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Le royaume de Séraphin

Le royaume de Séraphin

Publié le 16 avr. 2021 Mis à jour le 4 mai 2021
time 82 min

Le royaume de Séraphin

 

 

Chapitre 1

Je m'appelle Elodie. J'ai 43 ans. Mon fils s'appelle Dimitri. Alors que je suis assise au volant de ma voiture, les mots de l'institutrice résonnent en boucle dans ma tête : « votre fils est pris en charge par les pompiers. Il y a eu une bagarre à l'école ». Je n'ai pas plus d'explications, je sais juste qu'il saigne au niveau de la tête. Mille questions se bousculent dans la mienne : quelle est la gravité de sa blessure ? est-ce qu'il faut aller déposer plainte en gendarmerie ? est-il à l'origine de la bagarre ?

Ce n'est pas la première fois qu'il prend des coups mais c'est la première fois qu'on me parle de bagarre et cela ne me rassure pas. Je sais que c'est un jeune garçon qui n'attire pas la sympathie en raison de son TDAH (Trouble Déficit de l'Attention avec ou sans Hyperactivité). A cause de ce trouble très complexe, il est impulsif, distrait et hyperactif. J’ai l’impression de passer ma vie à le défendre.

  • « Non, Madame, il n'est pas impoli ! S'il ne vous a pas dit bonjour, c'est parce qu’il a été distrait par la libellule qui est venue virevolter devant lui. »

Ou encore :

  • « Non, Monsieur, il est n'est pas mal élevé ! S'il nous a coupé la parole, c'est parce qu'il a des difficultés à contrôler son impulsivité. »

Dès le plus jeune âge, comme toutes les mamans, je lui ai expliqué qu'on doit saluer les gens qui passent et attendre son tour avant de prendre la parole. Comme toutes les mamans, je lui ai même répété deux fois, trois fois, dix fois. Les autres enfants ont bien intégré cette notion depuis tout petits. Pas le mien ! Même au bout de dix ans, il oublie encore souvent. Alors, je lui répète tous les jours sans relâche en lui expliquant qu'il faut vraiment qu'il se force à être attentif car tout le monde le trouve mal élevé. Il a bien compris mon fils. Il n'est pas plus bête que les autres. Il a envie de bien faire. Il a envie que sa maman soit fière de lui. Alors, il essaie de se le répéter en boucle pour que ça devienne un réflexe et petit à petit, il oublie un peu moins. Il essaie d'être plus attentif aux personnes qu'il croise. Mais parfois, même souvent, son esprit vagabonde malgré lui. Mille idées se bousculent dans sa tête sans qu'il puisse les contrôler. Il est hyper-sensible à tous les stimuli sonores et visuels. Imaginez ce qui se passe dans son cerveau lorsqu’il est en classe : « tiens, je viens d'entendre mon copain renifler. Il a peut-être pris froid hier quand nous étions en train de jouer dans la piscine. Ah, la piscine! Comme on s'est bien amusés. Quel temps fait-il, au fait ? On va peut-être pouvoir y retourner après l'école...mince, la maîtresse vient de me poser une question. Devant son insistance, j'essaie de me souvenir...de quoi pouvait-elle bien parler ? ah, oui, je sais, elle parlait des règles de conjugaison…moi, le français, ça ne me passionne pas. Je préfère les sciences comme les planètes par exemple :

  • Maîtresse, tu sais que Saturne a un anneau et que...

Je vois bien à son regard fâché que ce n'est pas la réponse qu'elle attend ! Ah oui, la conjugaison !

  • C'est quoi déjà la question ?

Elle me la répète patiemment mais autour de moi, mes camarades rigolent...mon esprit s'évade de nouveau...mince, je crois que la maîtresse attend toujours ma réponse. Mais je ne m'en souviens plus. »

C'est compliqué aussi pour lui de se faire des amis. Il est hyperactif, a dû mal de patienter et peut bousculer un camarade pour passer devant lui en raison de son impulsivité ! Bref, c'est le genre d'enfant qu'on trouve insolent et mal élevé, qu'on a plutôt envie de rejeter que de s'en faire un ami quand on est un enfant. Le genre de môme qu'on a plutôt envie de punir et éduquer quand on est un adulte.

  • Mon pauvre garçon ! J'espère qu'il ne lui est rien arrivé de grave.

Je parle toute seule dans la voiture comme pour chasser mes angoisses, me persuader que tout va bien mais je suis très inquiète. Vu qu'il attire plutôt la haine, c'est possible qu'on s'en soit pris une nouvelle fois à lui. Mais comme l'institutrice m'a parlé de bagarre, je ne sais pas trop quoi en penser. J'espère qu’il n’a pas porté de coups avant d'être blessé. Ce n'est pas dans ses habitudes, mais sait-on jamais! J'imagine que si on l'a cherché, il a très bien pu s'énerver. Il y a peut-être d'ailleurs un ou plusieurs autres enfants blessés. En fait, je ne sais rien du tout. L'enseignante ne m'en a pas dit davantage. Je peux donc tout imaginer. Il a aussi pu prendre un coup perdu dans cette rixe s'il était au mauvais endroit au mauvais moment.

Plus j'approche de l'école, plus j'angoisse. Il a dix ans, très peu d'amis et attire plutôt la haine que la sympathie. J'ai donc de bonnes raisons d'être stressée. Je ne peux m'empêcher d'imaginer le pire même si j'essaie de me rassurer. Après tout, l'institutrice m'a seulement dit qu'il saignait. Oui, mais à la tête. Et puis, les pompiers sont là. Ce n'est peut-être pas si anodin que ça. Je ne sais pas, en fait. Je suis pressée d'arriver sur place.

A la vue de l'ambulance, mon sang ne fait qu'un tour. Je vois plusieurs pompiers et le médecin qui s'affairent autour d'un brancard...puis j'aperçois mon fils. Il a le visage en sang et les yeux hagards. J'en ai la nausée. Je me précipite vers lui, ma vue se brouille, les larmes perlent à mes yeux. Je me sens submergée par l'émotion. J'ai une boule dans la gorge qui m'empêche de parler. Dans un souffle, je crie :

  • Dimitri !

J'ai besoin qu'il me réponde. Il a l'air si frêle et si mal en point au milieu de ce brancard bien trop grand pour lui. Comme il a l'air de souffrir, mon fiston ! Je me rappellerai toujours de cette scène. Je sais qu'elle va s'imprimer au fer rouge dans ma mémoire, que ce que je ressens à cet instant précis sera gravé à jamais dans ma chair.

Il tourne la tête vers moi mais je l'entends à peine. Les battements de mon cœur résonnent dans mes oreilles et assourdissent les sons. D'une toute petite voix, il murmure:

  • Ça va Maman. T'inquiète pas !

J'aimerais bien, mais je suis en panique. Je ne lui dis pas bien évidemment. J'essaie de ne pas trop le montrer, de garder mon calme, mais dans ma tête, les pensées se bousculent et s'entrechoquent. J'ai une envie irrésistible de le prendre dans mes bras, de le serrer fort contre mon cœur et de soulager ses blessures avec mes câlins.

  • Mon p'tit bonhomme ! Je t'aime !

Ça me fait mal de le voir ainsi. Je ne peux retenir mes larmes. Le médecin qui l'a pris en charge s'adresse à moi :

  • Bonjour Madame. Ne vous tracassez pas, il est entre de bonnes mains. Montez avec nous ! On l'emmène à l'hôpital pour des examens. On va vous expliquer.

