

Épisode 9 : Le maillot
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Épisode 9 : Le maillot
POV Logan
Deux mois s’étaient écoulés depuis cette fameuse soirée chez Ethan. Depuis que j’avais mis mon poing dans la figure de Steve. Depuis que j’avais repoussé Lili en lui faisant croire que Morgan et moi étions ensemble.
J’enchaînais les cours et les entraînements, donnant l’illusion que tout allait bien. Un sourire crispé, figé sur mon visage. La cheffe des pom-pom girls collée à moi comme à un trophée. Je m’interdisais de rester seul avec Lili, mais rien n’aurait pu m’empêcher de me rendre à la bibliothèque pour l’observer, tel un stalker tapi dans l’ombre. En classe, j’avais retrouvé ma place au dernier rang lors de nos cours communs, sauf en informatique où il m’était impossible de la fuir. Nous étions partenaires et je ne pouvais pas l’éviter. Je m’y refusais, tout du moins.
Et quand je n’étais pas trop occupé à épier Lili, je me planquais sur le terrain ou dans la salle de sport réservée aux Faucons. Morgan en semblait satisfaite, même si elle me reprochait de ne pas lui accorder suffisamment d’attention. Les gars, eux, me foutaient la paix. Ils ne m’adressaient que rarement la parole et respectaient mon rôle de capitaine lors des matchs et des entraînements. Les premières semaines, Ryan avait bien tenté à plusieurs reprises de venir me parler, mais je l’avais ignoré à chaque fois. Je n’étais pas intéressé par ses excuses et ses conseils de merde.
― Fiston, il est temps que tu fasses quelque chose pour l'entreprise !
Mon père fit irruption dans ma chambre alors que j’essayais de travailler sur mon devoir d’informatique. Cela faisait des jours qu’il me harcelait, scrutant le moindre de mes faits et gestes, mes fréquentations et même mes notes. Il ne cessait de parler d’avenir, de l'importance de la famille et du rôle de chacun, sans jamais dévoiler ses véritables intentions me concernant. Il m’écœurait… Mais il restait mon père, le patriarche du clan Cohnrad. Et du haut de mes 18 ans, je me sentais totalement impuissant face à lui.
Quand il réalisa que je ne fléchirais pas devant lui, faisant fi de sa présence, il s’approcha à grands pas pour taper mon bureau du plat de son immense main. Ses méthodes d’intimidation ne m’étaient, hélas, pas étrangères. En conséquence, je ne lui donnai pas satisfaction et n’esquissai aucun mouvement de recul ou de surprise, parfaitement impassible, ce qui ne fit qu’attiser sa colère.
― Logan, tu me regardes quand je te parle ! tonna-t-il.
Je détournai enfin les yeux de mon écran, arborant un sourire crispé. Je le détestai. Mes frères et moi n’étions que des pions dans son jeu de pouvoir, et même si Kévin et Henry avaient accepté de se plier à ses caprices, moi, je m’y refusais.
― Que puis-je faire pour toi, père ? demandai-je les mâchoires serrées par la colère.
Il ne prêta pas attention à mon ton condescendant et continua :
― Si tu veux rentrer à l’université, l’année prochaine, je te conseille de suivre mes directives. Une nouvelle alliance est sur le point de se former dans l’entreprise et tu vas m'aider à la consolider.
― Que je quoi ? m’étouffai-je.
― Ne fais pas l’enfant, tu as très bien compris, ajouta-t-il. La fille de mon futur associé est dans ton lycée. Et…
― Pourquoi ne pas demander à Kévin ? Après tout, il n’attend qu’un ordre de ta part pour baisser son froc, m’emportai-je en me levant.
Ma chaise se fracassa contre le mur derrière moi dans un bruit assourdissant qui alerta ma mère. Elle accourut jusqu’à ma chambre, se figeant dans l’embrasure de ma porte, abasourdie à la vue de la scène : je me tenais debout devant mon père, les poings crispés sur le bureau entre nous, le regard planté dans le sien reflétant toute la haine que je lui vouais à cet instant. Elle m’observa attentivement avant de marcher vers mon père et de poser une main sur son bras. Elle ne prononça aucun mot, mais ses yeux semblaient exiger une explication.
