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L'enfant de Rosporden
Fiction
Romance
calendar Published May 10, 2026
calendar Updated May 10, 2026
time 38 min

L'enfant de Rosporden

Version complète non chapitrée

L’enfant de Rosporden

Il n’y avait pas grand monde au départ de Quimper. Nous n’étions qu’en juin et les touristes étaient encore rares. Le TGV Quimper-Paris de 16h17 était donc presque vide et Marc s’était installé confortablement en étalant ses affaires sur le siège voisin. Il tournait le dos au sens de la marche ainsi qu’à la porte d’entrée de la voiture 18. A sa droite, de l’autre côté de l’allée centrale, les sièges étaient vides. Le TGV s’ébranla et Marc plongea le nez dans son roman policier. C’est seulement à Rosporden, quelques minutes plus tard, qu’une certaine animation se fit sentir. Sur le quai, attendait une trentaine d’enfants criant et remuant, plus ou moins encadrés par des accompagnateurs. Alors que Marc invoquait on ne sait quel Dieu pour que ces enfants ne viennent pas envahir sa voiture et réduire à néant son désir de tranquillité, la porte dans son dos s’ouvrit brusquement et sept ou huit enfants pénétrèrent dans l’allée tout excités. Puis il entendit un cri : « Non, pas par-là ! On est dans la voiture 17. Ici c’est la 18 ! ».

Une petite fille reprit le message en criant et en enjoignant ses camarades à rebrousser chemin vers le sas d’entrée « C’est par là, c’est l’autre voiture ! ». Marc se sentit extrêmement soulagé. Le calme tant désiré était enfin revenu et il pensa qu’il avait eu chaud. Quelques autres personnes, plutôt âgées, une dizaine tout au plus, étaient montées dans la voiture 18 et commençaient à s’installer calmement. Marc était bien rassuré, cette fois, et il pensa qu’il allait pouvoir somnoler à sa guise au moins jusqu’à Rennes.

Alors que le TGV démarrait à nouveau, la porte du sas fit entendre son chuintement caractéristique. Deux jeunes femmes entrèrent : une très jeune, enceinte, suivie d’une autre plus âgée portant un bébé dans ses bras. La jeune femme enceinte vint s’asseoir de l’autre côté de l’allée, au même rang que celui de Marc. La femme au bébé, après avoir vérifié le numéro de siège porté par son ticket, s’installa juste derrière elle. Marc eut à nouveau un mouvement d’humeur. Après avoir échappé par miracle à la troupe d’enfants chahuteurs, allait-il devoir subir maintenant les cris et les pleurs d’un bébé ? Quoique, pour le moment, ce bébé semblait plutôt calme et son gazouillis n’avait rien de perturbant, au contraire. La toute jeune femme assise à son niveau était très blonde, un peu ronde (mais n’était-ce pas l’effet de sa maternité bien avancée). Elle était vêtue d’un pantalon noir bouffant, de baskets noires, d’un t-shirt anthracite portant des dessins gris dans le style graffiti, qui faisaient ressortir la rondeur de son ventre. Marc ne pouvait pas bien voir la mère et son enfant qui étaient situés juste derrière elle. Mais, en jetant un rapide coup d’œil, il l’avait trouvée plutôt quelconque. Ou bien était-ce son air triste qui lui inspirait ce jugement. En revanche, sa proche voisine lui paraissait très jolie. Bien que la direction de son regard portât devant lui, toute son attention était sur sa droite et il suivait chacun des gestes de la jeune femme. En penchant discrètement la tête, il s’aperçut qu’elle ne portait pas d’alliance malgré sa maternité. Elle devait être très jeune car elle conservait certaines postures enfantines.

Le train parcourait à une relative faible allure la jolie campagne bretonne où toutes les nuances de vert semblaient s’être donné rendez-vous sous un ciel gris sombre entrecoupé d’éclaircies qui, par contraste, étaient éblouissantes. Le TGV s’arrêta à Auray où se pressait une bonne cinquantaine de voyageurs sur le quai. Quelques secondes avant que le train ne s’immobilisât, la maman du bébé se leva brusquement, son enfant dans les bras, et s’adressa à la jeune femme blonde enceinte :

« Vous pouvez me le garder quelques instants ? » tout en lui tendant le bébé sans même attendre une réponse.