J'ai envie de croire que tout va bien mais j'ai peur. Je suis angoissée même. Je me contente d'acquiescer, incapable d'exprimer le moindre mot. Alors que nous nous dirigeons vers l'hôpital le plus proche, l'anesthésie semble faire son effet. Mon angoisse diminue à mesure que Dimitri se détend. Il a l'air de moins souffrir. Les pompiers me rassurent sur son état. Une fois arrivés à l'hôpital, l'émotion me submerge à nouveau même si je sais qu'ici il sera bien pris en charge. Je l'abandonne aux urgentistes qui lui font passer une panoplie d'examens. Heureusement, ceux-ci ne révèlent aucun traumatisme.

Quelques points de suture plus tard, je peux enfin appeler mon mari pour le rassurer. Nous pouvons rentrer à la maison. Nous devons simplement être vigilants pendant la première nuit en raison du traumatisme crânien. A la moindre alerte, nous devrons retourner aux urgences. Je suis soulagée qu'on puisse quitter l'hôpital. J'ai eu tellement peur. Reste à savoir ce qui s'est réellement passé et dans quelles circonstances il a été blessé.

Son papa nous a rejoints. Dans la voiture, Dimitri nous explique:

  • J'étais tranquillement assis dans un coin quand le ballon de foot s'est arrêté à mes pieds. Moi, je ne l'avais même pas vu car j'étais distrait. Tu sais bien Maman, j'étais encore dans la lune, comme tu dis.

Un sourire illumine mon visage. Je reconnais bien là mon petit garçon et son sens de l'humour. Ça me fait du bien de le retrouver souriant. Je revois son visage tout pâle quand je suis arrivée à l'école et ça me donne des frissons.

  • Michaël m'a alors demandé de le lui renvoyer mais le temps que je réagisse, Stéphane l'avait déjà récupéré. Et tout à coup, avant même que j'aie le temps de réaliser ce qui se passait, Michaël m'a poussé très fort et je suis tombé. Je me rappelle qu'il me donnait des coups de pied alors que j'étais au sol. Je lui criais d'arrêter mais il était déchainé. Ensuite, je ne me souviens pas trop. Je me rappelle que j'ai mis ma main à ma tête et quand j'ai vu qu'il y avait du sang sur mes doigts, j'ai failli m'évanouir.
  • Oui, ta tête a heurté le portail quand tu es tombé. J'ai vu des traces rouges dessus quand je suis arrivée à l'école. Tu sais, j'étais vraiment inquiète quand je t'ai vu sur le brancard avec le visage ensanglanté.
  • Oui, mais maintenant, tout va bien, intervient mon mari.
  • Oui, je sais. Mais ça aurait pu être beaucoup plus grave. Tu crois que Michaël en a conscience ?
  • Je pense, oui. La maîtresse m'a appelé. Elle m'a expliqué qu'il était choqué et qu'il s'était excusé. Il paraît aussi qu'il était inconsolable quand Dimitri est parti en ambulance. Sa maman l'a d'ailleurs emmené chez le médecin.
  • Tu as raison. Il a dû avoir une bonne frayeur. J'espère que ça va lui servir de leçon.... Et à tous les enfants, aussi.

Cette version racontée par Dimitri concorde avec celle que l'institutrice a donnée à mon mari. Je ne sais pas trop quelles suites nous devons y apporter. Il y a bien eu violence, certes. Mais finalement, Dimitri n'a pas de séquelles. Il y a eu plus de peur que de mal et après tout, l'école va déjà sanctionner ce gamin. Ce n'est sans doute pas la peine qu'on en fasse toute une histoire. Se résigner? Peut-être pas non plus ! Mais je pense qu'il est plus important de sensibiliser les élèves à la différence plutôt que de les réprimander. Il est sans doute plus judicieux de leur expliquer pourquoi Dimitri est ainsi, qu'il ne le fait pas exprès. Que ce n'est pas une raison pour le rejeter, le punir voire même de le haïr.

J'ai envie de leur montrer l'autre côté de Dimitri, celui qu'on ne voit pas au premier abord, celui qui en fait un petit garçon si exceptionnel.

  • Tu sais Maman, m'a-t-il dit un jour : dans ma tête, il y a un Dimitri Delalune. Il vit sur une autre planète et dans son univers, il lui arrive toujours plein de mésaventures car il est étourdi et maladroit.

Mon gamin a une imagination débordante et un sens de l'humour particulièrement développé. Le moment est sans doute venu de le montrer à ses camarades de classe. Cet incident est l'occasion de leur faire comprendre qu'on ne doit pas juger au premier regard. J'espère qu'ils vont comprendre et qu'ils seront plus tolérants ensuite. Je propose donc à Dimitri de mettre en scène ce Dimitri Delalune qui lui ressemble beaucoup.

  • J'adore l'idée, me répond-il enthousiaste. Tu vas voir, Maman, ce Dimitri, c'est vraiment le roi des gaffes !

A cette idée, je le vois sourire. Ça y est : je l'ai perdu. Je crois qu'il est au parti au royaume de Dimitri Delalune. Il est bien loin dans ses pensées mais je n'ai pas envie de le rappeler. Il a l'air si bien là-haut. Je vais devoir l'aider à rassembler ses idées foisonnantes, en faire le tri et canaliser son imagination. Avec son sens de l'humour et son goût prononcé par l'auto-dérision, le résultat risque d'être pas mal du tout. J'en suis persuadée. Il sort de sa rêverie :

  • Je sais, on pourrait me filmer dans les tâches de tous les jours et moi, je joue Dimitri Delalune pour qui rien ne se passe comme prévu.
  • C'est tout à fait ce que je pensais. Tu es formidable mon petit bonhomme. Tu as compris exactement ce que je voulais.

Il ne prête pas attention à ma réponse comme d'habitude, mais je sais qu'il ne le fait pas exprès. Il reprend :

  • Tu vois, par exemple, quand il se lève le matin, il oublie d'enfiler son pantalon et du coup, quand il arrive à la salle du petit déjeuner, sa servante est toute gênée et elle rougit !

Il est mort de rire en évoquant cette scène. Je suis une nouvelle fois bluffée par la vitesse à laquelle il peut inventer des histoires. C'est comme si, dans sa tête, les idées bouillonnaient d'impatience dans l'attente de pouvoir sortir à la moindre occasion. Sans doute le côté hyperactif de son TDAH. Il m'épate, il m'impressionne ! Quand je pense que je peux sécher devant une feuille blanche pendant des heures en espérant trouver l'inspiration ! Une chose est certaine : ce n'est pas de moi qu'il a hérité cette imagination débordante et son esprit créatif.

Hyper-motivé par l'idée de réaliser des courtes vidéos pour amuser ses camarades de classe, il se met aussitôt au travail. Il imagine déjà leurs réactions et je le surprends à plusieurs reprises en train de sourire. Ça me fait plaisir de le voir aussi enthousiaste. Je l'aime tant et je suis si admirative. Dommage que la plupart des personnes ne voient en lui qu'un enfant insolent. Il vaut tellement plus.

Il est très à l'aise avec le logiciel de montage vidéo mais comme cela lui demande un effort considérable de concentration, je lui donne un coup de main. J'aime beaucoup ces instants partagés et la complicité qui s'installe entre nous. Il a tellement de talents, il est si drôle et ses mises en scène sont si hilarantes que je m'amuse beaucoup. J'espère que ses camarades de classe, eux aussi, vont aimer. J'espère qu'ils comprendront mieux ses troubles et qu'ils seront plus tolérants envers lui à l'issue du visionnage de cette vidéo.

