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Épisode 102 : Voies et moyens
Fiction
Tale
calendar Veröffentlicht am 11, Okt., 2026
calendar Aktualisiert am 11, Okt., 2026
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Text / Human creation

Épisode 102 : Voies et moyens

🎧 Musique : Placebo – Helen Keller – Lyric Video

Pour profiter pleinement de l'expérience de lecture en musique, si vous n'avez pas d'abonnement YouTube Premium, je vous conseille de lire ce texte sur ordinateur et d'ouvrir le lien musical dans un nouvel onglet. Ça marche tout aussi bien et ça a l'avantage d'être gratuit 🙂

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Décider de ramener au pied du trône divin tout un contingent d'âmes irréprochables pour garder un espoir de sauver la sienne envers et contre tout, c'est la partie facile. En avoir l'idée n'a pourtant déjà pas été une partie si facile que cela pour Siegfried. Mais le plus difficile, c'est de trouver comment.


Il fait déjà un maximum d'efforts en ce sens depuis tant d'années. Il veille à l'éducation de ses enfants, à la moralité de sa maisonnée de domestiques, à l'instruction religieuse des bourgeois de sa ville et des métayers de ses deux comtés. Il finance généreusement la construction d'églises, de couvents, de prieurés. Et pourtant, apparemment, tout cela ne suffit pas.


Évidemment. Il peut donner à des populations entières toute l'instruction religieuse et morale dont il peut rêver, cela ne suffira pas à faire d'eux des saints. Chacun a son intelligence, chacun a sa conscience, chacun a ses faiblesses, chacun a ses tentations. Lui-même le sait mieux que personne.


Chacun a aussi ses opinions et ses convictions. Tout le monde et n'importe qui peut faire semblant d'adhérer aux croyances qu'il est supposé avoir et de se comporter selon la morale qui en découle tant qu'il est sous le regard d'autrui... et puis jeter le tout aux orties et faire tout à fait autre chose une fois qu'il est seul ou que les autres ont le dos tourné.


Lui-même fait le maximum pour contrôler à cet égard ceux qui sont à sa portée, et il sait que cela ne lui gagne pas que des amis – c'est même plutôt le contraire.


Certes, il ne s'attend pas à être universellement aimé non plus. Il le répète assez souvent à son fils aîné, d'ailleurs : un seigneur n'est pas là pour se faire aimer, mais pour faire ce qu'il faut pour le bien de son territoire et du petit peuple qui l'habite. Et pour le bien de sa propre famille à travers les revenus que ses seigneuries génèrent, aussi. Il est là pour estimer ce qui est juste et nécessaire, et pour le faire, même si ça le rend impopulaire.


Il n'en reste pas moins qu'il se sent bien seul, même en sachant que nombre de ses sujets l'approuvent. Le pouvoir isole, déjà au départ. Et lui-même est encore bien plus seul que beaucoup d'autres.


Il lui arrive parfois de se dire qu'il n'en a jamais demandé autant. Il n'a jamais rêvé d'être un seigneur puissant. Il ne l'a jamais vraiment souhaité.


Si seulement il ne s'était pas égaré dans la vallée de l'Alzette, autrefois...


Dès que cette pensée lui vient, il la chasse de son esprit. Certes, s'il était resté à Koerich, sa vie aurait été bien plus simple. Mais il n'est pas resté à Koerich. Il est à la Petite Forteresse maintenant. Peu importe pour quelles raisons. Ce n'est plus le moment de s'encombrer la tête avec ça.


Mais, il n'empêche... la solitude, parfois c'est dur. Et il y a des solitudes qu'un bain glacé dans les eaux de l'Alzette ne suffit pas à faire oublier. Cette solitude-là, c'est la moins difficile à surmonter, surtout au fur et à mesure qu'on avance en âge. Il n'a plus la vigueur d'un damoiseau de vingt-cinq ans. Mais la solitude du pouvoir, c'est tout à fait autre chose.


Surtout quand la situation est si confidentielle qu'on ne peut demander conseil à personne. Le Père Adalbéric ne comprendrait jamais. Pas sans qu'il lui expose... toute la situation. Et s'il le fait... le Père Adalbéric ne fera que le maudire encore plus. Il se retirera totalement.


Et à qui d'autre Siegfried pourrait-il demander conseil ? À personne.


Il est seul. Désespérément seul. Désespérément, parce qu'il est à court d'idées – mais qu'il reste seul avec son cerveau désormais vide. Il y a vraiment de quoi devenir fou.


Certaines solitudes sont très lourdes à porter. Et quoi qu'en dise le Père Adalbéric, ce n'est pas en se remariant qu'il allègera la sienne. Pas cette solitude-là. Le problème est ailleurs.


