)
Bozena Wisniewska-Le Talludec vor 12 Stunden
Il est bien dans de beaux draps Siegfried… Courage à sa conscience de percer.
Jackie H vor 4 Stunden
Oh le chemin est long jusqu'à l'éveil ultime...