L'institutrice me fait un compte-rendu. Les élèves ont adoré. Ils en ont pleuré de rire et désormais, ils ont tous envie d'être amis avec Dimitri. Elle-même est impressionnée. Elle ne reconnaît pas son élève, celui-là même qui d'habitude est si renfermé, qui ne parle pas, qui a toujours l'air absent, dans son monde à lui.

Depuis, un énorme changement s'est opéré au sein de l'école. Dimitri est plus serein, plus enthousiaste au quotidien. Il a même été invité à l'anniversaire de Michaël, hier. C'est peu dire ! Selon lui, il a passé une très bonne journée. Je l'ai cru… mais, je commence à en douter maintenant car je sais qu'il n'y avait pas que des élèves de sa classe à cet anniversaire. Il y avait aussi des cousins de Michaël et il semblerait qu'ils n'aient pas vraiment apprécié Dimitri. J'ai été bien naïve. Je pensais que, depuis la vidéo de Dimitri Delalune, tout s'était arrangé pour lui.

Le coup de fil que je viens de recevoir ne laisse pourtant planer aucun doute. Ce que je craignais depuis longtemps est arrivé. Plus jamais, je ne pourrai le serrer dans mes bras, plus jamais je ne pourrai l'encourager à s'adapter au monde qui l'entoure. Je n'ai pas réussi à suffisamment l'armer pour survivre dans cet environnement hostile. Aujourd'hui, il est parti dans son monde, de l'autre côté... du côté où il fait toujours bon rire. Il s'en est allé rejoindre son ami, le roi Dimitri Delalune, pour de passionnantes aventures.

Je suis terrassée. J'ai envie de hurler au monde entier que je les déteste, tous autant qu'ils sont. Tous ceux qui lui ont fait du mal. Tous ceux qui ont cru bon de lui rappeler sans cesse qu'il était différent, qu'il était impoli. Tous ceux qui lui ont répété sans relâche qu'il devrait faire un effort pour se concentrer et arrêter de bouger. Tous ceux qui ont prétendu qu'il mettait de la mauvaise volonté à la tâche, qu'il était feignant et pleurnichard. Tous ceux qui l'ont harcelé, qui ont jeté son bonnet dans la poubelle, qui ont envoyé des boulettes de papier dans son assiette, qui l'ont ridiculisé en public. Tous autant que vous êtes, je vous déteste. Je vous DE-TES-TE. J'en deviens presque hystérique. Je pleure de rage et de tristesse. Mon fils est parti. Il était mon rayon de soleil. Il n'est plus là pour éclairer ma vie et réchauffer mon cœur. J'ai froid. J'ai terriblement froid ! Mon cœur se fige dans la glace ! Au fond de moi pourtant, je m'y attendais…depuis longtemps... Je savais qu'un jour, il pourrait passer à l'acte mais j'avais osé espérer que ça n'arriverait pas, que je serais capable de faire changer les mentalités autour de lui. Mais la tâche était immense, sans doute d'ailleurs pas à taille humaine. J'avais espéré le rendre assez fort pour encaisser toute cette violence gratuite. Je ferais bien d'admettre que ce n'était pas possible. Mais, c'est plus fort que moi, j'ai ce sentiment d'échec profond. Aujourd'hui, j'ai fini de me battre. Mon éternelle angoisse prend fin en même temps que sa vie. Je me sens vide. Il était ma raison de vivre. Il me donnait l'énergie pour me battre. Que vais-je devenir désormais sans lui à mes côtés ? Je sais que je ne suis pas la seule à vivre ce genre de situation mais je n'ai pas envie de penser aux autres aujourd'hui. Je suis égoïste. Je leur souhaite bien du courage dans cette épreuve car moi, je n'en ai plus. Il n'avait que dix ans. Sa vie sur Terre a été de très courte durée. Elle s'est brutalement arrêtée ce 21 juin 2020. J'ai l'impression d'être au bord d'un gouffre alors qu'un tourbillon vient d'emporter dix ans de ma vie. Mon petit garçon, mon petit bébé ! Je n'ai sans doute pas mesuré la gravité de ses souffrances. Ma seule consolation, c'est qu'aujourd'hui, elles ont enfin pris fin.

 

 

Chapitre 2

Je ne sais pas trop ce qui m'arrive. Il n'y a pas si longtemps encore, je baignais dans un liquide à 37°C, légèrement sucré. J'étais occupé à sucer mon pouce tranquillement quand, tout à coup, j'ai ressenti une violente pression qui me poussait vers le bas. Puis, une deuxième un peu plus tard, puis une troisième, une quatrième, une cinquième... Elles étaient de plus en plus rapprochées les unes des autres et de plus en plus violentes si bien que j'en ai perdu le fil. J'ignore combien il y en a eu mais ce que je sais, c'est qu'irrémédiablement, elles me pressaient la tête contre une paroi et que celle-ci a fini par céder sous la pression. Je me rappelle aussi qu'il y avait cette corde avec laquelle j'avais si souvent joué les derniers mois. Elle s'était enroulée autour de mon cou et je me souviens qu'elle me serrait de plus en plus. Je me sentais comprimé de partout, malmené, écrasé et au moment où la paroi a cédé sous ma tête, j'ai senti que je m'évanouissais. Puis, plus rien : le trou noir... Quand je me suis réveillé, j'étais en train de flotter dans l'air, porté par deux petits êtres avec des plumes dans le dos.

La tempête a laissé place à une douce bise qui m'emporte vers une destination inconnue. Sous mes pieds, j'aperçois des adultes en blouses vertes, d'autres en blouses blanches. Ils portent des masques. Ils s'affairent autour d'un bébé à la peau violacée et ont l'air inquiets. Il y aussi une dame couchée sur une table. Ses jambes sont recouvertes d'un drap. Je ressens son angoisse. On dirait qu'elle crie mais je ne l'entends pas. Autour de moi, c'est si calme. Je n'entends que cette douce mélodie fredonnée par une jolie voix là-haut dans le ciel, qui m'attire, qui m'attire. Les deux petites créatures me soutiennent. Des ailes commencent à pousser dans mon dos. En bas, il y a aussi un homme qui fait les cent pas entre le bébé et la dame sur le lit. Je le vois prendre la dame dans ses bras et se mettre à pleurer. Ils ont l'air anéantis. Je lève les yeux au ciel. J'aperçois un nuage avec, en son centre, une ouverture qui semble donner sur un tunnel éclairé. C'est vers lui que nous nous dirigeons.

  • Bienvenue au royaume de Séraphin !

Une dame aux cheveux blancs m'ouvre grand les bras et m'accueille avec un sourire plein de tendresse. Comme je me sens bien dans ses bras ! Alors qu'elle me câline, je remarque qu'elle a une magnifique couronne scintillante sur la tête et une longue robe blanche tout en satin. Autour d'elle, d'autres mamies prennent soin d'enfants de tous les âges. Ils ont tous des ailes et ont l'air si heureux ici. Rassuré, je me laisse bercer et m'endors paisiblement ; les émotions des dernières heures m'ont complètement épuisé.

