Archibald et le Royaume Royal - 2
Archibald et le Royaume Royal - 2
Avec une vive curiosité, je saisis les morceaux de papiers qu’il me tendit.
Chers sorciers de la Confrérie occulte,
…
Vous m’avez proposé une alliance contre Katam…
…
… j’accepte cette proposition, vous allez rayer de la carte un royaume entier…
Il s’agissait en effet d’extraits d’une lettre signée de la main du roi Régis, dans laquelle il s’adressait directement à une secte de sorciers. Ces gens-là étaient plus dangereux que tous les mages bleus réunis (sauf moi, bien sûr).
- La Confrérie occulte… dis-je en plissant les yeux. Ce sont les maîtres de la magie noire les plus talentueux. Je les connais bien. Je sais de quoi sont capables ces puissants sorciers.
- La magie noire est-elle aussi dangereuse et maléfique que ce que l’on dit ?
- Pourquoi la magie noire serait-elle forcément maléfique ? Tu lis trop de bouquins, fiston. Si les mages noirs ont choisi d’apprendre ce type de magie, c’est simplement parce qu’ils aiment la couleur noire ! Ne va pas chercher plus loin. Bon, c’est vrai, il se trouve que nombre d’entre eux ont rasé des forêts entières sans raison, éradiqué des espèces innocentes et déclenché toutes sortes de catastrophes pour leur bon plaisir. Je te l’accorde. Mais les autres mages ne valent pas mieux.
Je contemplais le paysage splendide de ma terre natale. Le ciel était d’un bleu éclatant, comme à son habitude. Katam était un véritable havre de paix et je devais faire tout ce qui était en mon pouvoir pour le préserver.
Je me tournai vers l’enfant :
- Si tu dis vrai, mon royaume court un grave danger et je n’ai aucune idée du temps qu’il nous reste avant cette catastrophe. La route sera longue, fiston. Il est inutile de leur demander de nous envoyer des chevaux car je sais parfaitement que le Royaume Royal ne le voudra jamais. Ils détestent bien trop les mages bleus pour leur offrir un voyage en carrosse. (Je n’osais pas lui dire qu’il m’était interdit d’entrer dans le Royaume Royal, depuis que j’ai causé un incident diplomatique…) Il va falloir se débrouiller pour rejoindre ces terres lointaines par nos propres moyens !
- Vous avez raison… J’ai emprunté la route royale avec le cheval de mon père, mais ma monture est aussitôt repartie au Royaume Royale pour remplir d’autres missions. De toute façon, cette route est surveillée par de nombreux gardes qui refuseraient votre entrée au royaume.
- Tout-à-fait. Nous devons donc partir au plus vite pour parler au roi Régis !
A l’évocation du mot “nous”, un sourire illumina le visage du jeune homme. (Les mots ont la faculté de rendre heureux, et ce n’est qu’une facette de leur pouvoir !) Il faut dire que c’était un petit veinard : il avait le privilège de faire équipe avec un mage bleu prodigieux.
- “Nous” ? répéta-t-il, les yeux brillants. Vous voulez bien que je vous accompagne, ô grand Archibald Valdavix ? Vous pensez qu’un chevalier débutant amateur peut vous aider dans cette quête ?
Je ne voulais pas décevoir ce marmot. J’ai donc choisi de ne pas lui dire qu’il allait surtout me servir à entrer dans son royaume avec la plus grande facilité et au besoin, se sacrifier pour moi si jamais la situation se corsait, sur le chemin. Je ne lui ai rien dit de tout ça.
Les mots peuvent blesser aussi, je l’admets.
- Accompagne-moi, cher… hum… quel est ton nom, déjà ?
- Gart, s’inclina-t-il, ô grand mage. Je m’appelle Gart.
- Très bien. Préparons-nous à partir à l’aventure, Garf !

J’enfonçai la porte de ma maison. Avec douceur, comme vous devez vous en douter. La douceur dont on fait preuve lorsqu’on enfonce une porte.
J’avais perdu les clés de ma maison la nuit dernière. Ce sont des choses qui arrivent même aux meilleurs. J’aurais pu utiliser un sort pour enfoncer une porte ouverte, après tout. Cette formule-ci a déjà fonctionné. Mais je trouvais ça plus marrant.
Gart s’inquiéta :
- Tout va bien, grand mage ?
- Comme sur des roulettes, dis-je en essayant de ré-emboiter ma clavicule gauche. Je m’étire tous les jours pour ce genre d’occasions. Archibald Valdavix est incassable !
Pendant que je buvais ma fiole de Potion à grande vitesse, le jeune chevalier m’observait avec attention. Il suivait du regard ce liquide bleu et fluorescent qui scintillait. Avec de grands yeux ronds, aussi bleus que ma Potion, il me demanda :
- Si ce n’est pas indiscret, quelle est cette potion magique que vous buvez ?
- Ce n’est pas une potion comme les autres : c’est la Potion !