La jeune femme enceinte accueillit ce bébé dans ses bras alors que sa mère marchait très vite dans l’allée centrale vers l’autre extrémité de la voiture au moment où, déjà, quelques passagers d’Auray avaient ouvert la porte du couloir. « Une envie pressante » pensa Marc. C’est aussi sans doute ce qu’avait dû penser la jeune femme qui commençait à sourire au bébé posé sur son ventre. Elle regarda le bébé, puis Marc en souriant. Le bébé la regardait avec de grands yeux bleus curieux mais sans inquiétude. Le TGV avait redémarré tranquillement et entamait son accélération. Cinq minutes s’étaient peut-être écoulées et la mère n’était toujours pas revenue. Le bébé, lui, n’avait manifesté aucune mauvaise humeur. Au contraire, son regard était plutôt confiant et il semblait très heureux dans les bras de la jeune femme qui l’entourait de beaucoup d’attention. Elle lui souriait et caressait délicatement sa joue avec le dos de sa main avec beaucoup de tendresse. Les minutes s’égrenaient. Marc et la jeune femme échangèrent des regards interrogatifs. Après dix minutes environ, Marc proposa d’aller voir au bout de la voiture, à l’emplacement des toilettes, si la mère du bébé n’avait pas besoin d’aide. Arrivé devant la porte, il se rendit compte que les toilettes étaient vides. Aucune trace de cette jeune maman. Il y avait encore deux voitures dans cette direction, en queue de train, la 19 et la 20. En revenant à sa place, le regard inquiet, Marc aperçut le contrôleur qui venait de la voiture 17. Il s’adressa à lui et lui expliqua en quelques mots la situation étrange. Le bébé – qui ne devait pas avoir plus de trois mois – suivait des yeux les échanges verbaux des adultes avec interrogation mais calme. Le contrôleur s’éloigna vers l’arrière du train puis revint environ vingt minutes plus tard, bredouille et très inquiet. « Vous êtes sûr qu’elle est partie dans cette direction ? » demanda-t-il à Marc. Sur le siège où s’était installée la jeune maman, il y avait une grenouillère étalée et une petite veste en laine bouclée bleu clair. Sur celui côté fenêtre, un sac beige ouvert laissait entrevoir un biberon et une tétine. Avec l’accord du contrôleur, Marc ouvrit plus grand le sac et en sortit divers objets dont une boîte de couches, une boîte de mouchoirs en papier, un tube de crème pour bébé, et autres petits objets. Au fond du sac, Marc sentit une feuille de papier pliée en quatre. Il l’extirpa, l’ouvrit et lut à voix haute : « Merci de vous occuper de mon bébé. Il s’appelle Cédric. Je ne peux pas le garder. Je suis désolée. Je l’aime. Ne m’en voulez pas. ». Le mot manuscrit était signé « Sandrine ».


— Elle a dû descendre à Auray, dit Marc. Je ne vois pas d’autre possibilité.

— Ho là là ! Qu’est-ce qu’on peut faire, dit la jeune femme ? Et moi qui attends un bébé ! Je ne peux pas m’en occuper. En plus je suis toute seule…

— Mais votre compagnon… hésita Marc.

— Je vous dis que je suis toute seule ! Je n’ai personne, répliqua la jeune femme, mi chagrin mi colère.

— Ne vous inquiétez pas, répondit le contrôleur. Avec son prénom et son écriture, la police aura vite fait de la retrouver. Et puis, il n’y a pas cinquante mille bébés de cet âge qui sont nés dans la région. Si vous pouviez le garder un peu, Mademoiselle, je vais essayer d’appeler la gare Montparnasse. Je reviens bientôt.

— Bon, bon ! On va bien trouver une solution, répondit Marc, ému par le regard implorant de la jeune fille. Ne vous en faites pas. Le bébé a l’air d’être bien avec vous. Il ne faut pas le brusquer. Je m’appelle Marc, et vous ?