Mon estomac criant famine, je me réveille. Je suis dans une nurserie entouré d'autres bébés. Alors que, comme tous les chérubins, je suis arrivé nu au royaume de Séraphin, je porte désormais un joli pyjama de couleur jaune poussin. Il est tout doux au toucher et un petit lapin malicieux recouvre le devant. Tous les bébés autour de moi sont élégamment habillés. Ceux qui dorment paisiblement dans de superbes couffins brodés arborent des pyjamas de différentes teintes, toutes plus belles les unes que les autres. Dans la pièce d'à côté, les petits portent des tenues de jour. Il y en a pour tous les goûts : des salopettes aux couleurs vives avec des dessins de véhicules, des magnifiques robes de princesses et des tenues plus originales, empreintes d'une créativité sans pareille. Comme je me sens bien dans cet univers féérique! Je n'ai même pas besoin de faire savoir que j'ai faim car une nourrice me prend dans ses bras et me fait goûter le miel qu'elle vient de récolter.

  • Tu seras bien ici. Même si tu étais attendu par une famille sur Terre, ta place est ici, auprès de nous. Bien sûr, pour le moment, cette famille a beaucoup de peine mais bientôt, grâce à ton superpouvoir, tu vas pouvoir lui rendre la vie meilleure.

Je me demande bien quel superpouvoir je peux avoir. Je n'ai pas vraiment le temps d'y réfléchir car une autre nourrice vient d'entrer dans la pièce. Elle me sort de ma rêverie.

  • Ici, nous avons tous des superpouvoirs. Tu vois, par exemple, la dame qui t'a accueilli à ton arrivée dans le royaume, Séraphine ? Son superpouvoir, c'est la tendresse, comme toutes les mamies qui sont ici. Elles sont d'une gentillesse... et leurs câlins dissipent toutes les peurs, les inquiétudes, les angoisses. Dès que tu en ressentiras le besoin, tu pourras aller te blottir dans leurs bras.

D'après ce que j'ai compris, les mamies et les nourrices ont été recrutées par Séraphin pour prendre soin des tout-petits du royaume. Les enfants, eux, sont arrivés ici parce que leur vie sur Terre n'était plus possible. Ils ont beaucoup souffert là-bas : de maladie, de maltraitance ou suite à un accident. Recueillis par Séraphin, ils commencent par panser leurs blessures auprès de mamans qui ont le pouvoir de les aider à oublier leurs souffrances. Ensuite, ils se rendent utiles dans le royaume. Les tout-petits, comme moi, qui arrivent ici sans avoir vécu sur Terre, ont un superpouvoir qui leur permet d'apporter la vie sur Terre et de la joie à leur famille biologique. Il semblerait donc que j'ai un rôle à jouer sur Terre auprès des humains que j'ai aperçus après la tempête. Il paraît qu'on nous appelle des anges.

Je décide de mener mon enquête car j'ai bien envie de savoir quels sont les superpouvoirs des anges du royaume de Séraphin.

  • Salut !

L'un d'entre eux qui était en train de jouer avec une baguette magique se retourne et me répond :

  • Salut ! T'es nouveau ? Je n't'ai jamais vu ! Moi, je m'appelle Titouan.
  • Oui, je viens d'arriver. C'est quoi ton superpouvoir ?
  • Eh bien, grâce à cette baguette magique, quand je suis sur Terre, je peux transformer des objets en animaux. Je dois encore m'entraîner car j'aimerais bien offrir un petit chiot à ma famille biologique pour atténuer leur chagrin à tous. Mais pour l'instant, je n'ai réussi qu'à transformer des cailloux en grenouilles.

J'éclate de rire. J'imagine bien la scène et la déception de mon nouvel ami. Quel superpouvoir il a ! Ça doit être cool de pouvoir faire ça.

  • Moi, intervient un ange aux cheveux ébouriffés, je m'appelle Thibaut et je peux faire pousser des plantes en claquant des doigts. J'aimerais bien faire pousser un magnifique rosier dans le jardin de ma famille biologique. Mais pour l'instant, je n'ai réussi qu'à y faire pousser des pissenlits. Je dois encore m'entraîner.

Je pouffe de rire. J'imagine bien la scène et sa frustration. C'est chouette aussi comme pouvoir. Mais quel peut bien être le mien ?

  • Comment je peux savoir quel est mon superpouvoir ?
  • Il faut aller faire un tour sur Terre.
  • Vous pourriez m'y emmener ?
  • Avec plaisir ! répondent en chœur les deux garçons, impatients eux aussi de découvrir mon incroyable talent.

Ils me font faire quelques essais de décollage sur la plate-forme d'envol afin de tester la résistance de mes ailes. J'effectue quelques virages pour vérifier mes réflexes et nous prenons notre envol, direction la Terre.

Il fait beau, nous sommes en avril 2020. C'est le début du printemps. Cette sortie s'annonce bien agréable. Je me sens très rapidement attiré par un nid d'oiseaux. Je fais signe à mes amis de nous arrêter car je voudrais jeter un œil à l'intérieur. J'aimerais bien voir s'il y a des œufs. J'en aperçois trois de couleur bleue et je ne peux m'empêcher de les toucher.

  • Qu'est-ce que tu fais ?
  • Je ne sais pas. Je me suis senti happé, comme par un aimant, et j'ai ressenti une chaleur les envahir à mon contact. Tu penses que c'est ça mon superpouvoir : de chauffer des œufs ?

Titouan et Thibaut éclatent de rire :

  • Chauffer des œufs, un superpouvoir ? Mais, ça ne sert strictement à rien.

Et leurs rires redoublent d'intensité. Je me sens vraiment ridicule maintenant.

  • Allez, viens, dit Titouan. Ne sois pas fâché. Toi aussi, tu t'es moqué de nous tout à l'heure. On va continuer l'exploration.

A présent, c'est par un poulailler que je me sens attiré et une nouvelle fois, je ne peux m'empêcher d'effleurer les œufs et à nouveau, je sens leur température augmenter. C'est vraiment très étrange mais mes deux amis sont bien obligés d'admettre que mon superpouvoir, c'est bien de chauffer des œufs. Vraiment très très bizarre.

  • Allons, dit Thibaut, rentrons avant que le soleil ne se couche.

Sur le chemin du retour, je veux m'assurer que les œufs bleus sont toujours chauds et, à ma grande surprise, je découvre qu'ils ont laissé la place à trois jolis oisillons, des mésanges pour être plus précis. Thibaut et Titouan en restent bouche bée alors que moi, j'ai failli m'évanouir à leur vue.

  • Waouh, waouh, waouh !!!! C'est ça ton superpouvoir : tu transformes les œufs en oiseaux! commente Titouan, impressionné.
  • Mais c'est génial, enchaîne Thibaut. Je suis impatient de raconter ça aux copains.
  • Attendez, il faut que j'aille voir s'il y a des oiseaux dans le poulailler, dis-je en retenant Thibaut par le bras.

Et là aussi, les œufs ont laissé place à de beaux petits poussins tout jaunes.

  • J'ai un superpouvoir, j'ai un superpouvoir, j'ai un superpouvoir...

Je suis si content que je le chante à tue-tête jusqu'à notre arrivée au Royaume. Je me love dans les bras de Séraphine et elle me félicite pour ce talent.

  • Tu crois que mon destin, c'est d'offrir des poussins à ma famille adoptive ?

C'est au tour de Séraphine d'éclater de rire :

  • Je ne pense pas non. Le superpouvoir se travaille. Un jour, Timéo, quand tu seras assez fort, tu offriras à ta famille le plus beau des cadeaux dont une famille puisse rêver.