Comment faire de ses sujets des saints ? Des vrais ? Comment en faire d'un maximum d'entre eux ?


Que faire de plus que ce qu'il fait déjà ? depuis tellement d'années ?


Doit-il désormais passer son temps à contrôler personnellement ce que fait chacun d'entre eux ? toute la sainte journée ? et peut-être même aussi la nuit, si ça se trouve ?


Déjà, comment pourrait-il y arriver ? Pour commencer ?


Et même s'il le faisait, même s'il en trouvait un moyen, cela ferait-il pour autant d'eux des saints ?


Un saint, un vrai, ne l'est-il pas d'abord au fond de son cœur ? De lui-même ? En dehors de tout contrôle ? Sans même en avoir besoin ?

Certes.


Que vaudrait une sainteté qui ferait juste semblant ?

Rien du tout.

Certes.


Mais par ailleurs... la droiture de pensée et d'action ne résulte-t-elle pas, aussi, de l'habitude ?


À force d'être canalisé, même malgré soi, à penser droit, ou à défaut à parler droit, et puis à marcher droit... ne finit-on pas par le faire sans plus avoir besoin d'y penser, par la seule force de l'habitude ?


À force d'en avoir pris l'habitude, ne finit-on pas par le faire de soi-même ?


Et si on le fait de soi-même, n'est-on pas un saint ?


L'habitude, à elle toute seule, ne finirait-elle pas à faire de n'importe qui un saint ?


L'habitude n'est-elle pas, comme on dit, une seconde nature ?

Et peut-on dire que cette seconde nature est un faux-semblant, à partir du moment où elle est devenue une partie de soi ?


Du moment qu'on n'a pas fait ce que lui-même a fait...


Il y a sans doute là-dedans une idée à creuser.


De toute façon, c'est la seule qui lui vient encore.


Et c'est probablement la dernière qu'il pourra jamais avoir – et mettre en œuvre.


Faire d'autrui les saints que lui-même n'a pas su être et qu'il ne pourra plus jamais devenir.


Mais comment savoir si quelqu'un d'autre a ce qu'il faut pour faire un saint ?


Comment savoir s'il n'est pas coincé dans le même dilemme que lui ? Dans la même tragédie ? Comment savoir si tout comme lui-même, aussi saint soit-il, ça ne lui servira jamais à rien ?


Comment Siegfried pourra-t-il s'en tirer si tout ce qu'il trouve à ramener au pied du trône de Dieu est un homme comme lui, ou même plusieurs, dont la sainteté ne sert qu'à compenser une faute grave qu'ils ne peuvent avouer ?


Comment être sûr de ne pas gaspiller ses efforts en vain ?


Comment reconnaît-on quelqu'un à qui il ne sert plus à rien de devenir un saint ? parce que de toute façon il est déjà perdu sans espoir de rédemption ? Non – pas sans espoir – sinon, à quoi bon pour lui-même de... Mais le genre d'autre dont la conversion ne l'avancerait lui-même à rien ?


S'il en existe des signes... sont-ils visibles sur lui-même ?


Siegfried réfléchit. Où peut-il trouver un miroir dans ce château ? Bien sûr – dans sa chambre. Ce miroir qui, au cours des années, a suivi Mélusine dans ses allers-retours entre chambre conjugale et boudoir. Un miroir est censé être plus utile à une femme qu'à un homme. Mais parfois, même à un homme, il vient bien à point. Et maintenant est l'un de ces moments.


Il se rend dans sa chambre, prend soin d'en fermer la porte pour ne pas être dérangé ni exposé aux regards – il y a toujours tant d'allées et venues dans ces couloirs et, partant, tant de regards curieux qui se coulent de droite et de gauche – se plante devant le miroir, puis interroge son image. Peut-on deviner, rien qu'en le regardant, les conflits qui l'agitent et les interrogations qui sont les siennes ?


Certes, il pourrait conclure, même sans s'examiner, qu'on ne doit pas en voir grand-chose, et probablement rien du tout, si même le Père Adalbéric prend sa confession et l'accepte sans lui poser d'autres questions.


Mais peut-être le Père Adalbéric a-t-il gardé la mémoire de ce jour où en son étude, Siegfried a accusé Mélusine de l'avoir trahi pour avoir trop parlé ? Et peut-être, depuis ce jour-là, préfère-t-il se contenter de ce que Siegfried lui dit, sans chercher à en savoir plus, même s'il a des soupçons ?


Mieux vaut toujours en avoir le cœur net par soi-même.