— Stéphanie. Stéphanie Charrier, énonça d’une manière scolaire la jeune fille.

A sa voix et à son air de collégienne, Marc comprit qu’elle était très jeune. Il lui posa gentiment quelques questions pour tenter de la détendre. Stéphanie revenait de passer sa dernière épreuve du Bac. Elle avait juste dix-huit ans, habitait à Rosporden et avait décidé d’aller à Paris chez une amie pour attendre l’accouchement qui devait avoir lieu dans deux mois. Elle n’avait reçu aucune aide de ses parents qui, au contraire, lui avaient bien fait comprendre qu’elle n’avait qu’à se débrouiller toute seule. Bien que très jeune et malgré l’opinion de ses amis, les railleries de ses copines du lycée, et les conseils de ses parents, elle avait tenu à mener cette grossesse jusqu’à son terme. Le véritable point noir était que son petit ami, le père de l’enfant – également très jeune – avait été totalement incapable d’assumer la plus petite responsabilité de père et s’était pratiquement enfui sans donner de nouvelles depuis maintenant plus de trois mois.

Peu de temps avant d’arriver à Paris-Montparnasse, le contrôleur revint à la voiture 18 et s’adressa à la jeune fille.


— J’ai réussi à avoir le bureau de police de la gare Montparnasse. Ils ont pris contact avec l’ASE et une assistante sociale va venir récupérer le bébé. Ils vont aussi lancer des recherches à Auray et à Rosporden pour retrouver cette femme qui signe « Sandrine ».

— C’est quoi l’ASE ? Questionna la jeune fille.

— Oui, pardon. C’est l’Aide Sociale à l’Enfance. Enfin, avant, c’est ce qu’on appelait la DASS.

Le bébé commençait à s’endormir, la tête reposant sur la poitrine déjà forte de Stéphanie, sa petite bouche rose mimant la tétée avec un sourire d’ange. Stéphanie le regarda avec tendresse puis jeta un regard aimable à Marc qui lui sourit en retour. Malgré la situation impromptue, elle paraissait heureuse.


Le TGV entra en gare lentement. Le contrôleur se tenait près de la porte, prêt à l’ouvrir et à repérer les policiers. Il avait dû indiquer le numéro de voiture car, à peine le train fut-il arrêté, que Marc et Stéphanie aperçurent sur le quai deux policiers encadrant une femme. Aussitôt la porte ouverte et avant même de laisser descendre les passagers, les policiers pénétrèrent dans le compartiment et s’adressèrent à Stéphanie qui venait juste de se lever.


— Donnez-moi le bébé. Merci de vous en être occupé, dit le premier.

— Je préfère le garder pour descendre, répondit Stéphanie, en resserrant ses bras sur l’enfant et en se tournant légèrement.


Derrière elle, Marc, à qui elle avait confié sa valise, suivait avec le sac de la mère de l’enfant en plus de sa propre mallette. Une fois le pied posé sur le quai, une femme d’une trentaine d’années, aux cheveux châtain clair attachés en chignon, portant des lunettes carrées et vêtue d’un ensemble grisaille s’approcha de Stéphanie.


— C’est vous qui avez trouvé ce bébé ? Donnez-le-moi. Je suis assistante sociale. Nous allons l’amener à l’ASE et faire tous les examens nécessaires.

— Mais je ne l’ai pas « trouvé », répondit Stéphanie, agacée. C’est sa mère qui me l’a confié.


Le ton de l’assistante sociale était assez cassant et n’autorisait aucune interruption. Stéphanie hésita un instant, resserrant un peu ses bras sur l’enfant qui sommeillait à demi. L’assistante sociale tendit alors les bras et s’empara du bébé en lui adressant un sourire crispé.


— Et ce sac, là, ce sont ses affaires ? Ajouta-t-elle en désignant du menton le sac que portait Marc.

— Heu, oui, répondit Stéphanie. Mais… Est-ce que je pourrai le voir ? Vous comprenez…

— Bien sûr. Nous allons faire les démarches administratives. Suivez-moi.