La voilà qui semble partie bien loin dans ses pensées. Je la rappelle à l'ordre car j'aimerais bien qu'elle m'en dise davantage. Mais pour toute réponse, elle colle son index sur sa bouche :

  • Chhhhuttt ! Assez d'émotions pour aujourd'hui, il est temps de te reposer, mon petit ange.

Bercé par sa voix angevine qui fredonne ce refrain si envoûtant, je m'endors paisiblement en rêvant de mon superpouvoir.

Les jours passent. Je m'entraine beaucoup et je donne vie à de nombreux gallinacés jusqu'au jour où en essayant de féconder des œufs de cane, je me retrouve nez-à-nez avec une brebis qui se désaltère dans la mare. J'ai un peu peur mais une force invisible me pousse à la toucher. Je ressens alors une violente décharge électrique et je me retrouve propulsé plusieurs mètres en arrière. Je suis terrorisé, tétanisé et je n'ai qu'une hâte : vite rentrer au royaume de Séraphin. J'ai fait une bêtise et je n'en suis pas très fier. J'ai besoin que Séraphine me rassure.

Au moment de prendre mon envol, je ne peux m'empêcher de regarder une dernière fois la brebis qui m'a électrocuté et là, surprise : un agneau vient de naître et sa maman est en train de le lécher. Je peux désormais faire naître des mammifères ! C'est incroyable ! Il faut que je le raconte à Séraphine ! Elle va être fière de moi !

  • Tu approches du but, mon petit Timéo.

A son contact, toutes les tensions accumulées pendant cette journée se dissipent. Dans ses bras, je rêve que je fais naître toutes sortes de mammifères jusqu'à ce qu'un petit bébé vienne occuper toutes mes pensées. C'est donc cela mon superpouvoir : je vais donner à ma famille biologique un autre bébé ! Ce cadeau ne pourra pas combler le vide que j'ai laissé, bien entendu. Mais, comme Séraphine, je trouve que c'est le plus beau des cadeaux qu'on puisse offrir ! J'adore mon superpouvoir.

Comme d'habitude, je me réveille à la nurserie. Une question me taraude l'esprit. Il faut que j'aille voir Séraphin pour avoir des explications.

  • Bonjour Séraphin.
  • Bonjour mon petit Timéo. Je suis fier de toi. Tu as découvert que, comme d'autres chérubins ici, tu es capable de donner la vie. Ta famille biologique a beaucoup de chance de t'avoir.
  • Oui mais justement, je ne comprends pas. Pourquoi m'as-tu appelé ici alors que j'aurais très bien pu vivre auprès d'eux. A quoi ça sert de me remplacer par un autre enfant ?

 

Avec un regard bienveillant, Séraphin me tend les bras puis il répond :

  • C'est plus complexe que ça, Timéo. Le royaume de Séraphin sert à réguler la vie sur Terre. Et ton superpouvoir ne sert pas uniquement à offrir un nouveau bébé à ta famille biologique. Tu vas faire naître de nombreuses autres vies sur Terre.

J'en reste bouche bée. Mon rôle n'est pas seulement d'offrir de la joie à ma famille biologique mais bien à faire naître un nombre considérable de petits humains.

  • Ben dis donc, quelle mission !

C'est vrai que je ne connais pas grand-chose du royaume de Séraphin. Depuis que j'y suis arrivé, il y a deux mois, j'ai fait de nombreux allers-retours entre la Terre et lui car j'étais impatient de découvrir quel était mon superpouvoir. Mais, je n'ai pas pris le temps d'explorer cet univers et d'en comprendre les mécanismes.

Séraphin m'explique qu'il fait venir à lui toutes les personnes dont il a besoin pour faire fonctionner son royaume. Il prend soin de les recruter en fonction de leurs qualités humaines et notamment leur empathie. Le royaume de Séraphin, comme j'ai d'ailleurs pu moi-même le constater, est un monde de tendresse où la paix et l'harmonie règnent en maîtres. Les chérubins, comme moi, ont tous le pouvoir de donner la vie. Certains comme Titouan sont capables, avec une baguette magique, de faire naître des animaux. D'autres, comme Thibaut, peuvent faire pousser des fleurs et des arbres en claquant des doigts. Et enfin, comme moi, certains ont le pouvoir de donner la vie à des humains en touchant leur maman. C'est donc depuis le royaume de Séraphin que toute la vie sur Terre se régule : la nature, les animaux, les Hommes. Impressionnant !

Mais alors que je commence à comprendre, une sirène retentit. Ce n'est pas la première fois que je l'entends mais, trop occupé à découvrir mon superpouvoir, je n'y ai jamais prêté attention.

  • Viens Timéo, me dit Séraphin. Je t'emmène à la caserne des pompiers. C'est de là que tout commence ici.

L'ambiance y est bien différente de la nurserie où tout est si calme. Ici, on s'agite beaucoup. Deux jeunes recrues sont en train de revêtir leur costume car ils doivent aller récupérer quelqu'un sur terre. Je ne les reconnais pas. Ce n'est sans doute pas eux qui sont venus me chercher à l'hôpital. D'après ce que j'ai compris, ils doivent ramener un jeune garçon, Dimitri, dont la vie sur Terre n'était plus possible car il y souffrait de trop. Je me rappelle maintenant : quand je suis arrivé ici, une nourrice m'avait expliqué que les enfants du royaume étaient soit maltraités sur Terre, soit malades ou bien encore victimes d'accidents. Mais je me demande bien quel est leur rôle au royaume de Séraphin. Je me souviens juste qu'ils doivent d'abord panser leurs blessures...mais avant de faire quoi ? Je n'en sais rien.

A l'autre bout de la caserne, on s'agite beaucoup aussi mais l'ambiance y est plus sereine que dans le sas d'envol des pompiers. Ici, les enfants s'entrainent quand ils ne sont pas en mission sur Terre. Une salle de musculation est à leur disposition. Certains sont en pleine formation et deviendront, à leur tour, de futurs pompiers d'ici quelques mois.

Séraphin m'invite à sortir dans le jardin. Là, j'aperçois plein d'enfants qui jouent et se défoulent sur les nombreuses structures à leur disposition. Il y a des balançoires, des toboggans, des trampolines, des cabanes reliées entre elles par des ponts. Il y a aussi de nombreuses zones pour des sports collectifs. Mon regard est attiré par une petite fille qui est toute seule dans un coin.

  • Que lui est-il arrivé, Séraphin ?
  • Ça ne fait pas très longtemps qu'elle est ici. Il lui faut un peu de temps pour s’habituer et aller vers les autres. Elle était malheureuse sur Terre. Nous allons bien prendre soin d'elle. Quand elle ira mieux, elle se joindra aux autres enfants.
  • Il s'essuie les yeux, ému par le calvaire que cette petite de quatre ans a enduré. Sous ses airs de force tranquille, serait-ce un grand sensible ce Séraphin ? J'en ai bien l'impression. Il poursuit :
  • Sa guérison peut prendre du temps car cela dépend de la gravité de ses souffrances. Les mamans vont l'aider à surmonter ses peurs.
  • Mais Séraphin, avec ton superpouvoir, tu aurais pu abréger ses souffrances, non ? Tu aurais pu la rappeler à toi bien plus tôt si elle était malheureuse sur Terre.
  • J'aurais bien aimé, Timéo. Mais ce n'est pas aussi simple. Bien que mon royaume soit infini, je ne peux pas y faire venir tout le monde à tout prix. Il est nécessaire en amont que je m'assure que nous pourrons accueillir chaque enfant dans de bonnes conditions. Il faut qu'il y ait suffisamment d'adultes bienveillants pour prendre soin de chacun d'eux. Donc, tant que je n'ai pas le personnel adéquat, je ne peux pas prendre ce risque et malheureusement, certains enfants souffrent pendant des années avant de nous rejoindre.
  • C'est bien triste cette histoire !
  • Oui, en effet ! Parfois, aussi, j'ai l'espoir que la situation d'un enfant s'améliore. Je lui laisse donc une chance de rester auprès de sa famille. Tu sais, même si tous les enfants sont bien traités ici, quitter leur famille et leurs amis est un véritable déchirement. Il leur reste toujours un vide qu'on ne pourra pas combler.
  • Dans un sens, moi, j'ai de la chance alors car je n'ai pas pu me fabriquer de souvenirs sur Terre avec ma famille biologique.
  • Oui, tout à fait. Toi, tu vas apporter beaucoup de bonheur sur Terre sans jamais ressentir de manque.