― Tu feras ce que je te dis ! cria-t-il en tremblant de colère. Ce n’est pas négociable !
Ma mère resserra sa prise sur son biceps, affichant un air déterminé presque féroce. Disposée à l’affronter. Un trait de sa personnalité que je n’avais jamais vu auparavant, elle qui n’était que douceur et tempérance.
― De quoi s’agit-il, Philip ? siffla-t-elle.
Les épaules de mon père s’affaissèrent, comme s’il portait soudainement le poids du monde. Il expira bruyamment, passa ses doigts lourds dans ses cheveux puis se tourna vers elle, prêt à faire face à son regard rempli de reproches.
― Je t’en ai déjà parlé, ma chérie, répondit-il d’une voix tendre presque mielleuse. Je t’ai dit que j’avais besoin de Logan pour une affaire.
Elle s’approcha lentement, réduisant l’écart qui les séparait, puis, dans un geste affectueux, elle plaça sa main doucement sur sa poitrine.
― Si je ne me trompe pas, nous avions convenu d’attendre la fin de ses études avant de discuter de ce genre de choses avec lui. Il vient d’avoir 18 ans, il est trop jeune pour ça.
Mon père se rabroua et la repoussa sèchement.
― Femme, tu ne comprends rien aux affaires. Je ne demande pas de l’épouser aujourd’hui, mais des fiançailles sont nécessaires au plus vite !
Des fiançailles ? Il se foutait de moi ?
― Écoute, Philip, gronda ma mère en le pointant du doigt. Je t’ai laissé faire jusqu’ici, mais ne crois pas que c’est parce que je suis idiote et ignorante. C’est la dernière fois que tu me parles ainsi ! Kévin et Henry ne se sont jamais opposés à tes décisions, ils ont toujours partagé tes idées et semblent heureux dans l’entreprise. Mais aujourd’hui, je me dis que j’ai peut-être eu tort de ne pas m’être mêlée de tes affaires ! Je ne te laisserai pas gâcher la vie de Logan ! Pas comme ton père a gâché la tienne !
Sur ces mots, elle quitta la pièce comme une furie sans même daigner jeter un regard vers moi. Ses pas résonnèrent dans le couloir avant que la porte de la cuisine ne claque brutalement. Lorsque le calme revint, mon père posa les yeux sur moi, se rappelant soudainement ma présence. Pendant une fraction de seconde, j’aperçus de la tristesse sur son visage, aussitôt remplacée par un masque d’indifférence qui m’était si familier.
― Ne crois pas que tu es tiré d’affaire, Logan ! Ta mère n’aura jamais le dernier mot quand il s’agit de l’entreprise. Profite du répit que tu as, parce que dans quelques années, tu épouseras cette jeune fille. Que tu le veuilles ou non !
Ses propos sonnèrent comme une sentence. Une sentence qui me fit froid dans le dos. Jamais je ne pourrais lui échapper. À moins de décrocher une bourse et de disparaître. De quitter cette maison et de fuir son emprise.
Et la première étape était de remporter le match de vendredi soir.
POV Lili
― Ce soir, ça va être la fête ! s’exclama Anny les yeux rivés sur le terrain.
L’ambiance était survoltée au stade. Les pom-pom girls s’agitaient frénétiquement, sous les regards surexcités de tous les élèves du lycée. Le coup de sifflet final venait de retentir. Les Faucons étaient les grands vainqueurs du match. Mais ce n’était pas une surprise. Les gars s’étaient entraînés pendant des heures. Leur jeu était remarquable. Leur défense impénétrable. Logan, le capitaine et quarterback de l’équipe, était impressionnant. Il était d’une vitesse et d’une agilité incroyables. Avec Steve, en running-back, et Ryan, en receveur, ils formaient un trio d’enfer. Leurs adversaires n’avaient aucune chance. Et ce soir en était la preuve.
Anny attrapa ma main et me tira sur le bord du terrain pour saluer les garçons. Steve m’avait demandé de porter son numéro. J’avais été hésitante, mais ma meilleure amie avait fini par me convaincre. Il n’y avait pas de mal à faire plaisir à un joueur lors d’une rencontre décisive. N’est-ce pas ?