Les deux policiers, l’assistante sociale portant le bébé, Stéphanie et Marc remontèrent le train le long du quai en direction du bureau de police de la gare.


Lorsque Marc et Stéphanie sortirent du bureau de police après avoir décliné leur identité, répondu à quantité de questions sur ce qu’ils avaient vu, sur la mère de l’enfant, sur eux, ils avaient l’air dépité.


— Je vous invite à prendre un café, ou quelque chose, questionna Marc.

— Oui. Je veux bien. Je vais appeler mon amie Sandra. Elle va s’inquiéter. Je devais l’appeler à mon arrivée et ça fait déjà 25 minutes.

— Vous avez l’air triste, Stéphanie. Ne soyez pas inquiète.

— Mais, je ne suis pas triste. Je suis inquiète. Ça, je vous l’accorde. Vous avez vu ? Ils le manipulent comme un objet, un paquet. Rien de plus pour eux. Et le regard du bébé. Vous avez vu comme il me regardait avec inquiétude. Où va-t-il atterrir maintenant ? Dans une famille ? Une maternité spéciale ? C’est une maman qu’il lui faut.

Stéphanie appela son amie Sandra. Elle commença par lui raconter toute l’histoire, la mère qui avait fui, la façon dont elle lui avait mis le bébé dans les bras, l’accueil froid et mécanique des policiers et leur regard inquisiteur lors de la scène d’identification au bureau de police, l’assistante sociale, tellement sûre d’elle-même, etc.


— Tu es toute seule, questionna Sandra ?

— Oui… Heu… C'est-à-dire (elle jeta un regard sur Marc qui lui chuchota « et avec Marc »), en fait non, je suis avec Marc.

— Marc Tobiac ?

— Non, tu ne le connais pas. Je t’expliquerai.

— Hé bien, venez tous les deux. Allez, je vous attends, répondit Sandra.

Elle avait parlé assez fort de sorte que Marc avait pratiquement entendu la conversation. Stéphanie, encore un peu méfiante, gênée que Marc ait pu entendre la communication, lui transmit l’invitation qu’il accepta aussitôt. Marc n’avait pas grand-chose à faire ce soir là. Il était passé vingt et une heures et, de toute façon, personne ne l’attendait chez lui, au studio qu’il louait à Nation. Sandra habitait dans le XVIIème, rue de Tocqueville, à une vingtaine de minutes de métro. En chemin ils échangèrent quelques mots.


— Je pensais que vous étiez plus jeune, s’enquit Stéphanie, se remémorant la scène au commissariat où chacun avait dû décliner identité, date de naissance, nationalité, etc.

— On me le dit souvent. Mais, évidemment, pour vous, à trente-cinq ans, je dois vous paraître très vieux, répliqua Marc.

— Oh non ! Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, rétorqua Stéphanie avec un sourire enfantin.

Les freins crissèrent. La rame de métro entra dans la station Villiers.

« C’est là », chuchota Stéphanie. Tous deux sortirent du métro et Marc suivit Stéphanie qui semblait avoir récupéré toute son énergie à l’idée de revoir son amie qu’elle n’avait pas vue depuis trois mois. Arrivés rue de Tocqueville, Stéphanie tourna la tête vers Marc qui se tenait un peu en retrait.


— Vous savez, je ne lui ai pas dit que j’étais enceinte et, la dernière fois que je suis venue chez elle, ça ne se voyait pas encore.

— Elle le verra bien. Pensez-vous qu’elle puisse avoir une réaction négative ?

— Je ne sais pas. Je l’adore mais, parfois, elle a des réactions tellement inattendues.

Stéphanie se présenta à l’interphone et le déclic de la serrure se fit. Marc poussa la porte et laissa passer Stéphanie devant lui. En montant l’escalier jusqu’au deuxième étage, Marc ne pouvait s’empêcher de regarder le balancement gracieux des fesses de Stéphanie, qu’elle avait très rondes et bien proportionnées. Lorsque Sandra ouvrit la porte, elle jeta instantanément un coup d’œil vers Marc qui la salua.