Je comprends un peu mieux toute la complexité de la régulation de la vie sur Terre. J'en ai appris assez pour aujourd'hui. Je vais retourner auprès de Titouan et Thibaut. J'ai hâte de leur faire part de mon superpouvoir.

 

 

 

Chapitre 3

Le royaume de Séraphin accueille sa nouvelle recrue. Dimitri, ce jeune harcelé sur Terre en raison de son TDAH vient de se suicider. Les deux pompiers que j'ai vu partir en mission tout à l'heure sont rentrés. Le garçon est pris en charge par Séraphine et son équipe de mamies. Ça me rappelle de bons souvenirs. Notamment, cette douce mélodie que j'ai entendue il y a quelques mois seulement alors que les deux petits êtres ailés m'emmenaient ici. Je le laisse faire sa transition. Il sera encore temps d'aller le voir demain.

D'après Séraphin, c'est un garçon exceptionnel qui a un talent très utile au royaume de Séraphin : celui de faire rire! Ainsi il pourra atténuer la peine des enfants qui ont beaucoup souffert sur Terre, comme la petite Sophie. Je m'en vais de ce pas parler de lui avec Thibaut et Titouan.

  • J'ai trop envie d'écouter ses blagues, me dit Thibaut.
  • Moi aussi, reprend Titouan. On ira le voir demain matin dès qu'il se réveille.

 

Le jour vient à peine de se lever. Nous avons pris notre petit-déjeuner ; Dimitri aussi.

  • Salut, je m'appelle Timéo ; lui, c'est Titouan...
  • Et moi, c'est Thibaut, le coupe celui-ci, impatient de l'entendre blaguer. Il paraît que tu t'appelles Dimitri et que tu es là pour faire rire.
  • Oui, tu pourrais nous raconter une blague ?
  • Salut ! Pas maintenant, je suis un peu triste là ! Je n'ai pas envie de m'amuser. Hier, j'ai mis fin à mes jours et aujourd'hui, me voilà transporté ici, dans un endroit dont je n'avais même pas soupçonné l'existence.
  • Oui, tu as raison, répond Titouan. On est désolés. Il paraît que ta vie sur Terre n'était pas très heureuse.
  • J'étais heureux avec ma maman mais à l'extérieur, on ne m'aimait pas beaucoup. Je n'avais pas d'amis, on me frappait, on se moquait de moi et on me réprimandait. J'en ai eu assez.

 

A l'évocation de ces faits, les larmes perlent aux yeux de Dimitri. Ses poings se serrent, ses sourcils se froncent, prémices que la rancœur monte dans son esprit. Pas la peine d'évoquer ces souvenirs douloureux. Thibaut fait diversion :

  • Il y a une petite fille qui est arrivée ici il y a environ un mois. Elle s'appelle Sophie. Elle est assez triste. Comme toi, elle est ici car sa vie sur Terre n'était plus possible. On ne sait pas pourquoi, juste qu'elle a beaucoup souffert. On pourrait peut-être aller la voir ensemble, non ?

Dimitri accepte. Ça lui fera sans doute du bien de voir qu'il n'est pas le seul enfant dans ce cas. La petite Sophie veut bien jouer avec nous. A tour de rôle, nous la poussons sur la balançoire et cela nous fait plaisir de la voir sourire. Pendant ce temps, elle ne pense plus à sa famille biologique. Cela lui donne un peu de répit. Elle est si petite, cela me fait mal de savoir qu'elle a souffert. Elle n'a que quatre ans mais elle semble traumatisée. Dès qu'un homme s'approche, elle se met en boule, les bras devant son visage en guise de protection ! J'en ai des frissons dans le dos. J'imagine que sa blessure mettra du temps à se refermer. J'espère qu'avec l'aide de Dimitri, on réussira bientôt à la faire rire ! Nous avons déjà réussi à la faire sourire. C'est un bon début !

L'après-midi, nous proposons à Dimitri d'aller faire un tour sur Terre pour lui montrer nos superpouvoirs mais Séraphine nous retient. Elle me parle à l'écart afin que mes amis ne l'entendent pas.

  • Vous ne pouvez pas emmener votre nouvel ami sur Terre. Cela fait trop peu de temps qu'il l'a quittée. Il aurait un choc en voyant la détresse de sa Maman. C'est beaucoup trop tôt ! Il n'est pas prêt à encaisser ce genre d'émotions ! Tu comprends, Timéo ?
  • Oui bien sûr !
  • Tes amis pourraient lui faire visiter le royaume. Et toi, tu devrais aller voir Séraphin car, avant que tu retournes sur Terre, il doit t'expliquer quelque chose.
  • D'accord, on va faire ça. Merci Séraphine. A bientôt !

Alors que mes amis emmènent Dimitri avec eux, je me demande bien ce que Séraphin a à me dire. Je préférerais aller m'entrainer à faire naître des petits humains. Je suis impatient d'offrir un bébé à ma famille biologique. Après tout, c'est bien pour cette raison que je suis ici.

  • Tu dois calmer tes ardeurs, me dit Séraphin. Il est bien trop tôt pour te remplacer. Ta famille n'est pas prête. La venue d'un bébé, cela se prépare. Chez les humains, la durée idéale est de neuf mois.
  • Pourquoi idéale ? cela veut-il dire que ça peut être plus de neuf mois ? ou moins éventuellement ?

Séraphin me regarde en souriant. Il a bien vu que j'étais frustré. Moi, j'ai envie de leur faire plaisir maintenant. Pourquoi attendre ?

  • Si tu es trop pressé, le petit bébé, qu'on appelle un fœtus, n'a pas le temps de bien se développer. S'il arrive avant les neuf mois, toutes ses fonctions vitales ne sont pas encore opérationnelles et le risque, c'est qu'il décède. Ces petits prématurés partent avec un handicap dans la vie. Même si certains sortent plus forts de cette épreuve, la plupart d'entre eux restent plus fragiles durant toute leur vie. Sans compter ceux qui ne survivent pas ! Tu n'as quand même pas envie de prendre ce risque, Timéo ? hein ? réponds-moi !

Je n'ai pas envie de lui répondre car je me rends bien compte qu'il a raison. Mais en même temps, moi, j'ai envie de prouver que j'en suis capable. Je veux atténuer leur peine dès maintenant. Je boude désormais. Je suis fâché, même. Je n'ai pas envie d'en entendre davantage, mais Séraphin reprend :

  • Cela peut prendre bien plus de neuf mois dans certaines familles.