- Je veux dire… que contient-elle réellement ? insista Gark. Vous l’avez concoctée vous-même avec des ingrédients magiques ?
Je regardai autour de moi et me penchai vers lui avec un rictus. J’allais lui révéler l’un de mes plus grands secrets :
- Approche, Garg… J’espère que tu sais tenir un secret. (Il acquiesça.) En vérité, l’histoire est très simple. Je suis tombé par hasard sur ce flacon dans une grotte abandonnée, lors d’une aventure. Il se trouve que j’avais terriblement soif. Après une mûre réflexion… eh bien, j’ai bu.
- Alors, vous ne savez pas du tout… commença Gart.
Je lui souris comme quelqu’un de complètement cinglé et lui dis :
- Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il y a dans ce flacon !
Comme je souriais de manière toujours aussi stupide, le garçon ne put s’empêcher de rire avec moi. Je lui montrais la fiole contenant la Potion, j’agitai le liquide bleu et dis à Gart :
- Cette fiole doit être ensorcelée, car elle se remplit chaque fois que je la vide. Il faut quelques heures pour que le liquide apparaisse à nouveau, mais tout cela est très pratique : j’ai économisé un nombre colossal de tournées à la taverne !
Garw n’en revenait pas.
Comme nous étions toujours au seuil de la porte - celle-ci était encore couchée par terre - je lui dis de me suivre dans la pièce principale pour lui montrer ma bibliothèque. J’espérais l’impressionner une nouvelle fois !
Lorsqu’il vit les innombrables étagères pleines à craquer de vieux bouquins, le chevalier ne put s’empêcher d’aller les examiner de plus près. L’air était embaumé de l’odeur du vieux papier. Gart avait l’air de se sentir bien.
- Je dois préparer quelques affaires avant de partir, l’informai-je. En attendant, ne touche strictement à rien. C’est compris ?
Le chevalier hocha la tête énergiquement, sans quitter des yeux les rayons. Lorsque je revins, je le vis en train de toucher à tout. Cela me rassurait : cet enfant était aussi sain d’esprit que moi. Sérieusement, qui aurait obéi ? Le garçon ne prenait aucun risque, après tout. Peu de livres ont le pouvoir d’anéantir un royaume tout entier en une fraction de seconde. Ma collection ne contenait qu’un seul livre vraiment dangereux, un livre interdit. Il n’y avait aucune chance que Garj le trouve parmi les milliers de bouquins inoffensifs.
Tout-à-coup, le jeune homme fit tomber un livre sur le sol et se pencha pour lire son titre :
“Livre Interdit Dont Il Est Interdit De Lire Le Contenu Interdit”
Miséricorde ! Mon corps se raidit instantanément, la terreur m’envahit. Je me mis à hurler :
- NE T’APPROCHE PAS DE CE LIVRE ! (Gaaar sursauta en m’entendant parler en majuscules.) Le mage noir ayant écrit ce grimoire aurait dû insister davantage sur l’interdiction de le lire.
- Pourquoi ça ? demanda le garçon en tremblant.
- Contrairement à ce que l’on peut croire, la plupart des sorts sont inoffensifs en vérité. Complètement inoffensifs. C’est l’écriture de l’auteur qui pose problème : elle est tellement horrible que personne ne mérite de voir ça ! C’est la principale raison qui explique cette interdiction. Certes, il existe certains sortilèges capables d’anéantir un royaume tout entier en une fraction de seconde. Mais ils sont rares et, surtout, très difficiles à lire…
- Alors ça veut dire que… ce livre n’est pas si dangereux que ça ?
- Il y a très peu de chances que tu provoques un cataclysme. Mais l’auteur écrit tellement mal que je préfère que tu laisses ce livre à sa place. Pour ne pas abîmer tes yeux.
Afin de changer de sujet, je lui offris quelques gâteaux aux pépites de cristal et une tasse de tisane aux feuilles de Dangerosia. Cette plante, comme son nom ne l’indique pas, est parfaitement inoffensive. Les biscuits étant particulièrement croquants, Gart préféra les laisser de côté et me poser des questions sur la magie en général. Le garçon était vraiment un passionné, c’était fascinant pour quelqu’un qui vivait dans le Royaume Royal. Je réussis à centrer la conversation sur mon pouvoir, la randomancie.
- Grand mage Archibald, comment faites-vous pour… commença Garch.
- Ch’est pas la peine de m’appeler comme çha, dis-je entre deux bouchées de gâteaux. Appelle-moi plutôt maître Archibald, fichton.
- Merci, maître Archibald. Tous les mages bleus maîtrisent l’une des trois classes de la glaucomancie, d’après ce que j’ai lu. En plus de maîtriser les sortilèges, vous maniez l’art des mots.
- Il est vrai que je chuis prodigieusement éloquent.
- Je veux savoir comment vous utilisez votre pouvoir, en tant que randomancien. Si vous êtes d’accord, bien entendu.