— Steph ! Comment vas-tu depuis tout ce temps ? Mais, dis-moi, tu m’avais caché que tu étais enceinte ! Et Monsieur est ton ami ?

— Non… En fait… Ça n’a rien à voir, répondit Stéphanie.

— De toute façon, la dernière fois que tu es venue, j’ai vu tout de suite que tu étais enceinte. Ta poitrine, ton attitude… Mais je t’ai laissé libre de ne pas me le dire, reprit Sandra. Et vous, Marc, vous êtes le père ?

— Pas du tout ! Répondit Marc. Ce n’est pas que je n’aurais pas aimé mais, en fait, nous nous sommes rencontrés dans le train. Et puis la différence d’âge…

— Donc vous ne vous connaissiez pas ? C’est une histoire incroyable ! Ce bébé abandonné. Il faut que vous me racontiez ça en détails.

Stéphanie commença à narrer à Sandra toute l’histoire. Sandra était enthousiaste et l’interrompait sans cesse pour plus de détails. Au contraire, Stéphanie gardait une expression d’inquiétude vis-à-vis de ce bébé qu’elle avait serré dans ses bras pendant presque tout le trajet et qui avait semblé si calme et si heureux avec elle.


— Je parie que vous n’avez pas dîné avec toute cette aventure, coupa Sandra.

— Je ne voudrais pas vous déranger, répondit Marc, je vais vous laisser entre filles.

— Ah mais, pas du tout, Marc ! Vous êtes invité. N’est-ce pas Steph ? A moins que votre femme et vos cinq enfants ne vous attendent, répondit Sandra en riant.

Le dîner se déroula chaleureusement jusque vers onze heures. Bien entendu, Sandra et Stéphanie avaient beaucoup parlé, surtout au sujet du futur enfant de Stéphanie qui devait naître dans deux mois. Stéphanie considérait Sandra un peu comme une grande sœur – qu’elle n’avait pas – et aussi comme une référence du fait de son métier de professeur de lettres modernes. Sandra avait vingt-six ans et vivait une vie très libre, voire très libérée, et ne concevait ni de s’associer définitivement avec un homme, ni d’avoir des enfants avant longtemps. Ce qui ne l’empêchait pas de s’attendrir devant la situation de Stéphanie. Plusieurs fois elle avait posé la main sur son ventre pour ressentir les mouvements du bébé. Marc s’était contenté de parler un peu de sa situation professionnelle de cadre à la SNCF sans trop porter de jugement sur la conversation des filles.

Vers onze heures trente, la sonnette retentit. « Ça, c’est mon mec » dit Sandra en se levant de table. Elle ouvrit la porte.


— B’jour mon chéri. Viens, je te présente Stéphanie et Marc.

— Bonjour. Moi, c’est Gilles, se présenta le jeune homme à l’adresse de Marc et de Stéphanie.

— Gilles ! Tu n’imagines pas l’histoire incroyable qui leur est arrivée dans le train, enchaîna Sandra.


Elle se mit alors à résumer à son ami l’histoire du bébé abandonné par sa mère. Stéphanie qui, au cours du dîner, avait un peu oublié l’histoire du petit Cédric, retrouva son anxiété. Elle s’adressa à Sandra.


— Demain, il faut que j’aille à l’ASE pour savoir ce qu’ils ont fait de Cédric. Et aussi il faut que je cherche du boulot, même enceinte. Et ça risque d’être difficile !

— Oh, j’y pense ! Je vais te présenter au Directeur du Monoprix de la rue Lévis. Il cherche du personnel en ce moment. Tu peux dormir ici et comme demain je n’ai pas cours, on pourra aller ensemble à l’ASE et après, au Monoprix, répondit Sandra.

— Tenez-moi au courant, Stéphanie, ajouta Marc. Vous avez mon numéro ? Je vais rentrer avant qu’il n’y ait plus de métro.