A ces mots, je me bouche les oreilles. Je suis en colère. Je n'ai pas envie d'attendre encore des mois avant de me rendre utile. Séraphin m'attire à lui, amusé de me voir dans cet état. Je croise les bras. Je fais la moue. Je n'ai pas envie qu'il me console. Mais, je dois admettre que son contact m'apaise, malgré moi. Il a ce pouvoir, Séraphin ! Ma colère redescend quelque peu et du bout des lèvres, je lui demande :

  • Pourquoi est-ce que ça pourrait durer plus de neuf mois ? Je ne comprends pas.
  • Il faut laisser du temps aux familles pour faire leur deuil. L'arrivée d'un autre bébé n'est pas une baguette magique qui, en un instant, transformerait leur chagrin en joie.
  • Je comprends mais c'est frustrant quand même.
  • Ta famille a besoin de temps pour s'y préparer et, en fonction de l'espoir qu'elle avait mis sur toi, cela peut être plus ou moins long.
  • Mais, alors, en attendant, je fais quoi, moi ?

Séraphin éclate de rire. Vexé, je me renfrogne, je serre de nouveau mes bras et je me desserre de son étreinte. Il a le don pour m'énerver autant qu'il me calme.

  • Ne t'inquiète pas pour ça, Timéo ! Rappelle-toi : ton superpouvoir te permet de faire naître plein de bébés. Il y a énormément d'autres familles qui attendent un heureux événement et qui sont prêtes à l'accueillir.

Je me sens mieux tout à coup, soulagé d'un poids. Bon, c'est vrai : ce n'est pas tout à fait ce que j'espérais mais c'est toujours mieux que rien.

  • Mais, pas de bêtises, Timéo ! Je compte sur toi pour être raisonnable avec ta famille biologique. J'espère que tu as bien compris que la précipitation risque de leur causer encore plus de chagrin. Il faut neuf mois pour donner toutes les chances de survie au bébé et par ailleurs, il faut attendre que ta famille ait fait ton deuil. En aucun cas, ce bébé ne doit te remplacer dans leur cœur. Il apaisera leur chagrin mais ce petit être a sa propre personnalité, bien différente de la tienne. Ce sera peut-être d'ailleurs une petite fille.

Cela m'intrigue cette histoire de fille. Est-ce moi qui vais choisir ? Y a-t-il des règles ? Y a-t-il un tirage au sort ? Je n'ai pas envie de poser la question à Séraphin pour le moment. Je suis épuisé par toutes ces émotions. Je vais aller faire un câlin à une mamie avant de m'endormir.

  • Oui, j'ai bien compris, dis-je en soupirant.
  • Je suis sérieux, Timéo !
  • Oui, oui, t'inquiète.
  • Certains chérubins avant toi, n'ont pas attendu ce délai de neuf mois et l'ont regretté. La patience sera ton meilleur atout. D'ailleurs, ce serait bien que tu ailles voir une maman. Elles ont le don de réfréner les ardeurs des petits hyperactifs comme toi et sont capables de vous transmettre de la patience.

 

Cela fait maintenant quelques jours que Sophie est arrivée. Bien qu'elle ait l'air plus heureuse désormais grâce notamment aux blagues de Dimitri, elle reste terrorisée par les hommes. Je vais demander à une nourrice si elle peut m'en dire davantage sur elle. Je vais voir Martine. C'est elle qui m'a donné mon premier miel et j'ai noué une relation particulière avec elle. Elle m'emmène dans une salle de confidences. Ces salles insonorisées sont équipées de fauteuils relaxants, propices à la détente. C'est dans ces salles que les enfants font part de leurs angoisses à des mamans attentionnées. Il y en a toujours une de disponible, prête à les écouter. J'ai remarqué que Sophie y passait beaucoup de temps. Moi, je n'en ai jamais ressenti le besoin puisque je n'ai pas vécu sur Terre.

  •  
  • Bonjour Timéo. Entre. Je t'attendais.
  • Ah bon ?
  • Oui, je connais ta sensibilité et je t'ai observé. J'ai bien vu que tu es triste pour Sophie et que tu es particulièrement affecté dès que tu l'entends hurler à l'approche d'un homme.

 

A cette pensée, un frisson me parcourt le corps. J'en ai la chair de poule. C'est vrai, à chaque fois, je me bouche les oreilles. Il m'arrive même d'en faire des cauchemars la nuit. Je suis étonné que cette maman soit au courant car je n'avais pas remarqué qu'elle m'observait. Je ne l'avais d'ailleurs jamais vue dans le royaume. Elle m'apprend qu'elle s'appelle Christine.

  • Si Sophie a peur des hommes, c’est parce que son papa la frappait. Il aurait préféré avoir un petit garçon à sa place.
  • Mais, ça ne sert à rien de faire ça. Elle restera toujours une fille !
  • Je sais bien Timéo mais souvent, les enfants sont battus parce qu’ils ne correspondent pas à l’idéal que leurs parents se faisaient d’eux. Parfois aussi, ce sont des parents dépassés par la situation, qui n’arrivent pas à gérer leurs émotions.
  • C’est bien triste.
  • En effet, mais au moins, ici le calvaire de Sophie a pris fin. Elle va très vite se rendre compte qu’au royaume, tout le monde lui veut du bien. N’hésite pas à aller la voir et l’inviter à jouer avec toi et tes amis.
  • C’est d’accord !

Cette idée me ravit. Je préfère l’entendre rire que pleurer. Je vais tout faire pour l’aider à s’acclimater et à reprendre confiance.

Je ne fais plus de cauchemars comme l'avait prédit Christine et je me sens prêt à aborder Sophie. Je ne la vois pas encore mais je l'entends rigoler. Ça me met du baume au cœur. J'arrive près d'elle assez serein. Il paraît que les blagues de Dimitri, en plus de ses séances de thérapie lui font un bien fou. Je reconnais sa voix à lui. Il est assis en tailleur par terre à côté d’elle. Autour d'eux, de nombreux enfants pouffent de rire. Quelle blague a-t-il encore bien pu leur raconter ? Je m'approche et entends Sophie lui en réclamer une autre. Il a l'air ravi d'amuser son monde. Ça me fait plaisir aussi de le voir ainsi. La dernière fois que je l'ai vu, il était plutôt triste. Sa maman lui manquait et il avait l'air de regretter son geste. J'imagine que Christine ou une autre maman aura réussi à trouver les mots justes pour le rassurer.

  • C'est l'histoire d'un canard qui marche au bord de l'étang. Il voit un panneau sur lequel il est écrit : « baignade interdite ». Pourtant, il plonge dans l'eau. Pourquoi, à votre avis ?

Les enfants se regardent tous les uns après les autres. Ils n'ont pas l'air de savoir quoi répondre. L'un d'entre eux se hasarde pourtant à une réponse, sans grande conviction :

  • Parce qu'il aime l'eau ?
  • Ben non ! répond Dimitri. C'est parce qu'il ne sait pas lire !

Là-dessus, il éclate de rire, rejoint par tous les enfants du groupe. Puis il ajoute :

  • Tu as déjà vu un canard qui sait lire ?

Leurs rires redoublent d'intensité. Ah, ce sacré Dimitri ! Séraphin a bien fait de le recruter. Comme Sophie a l'air heureuse, je laisse ce petit groupe vaquer à ses occupations. J'ai une question qui me hante depuis que j'ai été voir Christine. Il faut que j'aille voir Séraphin pour avoir des explications.