Au cours de ces deux derniers mois, je m’étais rapprochée des gars, en particulier de Ryan et Steve. J’appréciais leur compagnie réconfortante et amusante. Tous deux s’étaient donné pour objectif de me protéger et de me faire rire, ce qui me touchait. Bien qu’ils ne sussent rien de mon sombre passé, je soupçonnais qu’ils devinaient que quelque chose me pesait. Mais ils ne m’avaient jamais posé de questions intrusives, demeurant attentifs à mes réactions et à mes sentiments. C’était agréable, quoique un peu flippant parfois.
Lorsque Steve m’aperçut, son visage s’illumina d’un immense sourire. Il ôta son casque et secoua ses cheveux noirs mouillés de sueur avant de me venir vers moi en courant tranquillement. Ryan lui donna une tape amicale dans le dos, me fit un clin d’œil puis prit le chemin des vestiaires, suivi par le reste de l’équipe. Je remarquai le regard de Logan s’attarder sur ma poitrine et l’entendis jurer quand il passa à ma hauteur.
― Ne fais pas attention à lui, ma Lili, dit Steve. Ce numéro te va à ravir !
― Merci, Steve, lui répondis-je mal à l’aise. Beau match ! Félicitations.
Il s’approcha, ses yeux sombres me scrutant avec une intensité troublante. À cet instant, je pris conscience que j’avais commis une grave erreur en acceptant son maillot. Je ne tenais pas à lui donner de faux espoirs. Alors, avant que les choses ne deviennent trop embarrassantes, je saisis le bras d’Anny et m’excusai auprès de lui.
― On se retrouve chez Ethan, lui lançai-je en filant vers la sortie du stade.
Je me faufilai à travers la foule, bousculant presque toutes les personnes devant moi, Anny sur mes talons. Ce n’est qu’après avoir franchi l’imposante porte menant au parking que je relâchai mon souffle. Les mains sur les genoux, la tête baissée, j’étais tremblante et nauséeuse.
― Tout va bien ? me demanda Anny inquiète.
― Non… non, ça ne va pas, m’exclamai-je en enlevant le T-shirt de Steve. Je n’aurais jamais dû te laisser me persuader de le porter. Je… je…
― Tout va bien, murmura Anny en me frottant le dos.
― Non, il va se faire des idées. Tu as vu son regard… son sourire… Je…
Je frôlais la crise d’angoisse, chaque respiration devenait une lutte. Ma gorge se serrait et mes yeux se brouillaient de larmes. Anny me guida en silence jusqu’à sa voiture et m’aida à m’installer sur la banquette avant. Elle ferma la portière derrière moi puis fit le tour du véhicule pour prendre place au volant. Elle mit le contact, activa l’air conditionné puis se pivota vers moi.
― Je suis désolée, Lili. Je ne voulais pas te mettre dans une position délicate. Steve ne pense rien. Vous êtes juste amis et il le sait. Ne t’inquiète pas, je lui expliquerai plus tard. OK ?
La soirée… Je ne savais plus si j'avais vraiment envie de m’y rendre. L’idée de rentrer chez moi et de me blottir sous ma couette était bien plus séduisante. Mais c’était précisément le genre de comportement que l’ancienne Lili aurait adopté : fuir pour se cacher de tous, laissant un malentendu assombrir une belle amitié.
Je n’étais plus cette petite fille naïve et craintive. Je ne permettrai plus jamais à la peur de guider mes choix. J’étais une putain de guerrière et j’allais le prouver dès ce soir.
― Non, Anny, soufflai-je. Je vais lui parler. Je savais très bien que les joueurs ne donnent pas leur maillot à n’importe qui, et j’ai quand même choisi de le porter…
― Je resterai avec toi, si tu veux.
Je ne pus m’empêcher de rire en imaginant la scène : moi, essayant de repousser les avances de Steve avec Anny aux premières loges.
Elle me jeta un coup d’œil complice avant de s’esclaffer à son tour.
― Oui, bon… je ne serai pas loin, rectifia-t-elle.
― Merci, Anny. Tu es la meilleure…
Texte de L.S.Martins (60 minutes chrono, sans relecture).