Marc rassembla ses affaires et prit congé du trio. Lorsqu’il fit la bise à Stéphanie, il fut ému au point qu’il se sentit rougir. Tout au long du trajet, il ne put s’empêcher de penser à Stéphanie. Il la trouvait belle et pensait que son gros ventre lui allait bien. Cela fit remonter à la surface ses propres désirs de progéniture qu’il avait eus dès l’âge de vingt-cinq ans mais qu’il n’avait jamais pu réaliser. Les quelques compagnes avec qui il avait vécu jusque là – jamais plus longtemps que six mois – n’auraient pas voulu entendre parler d’enfants et encore moins de mariage. Après être rentré chez lui et fatigué de cette longue journée, il se coucha et s’endormit aussitôt.

Le lendemain, ses collègues de bureau lui firent des réflexions quant à son air absent et inquiet. Vers seize heures, son téléphone sonna. Marc se jeta sur l’appareil et décrocha. C’était Stéphanie. Devant ses collègues, ses joues s’empourprèrent mais dans son for intérieur c’était une explosion de joie comme s’il avait eu seize ans. Il se leva et s’isola dans un couloir désert pour parler plus librement. Stéphanie avait été embauchée comme vendeuse au rayon vêtements, layettes et accessoires de bébé. Elle venait juste de sortir de l’ASE où elle avait discuté avec une assistante sociale. On lui avait interdit de voir le bébé qui, selon l’interlocutrice, serait rapidement placé chez une assistante maternelle. On lui avait fait comprendre qu’elle était ridicule de s’attacher à un enfant qu’elle ne connaissait pas, d’autant qu’elle-même allait bientôt devenir mère. Mais Stéphanie ne pouvait accepter cette attitude pleine de morgue et d’idées préconçues. La seule possibilité de s’occuper de ce bébé était qu’elle fasse une demande d’adoption en règle, a priori vouée à l’échec vu son jeune âge et l’absence d’autorité paternelle. Stéphanie était en colère et en voulait à la terre entière. Elle trouvait l’attitude du personnel de l’ASE à son égard inacceptable.

Il n’avait pas fallu longtemps à la police pour faire le tour des maternités de la région de Rosporden pour retrouver la trace du petit Cédric abandonné dans le train par une certaine Sandrine. En fait, la jeune mère, si elle avait pris soin de ne pas donner la date de naissance de son enfant, avait signé de son vrai prénom. Deux jours après, les policiers avaient obtenu de la maternité toutes les coordonnées requises. Elle se nommait Sandrine Paradier et son enfant, né le 15 mars, déclaré de père inconnu, avait à peine deux mois et demi. Deux policiers débarquèrent alors à l’adresse que la mère avait donnée à la maternité : un petit studio au premier étage d’une maison du centre ville. Sans réponse aux coups de sonnette et aux heurts, les policiers posèrent des questions aux voisins. Ceux-ci ne l’avaient pas vue sortir depuis l’avant-veille et avaient remarqué qu’elle était rentrée sans son enfant. Le temps de réquisitionner un serrurier, la porte fut vite vaincue. C’est alors que les trois hommes virent le corps de la jeune femme allongé sur son lit et sans vie. Sur la table de nuit, plusieurs tubes de somnifères vides. Il s’agissait apparemment d’un suicide bien qu’une inspection rapide ne put déceler de lettre expliquant son geste. Après avoir fait enlever le corps, la brigade quitta les lieux et posa les scellés. Il s’agissait maintenant pour eux de retrouver trace de la famille et d’informer l’ASE de Paris qui avait en charge l’enfant. L’enquête de voisinage permit aux policiers de reconstituer la vie récente de Sandrine Paradier. Depuis la mort de ses parents dans un accident de voiture datant de quelques mois, la jeune femme avait paru très dépressive à ses voisins. Ce comportement fut confirmé par ses collègues de travail de la bibliothèque municipale, bien que ceux-ci affirmèrent qu’elle était déjà dépressive bien avant son accouchement. On ne connaissait pas de compagnon à Sandrine et personne n’avait idée du père de l’enfant. L’inspecteur chargé de l’enquête retourna le lendemain au studio de Sandrine pour y trouver d’autres informations lui permettant de boucler son enquête. Après avoir vidé armoires et tiroirs et lu quelques lettres sans intérêt, il s’assit dans une bergère poussiéreuse au tissu déchiré sur les bords et sortit de sa poche un paquet de cigarettes. Il mit la cigarette à la bouche et extirpa son briquet de sa poche qui soudain lui échappa et roula sous le lit. L’inspecteur se pencha alors et aperçut une feuille de papier. La feuille avait dû glisser des doigts de la jeune femme et atterrir là. Il la ramassa et lut :