Avec une infinie bonté, j’acceptai de lui offrir une démonstration. Je saisis alors mon indispensable Livre des Sortilèges (publié aux éditions GRIMOIRE) ainsi que mon légendaire Bâton Magique. Après avoir retiré les miettes piégées dans ma barbe, je feuilletai mon grimoire et choisis un sort. Gart me fixait avec émerveillement, les yeux écarquillés. Les tic-tacs de la pendule rompaient le silence à intervalles réguliers. J’agitai alors mon Bâton Magique et lus lentement :
- Il ne faut pas chercher midi à quatorze heures.
Tout-à-coup, une lueur bleutée illumina l’air ambiant. La pendule brisa le silence et sonna midi. Une poignée de secondes plus tôt, il était encore quatorze heures ; Gart était sous le choc. J’engloutis un autre biscuit et lui dis :
- J’utilise che chortilège quand j’ai encore envie de manger ! Pas besoin de chercher midi, il est là !
- C’est incroyable, maître Archibald ! Si j’ai bien compris, tous les sorts sont écrits dans votre livre et vous vous servez de votre… bâton magique ?
- Comment connais-tu chon nom ?! m’étranglais-je en avalant de travers.
Gart prenait alors conscience de la puissance de mon pouvoir. A en juger par la taille du livre, le jeune homme comprit qu’il renfermait un nombre inimaginable de sorts. La seule difficulté était de dégoter le sortilège idéal en peu de temps. Bien sûr, mon expérience était telle que je n’avais pas besoin de chercher la bonne formule pendant mille ans. Il y avait en vérité un autre désavantage, qui était assez évident : les sorts les plus puissants m'affaiblissent considérablement.
Même si j’avais gagné deux heures grâce à mon sort, il était grand temps de partir en direction du Royaume Royal. Je rangeai alors les gâteaux dans un sac en toile, tout en expliquant :
- Ces deux objets magiques feront partie du voyage, bien évidemment. J’emporte aussi des provisions : des biscuits en tous genres, quelques branches de feunouil, un bouquin comestible, ma Potion et surtout des feuilles de Dangerosia à infuser. Je ne pars jamais en expédition sans les emporter, elles ont une importance vitale.
- Elles ont des pouvoirs ? s’enquit le chevalier. Elles peuvent paralyser un ennemi ?
- Rien de tout ça. Si je les emmène, c’est uniquement parce qu’elles ont un goût délicieux. Un peu amère, de temps en temps, mais toujours fruité. Au fait, jeune chevalier, parle-moi un peu de toi. Quelles sont tes armes, tes compétences ? Notre route sera longue et nos ennemis seront nombreux. J’espère que tu en as conscience.
Gart baissa timidement la tête et sortit une petite épée tordue. Je le regardai de la tête aux pieds pour la première fois et constatai que son armure était cabossée et rouillée. Ce n’était vraiment pas joli. Hideux même. Mais je n’allais pas le lui dire, tout de même ! En revanche, je me faisais du souci pour lui : des monstres ignobles et des obstacles infranchissables nous attendaient ! D’après mes calculs, ses chances de survie étaient en-dessous de zéro. Il fallait lui fournir quelques armes… avec un soupçon de magie !
Je l’emmenai dans mon laboratoire et lui montrai l’étendue de mes flacons : des centaines de potions, de toutes les couleurs possibles et imaginables. Garl les étudiait une par une, en murmurant : “Dingue !” ou “Extra !”
- Elles sont sublimes, pas vrai ? lui glissai-je à l’oreille, avec fierté. Je les ai concoctées il y a bien longtemps.
- Je peux savoir quels sont leurs pouvoirs ?
- Justement… hé hé hé… c’est drôle que tu me poses la question. Comme je viens de le dire, je les ai concoctées il y a bien longtemps…
- Attendez, maître… Vous ne vous souvenez plus du tout de leurs effets ?
- Lorsque j’étudiais à l’école de magie bleu, je n’écoutais jamais les cours de potiologie.
Je cherchais un moyen de détourner la conversation mais, à court d’idées, je finis par lui avouer :
- Tu as peut-être raison. MAIS il faut savoir que la plupart de ces potions nous donnent de la force ! Ou bien de l’intelligence. Non, les deux à la fois… je crois. Que des avantages, en tout cas. (Je souriais avec la plus grande assurance possible.) Fais-moi confiance, elles nous sauveront la vie ! Choisis-en quelques-unes et emmènes-les dans un sac.
Grat sélectionna quatre potions : une bleue, une verte, une transparente et une dorée. Nous étions enfin prêts.
- C’est le moment, mon petit Gars ! criai-je en brandissant mon Bâton Magique. Es-tu prêt à rejoindre le Royaume Royal et à sauver la magie bleue avec moi ?
- C’est un honneur pour moi, maître ! se réjouit-il en brandissant son épée.
- Dans ce cas, allons-y sans tarder ! Notre première destination n’est autre que la Forêt Hantée…
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