L'image que le miroir lui renvoie ne lui paraît en effet pas très révélatrice. Il y voit un homme qui avance en âge, grave, sérieux, passablement triste. Certes, ce n'est pas le reflet d'un homme serein qui a trouvé la paix.


Mais comment être autre chose que grave et sérieux, même sans avoir... fait ce qu'il a fait, lorsque comme lui, on a des responsabilités ? Il a deux comtés, dont une ville, à gouverner, les affaires de deux châteaux à gérer – parce que, oui, il a encore celui de Koerich, même s'il n'y est plus très souvent et si c'est un régisseur qui s'en occupe la plupart du temps – une domesticité à superviser et des enfants encore jeunes à éduquer. Tout cela tout seul. Encore une solitude lourde à porter, surtout avec la fatigue qui augmente avec l'âge. D'ailleurs le reflet qui lui fait face a des rides et les traits creusés. Rien en tout cela que de très logique – sans que l'on ait besoin de se poser d'autres questions ni de se torturer l'esprit à en chercher d'autres raisons.


Quant à la tristesse, elle aussi n'a rien que de très logique étant donné son veuvage – surtout de la part d'un mari qui a eu pendant aussi longtemps la réputation d'être très amoureux de sa femme. L'absence de tristesse de sa part serait même suspecte.


Avec tout ce que chacun sait de lui, et ce que chacun peut déduire logiquement de sa position et de ses responsabilités, qu'y a-t-il d'anormal ou de suspect à ce que le reflet qui lui fait face dans le miroir, dans lequel il voit ce que les autres perçoivent de lui, soit ce qu'il est ?


Qui, dans ce personnage qui prend de l'âge, grave, sérieux et triste, aurait l'esprit assez tordu pour deviner ce qui ronge son esprit derrière les apparences ?


Cette constatation est pour Siegfried à la fois apaisante et inquiétante.


Apaisante, parce qu'il se voit capable de garder ses tourments à l'abri des regards. Il est bien le tout premier à penser que tout le monde n'a pas besoin d'être au courant de ce qui le préoccupe. Si par le plus grand des hasards les gens doivent un jour être au courant, ils le seront toujours bien assez tôt.


Inquiétante, parce qu'il constate que ce genre de tourment ne se remarque pas forcément de l'extérieur. S'il croise, toujours par le plus grand des hasards, un compagnon d'infortune, à quel signe pourra-t-il jamais le reconnaître ? Il n'y en a aucun. Comment savoir alors s'il vaudra ou non la peine d'essayer d'en faire le saint qui peut-être le sauvera ?


De toute façon, que ses tourments soient visibles ou non, d'un côté comme de l'autre, c'est un problème. C'en est un s'ils sont visibles. C'en est un aussi s'ils ne le sont pas.


Quel est le pire ?

Il n'a pas envie d'être vu.

Mais il a envie de voir.

Plus même : il en a besoin.

Comment faire ?

Il n'en a aucune idée. Et ça, c'est un problème.


A-t-il au moins une idée de l'endroit où il pourrait trouver ce qu'il cherche ?


S'il doit en croire son miroir, pas dans l'apparence des gens. Pas dans l'expression de leurs visages. Pas dans celle de leurs yeux. Pas dans leurs attitudes. Pas dans leurs façons de se tenir. Pas dans leur mise, ni non plus dans le soin qu'il y apportent. Pas dans une quelconque extravagance, ni non plus dans une quelconque négligence. Quelqu'un peut avoir l'air tout à fait normal, tout à fait banal – tout autant que lui-même... – et pourtant être confronté au même problème insoluble que lui. Inversement, il peut avoir cette même apparence tout à fait normale et tout à fait banale sans que ce soit un indicateur de ce qu'il redoute. Et par ailleurs, on s'attend généralement à ce qu'un comportement extraordinaire, particulièrement extravagant, lascif, déviant ou violent, ou plusieurs de ces choses à la fois, révèle justement un problème du même genre que le sien. Alors que malgré son problème, lui-même n'est ni extravagant, ni lascif, ni déviant, ni violent. Il y a de quoi se prendre la tête et s'en arracher les cheveux.


Il ressort pourtant une chose de toutes ses réflexions, et c'est que la plupart des gens ont en eux quelque chose à améliorer ou bien à corriger.


C'est déjà un bon point de départ.


Tout le monde dans sa ville, dans ses comtés, ou ailleurs dans le monde, ne peut tout de même pas avoir vendu son âme au diable. Et pourtant, ne pas l'avoir fait ne suffit à faire des saints d'aucun d'entre eux.


Il faut bien un début à tout. Il faut bien commencer par quelque chose.


Et Siegfried décide qu'il commencera par là.


Épisode 103 : De l'amour pour sa ville ?


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