"Je m’appelle Sandrine Paradier. J’ai vingt-cinq ans et j’ai décidé de mourir. Je travaille à la bibliothèque municipale de Rosporden. Mes parents sont décédés le 21 février dans un accident de voiture et je n’ai pas d’ami. Mon enfant s’appelle Cédric et je l’aime de toutes mes forces mais je ne peux pas l’élever. Il est le fruit de l’inceste, mon père m’ayant violée en rentrant d’une beuverie. Et cela, je ne puis le supporter. Je ne supporte plus non plus les questions que l’on me pose au sujet de son père « inconnu » et mes mensonges permanents me rendent folle. L’enfant n’est pas responsable et je veux qu’il vive. Et je ne veux pas lui mentir. Depuis une semaine, je déambule sur les quais de la gare pour y trouver une mère. Hier, j’ai rencontré une toute jeune femme enceinte et je l’ai suivie en faisant croire que je voyageais. Je lui ai laissé mon bébé dans les bras et suis descendue à Auray, certaine que Cédric sera heureux avec elle. Elle m’a parue très douce et très maternelle. Je désire absolument que mon fils soit élevé par cette jeune femme si elle-même l’accepte. Vous qui lirez cette lettre, je vous supplie de retrouver cette jeune femme et de ne pas abandonner mon bébé. Merci et pardon.

Sandrine, le 26 juin 2008"

L’inspecteur resta un moment atterré par l’émotion. Il plia la lettre avec précaution et quitta le petit appartement. Au commissariat, il tapa son rapport sur l’ordinateur et envoya un courrier électronique au bureau de police de la gare Montparnasse ainsi qu’à la personne de l’ASE responsable du dossier pour les informer. Rentré chez lui, il ne put s’empêcher de parler de cette lettre désespérée à sa femme pour avoir son avis. Elle lui dit qu’il s’agissait d’une dernière volonté et lui conseilla de contacter très vite la jeune femme qui avait recueilli l’enfant le temps du voyage.

Lorsque Stéphanie reçut le coup de téléphone de l’inspecteur de police de Rosporden lui annonçant à la fois la terrible nouvelle et la dernière volonté de la mère du petit Cédric, elle fut tellement émue qu’elle pleura sans savoir si c’était de joie ou de tristesse. Elle se sentit tout d’un coup responsable de cet enfant comme si c’était le sien. Aussitôt elle appela son amie Sandra qui la félicita : « une femme qui va mourir ne peut pas se tromper », lui avait-elle dit. Sandra lui conseilla aussi d’appeler Marc pour lui annoncer la nouvelle. Peut-être pourrait-elle obtenir maintenant quelque assouplissement des règles d’adoption compte tenu de la lettre d’adieu de la mère désignant Stéphanie pour prendre soin de ce bébé.


Marc décrocha le téléphone. Cela faisait deux jours qu’il n’avait pas eu de nouvelles de Stéphanie alors qu’il n’avait cessé de penser à elle. Son cœur s’accéléra. Il lui proposa de la revoir le soir même.


— Chez mon amie, alors, répondit Stéphanie. Je quitte mon travail à 20h. Nous vous attendrons.

Marc arriva à la station Villiers vers 19h30. Il passa au Monoprix où il savait que Stéphanie travaillait. Discrètement il s’approcha du rayon maternité/bébé pour observer Stéphanie sans être vu. Il pouvait la regarder à travers un stand présentant des rideaux et voilages. Il la trouvait belle. Sa façon de parler à la clientèle, ses gestes arrondis, son joli profil, ses petits rires brefs : tout cela le comblait de bonheur. Il remarquait qu’elle s’attirait de la gentillesse de la part des clientes qui lui posaient des questions ou lui prodiguaient des conseils. Elle était habillée d’un jeans recouvert d’une chasuble blanche froncée sous la poitrine et dont les plis se terminaient par une bordure en dentelle. En voulant s’approcher pour mieux l’admirer, il accrocha le présentoir qui tomba avec un grand bruit métallique. Aussitôt Stéphanie se tourna vers lui et vit Marc à terre empêtré dans les voilages. Elle éclata de rire et vint l’aider à remettre de l’ordre dans le rayon.


— Qu’est-ce que vous faites là ?

— Euh, rien. J’étais un peu en avance, alors, je me suis dit que… peut-être.

— Mais, Marc, je quitte mon travail dans 20 minutes. Attendez-moi à côté au café. Je n’en n’ai pas pour longtemps.

Marc sortit du magasin sous le regard amusé de quelques clientes et se rendit au café tout proche où il commanda un chocolat. Il ne se sentait pas très fier de l’attitude qu’il avait adoptée au magasin. Il venait de terminer sa tasse lorsque Stéphanie entra dans le café. Elle lui fit la bise – c’était la première fois. Il lui proposa quelque chose mais elle refusa, pressée de rentrer chez son amie Sandra. Tous deux se retrouvèrent quelques minutes plus tard dans le petit appartement de la rue de Tocqueville où Sandra les accueillit chaleureusement. L’ambiance était au beau fixe.


— Si on allait au restaurant pour fêter la nouvelle, proposa Sandra.

— Bonne idée, répondit Marc.

— Vous croyez ? Fêter le suicide d’une femme, je ne sais pas si c’est très approprié. Il vaudrait mieux prier pour elle, ajouta Stéphanie.

— Mais, ma chérie, elle t’a désignée. On ne peut plus rien pour elle de toute façon. C’est sa volonté et tu dois en être fière et la respecter. Elle t’a transmis son amour pour son bébé.

— Oui, seulement avec l’ASE et tout ça, reprit Stéphanie…

— Ne t’inquiète pas. On a quelque chose maintenant si tu veux adopter ce bébé.

Au restaurant, vers la fin du repas, Sandra se leva disant qu’elle allait aux toilettes et convia Stéphanie à l’accompagner.


— Steph ! Tu l’aimes bien, Marc ?

— Heu, oui… Il est très gentil avec moi, très prévenant. Je pense qu’il est un peu timide, répondit-elle les joues rosies.

— Non mais ce n’est pas ce que je veux dire. Évidemment qu’il est fou amoureux de toi. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Crois-moi, je ne me trompe pas. Et toi, tu n’aurais pas…

— Non, je t’assure…

— Steph, tu mens. Je t’ai vue. Tu as rougi. Ne me dis pas que tu es encore amoureuse de ton courant d’air du lycée qui s’est barré à toutes jambes.

— J’y pense parfois mais c’est vraiment fini. C’est un lâche.

— Hé bien, voilà. Marc peut te rendre heureuse. J’ai vu à son regard qu’il adore te voir enceinte. Une grosse envie d’enfants. Allez, débrouille-toi.

Marc commençait à trouver le temps long.


— Nous voilà, dit Sandra avec un petit signe de la main. Excusez-nous, Marc. Mais les filles sont comme ça !

Marc avait déposé de l’argent sur la coupelle de l’addition. Stéphanie tendit la main pour prendre la note dans un souci de partage. Marc réagit immédiatement et sa main rencontra celle de Stéphanie. « Non, non ! Laissez. ». Il ne lâcha pas la main de Stéphanie. Instinctivement, comme si elle lui était familière, il la porta à sa bouche et y déposa un baiser. Sandra observait, muette. Stéphanie, qui était assise à côté de Marc, pencha sa tête sur son épaule. Il lui caressa les cheveux et s’adressa à Sandra.


— Dites Sandra, si on se mariait, Stéphanie et moi, vous croyez qu’on nous empêcherait de l’adopter, ce bébé ?

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