  • Dis Séraphin, si tu ne récupères sur Terre que les personnes qui ont de grandes qualités humaines, il n'y aura bientôt plus que des « méchants » comme le papa de Sophie, non ?
  • Ta question est pertinente, Timéo mais je ne t'ai pas encore tout expliqué. Viens t'asseoir près de moi.

Je m'exécute et il poursuit :

  • En fait, je récupère de temps en temps des gens qui font du mal sur Terre. Certains avec un lourd passé, avec de nombreux crimes à leur actif ; d'autres, qui n'en ont commis qu'un seul.
  • Mais, alors, si tu les ramènes ici, ils vont mettre le chaos au royaume de Séraphin. N'est-ce pas dangereux ?
  • Tu penses bien que je ne les accueille pas de la même manière que les autres. Il y a ici un endroit qu'on appelle le taulier où ils sont placés à leur arrivée. Ils y font un séjour plus ou moins long en fonction de leur capacité à changer, à devenir meilleur. Chez certains, cela peut prendre des années. D'autres, au bout de quelques semaines, sont prêts à intégrer nos équipes.
  • Du coup, tu pourrais tous les enfermer ici dès le premier crime, non ? Pourquoi les laisser sur Terre, au risque qu'ils s'en prennent à d'autres personnes.

Séraphin sourit à cette question. Je ne comprends pas. Elle est pertinente, non ? L'œil pétillant de malice, il répond à mes interrogations avec ce sourire qui ne le quitte pas. Je crois qu'il commence de nouveau à m'énerver.

  • Je vois que tu es pointilleux et que tu pousses la réflexion jusqu'au bout, mon petit Timéo. Tu es bien curieux !
  • Ce n'est pas un défaut à ce que je sache !

Je lui réponds un peu vite, gagné par la frustration. Je ne comprends pas ce qui le fait rire. Mais alors que je sens la colère monter, lui, éclate de rire. Ça y est. Me voilà de nouveau bien énervé. Je serre les poings. J'ai envie de tourner les talons. Il ne me laisse pas trop m'emporter et ajoute :

  • Ne sois pas sur la défensive ! C'est ton attitude qui me fait rire !

Puis, il m'adresse un clin d'œil. Je suis un peu perdu. Je ne sais plus quoi penser. Il me déstabilise.

  • Les places sont limitées dans le taulier. Je dois donc attendre de faire sortir une personne avant d'en faire rentrer une nouvelle. De ce fait, sur Terre, il y a des gens qui récidivent. Je fais ce que je peux. Et puis, j'ai aussi envie de laisser une chance à ces personnes de se racheter. La justice de leur pays les condamne et certains finissent par se repentir sans commettre d'autres méfaits. Je préfère donc attendre.
  • Oui, mais les pauvres victimes, tu y as pensé ?
  • Bien sûr ! Tous les jours j'y pense. Je ne suis pas responsable de la méchanceté de ces hommes. Je fais pour un mieux avec mes moyens !

Je comprends mieux maintenant. Mais, j'ai quand même peur que le papa de Sophie recommence avec un autre enfant. A cette pensée, je frémis et un frisson me parcourt tout le corps.

 

 

 

Chapitre 4

La vie avait toujours souri à Boris. Après une enfance épanouie au sein d'une famille aimante, il était devenu à l'âge de 35 ans un notaire reconnu, apprécié pour son professionnalisme et son côté proche des gens. Il était marié à une jolie jeune femme, à la silhouette élancée qui répondait au doux prénom de Camille. Celle-ci était dentiste au sein d'un cabinet privé situé à Neufchâteau, en Belgique. C'était une femme de caractère, déterminée, qui s'était toujours donné les moyens de réussir ce qu'elle entreprenait. Depuis quelques mois, ils étaient les heureux parents d'un petit Lucas qui les comblait de joie. Pour terminer cet éloge du bonheur, Boris venait d'être élu bourgmestre de sa commune, à Ebly dans les Ardennes Belges et il s'adonnait à la course à pied pendant ses temps libres. Camille, elle, pratiquait le yoga.

Ils avaient la chance d'habiter à quelques kilomètres de la station de trail d'Herbeumont, considérée comme le paradis des traileurs, ces coureurs qui préfèrent courir dans la nature plutôt que sur la route. Boris aimait ses parcours variés et ses sentiers escarpés aux dénivelés parfois impressionnants. Ce qui lui plaisait beaucoup aussi, c'était le patrimoine architectural qu'on pouvait y admirer depuis les chemins empruntés, comme par exemple le viaduc de Conques ou le château d'Herbeumont. Mais le petit coin de paradis de Boris, l'endroit où il aimait se ressourcer, c'était à Florenville, à une trentaine de kilomètres d'Ebly. Le point de vue du Rocher du Chat, situé dans la forêt des Epioux, offrait une vue panoramique époustouflante sur la magnifique vallée de la Semois. C'était d'ailleurs pour cette raison qu'il avait choisi d'implanter sa future maison à Florenville. Comme de nombreux autres traileurs, Boris aimait s'y attarder et admirer son paysage à couper le souffle. L'ascension n'était pas facile et cette vue se méritait. Une fois arrivés en haut, nombreux étaient les randonneurs qui s'y reposaient grâce au banc installé à quelques mètres seulement du précipice. Qu'on y monte pour se ressourcer, prendre des photos ou repousser ses limites, la vue y est si incroyable qu'on oublie vite l'effort qu'on vient de fournir, instantanément remplacé par un sentiment de plénitude infinie.

La vie souriait donc à Boris, il en avait toujours été ainsi mais cela n'allait plus durer. Un grain de sable allait enrayer l'engrenage de cette parfaite mécanique bien rôdée, qui lui avait toujours dispensé du bonheur sans compter.

Ce jour-là, comme d'habitude, après avoir déposé Lucas à la crèche, Boris devait aller travailler à l'étude notariale le matin et assurer sa permanence à la mairie l'après-midi. Entretemps, pendant sa pause déjeuner, comme chaque mercredi, il devait retrouver son architecte pour faire le point sur l'évolution du chantier de construction de sa maison de Florenville. Pour terminer la journée, il devrait présider une réunion de conseil municipal prévue à 18h. Une journée bien remplie donc mais un rythme de vie qui lui convenait. Il aimait cette vie active et le contact social que lui procuraient ses activités, tant à la mairie qu'à son étude. C'était quelqu'un de chaleureux, empathique, apprécié de tous pour sa simplicité et sa bonté. Ce jour-là, il n'aurait pas le temps d'aller courir mais ça n'avait pas d'importance puisqu'il allait pouvoir se rattraper tout le week-end. En effet, c'était le 14 août et, pour profiter du week-end prolongé de l'assomption, il avait réservé dès le lendemain, un séjour sur la côte belge avec son épouse et son fils. Ce petit break allait leur faire du bien à tous les trois. Au programme : de la course à pied bien entendu mais aussi de la détente à la plage et en priorité, du temps pour profiter de sa petite famille. Il imaginait déjà la réaction de Lucas quand ses petits pieds effleureraient les vagues de la mer du Nord. A cette pensée, un sourire illumina son visage. Il avait hâte d'y être d'autant plus que le soleil allait les accompagner durant tout le week-end avec des températures annoncées au-dessus de 30°C.

Mais alors que l'horloge annonçait presque 18h, sa vie allait basculer. Il s'apprêtait à démarrer la réunion de conseil quand il reçut un SMS de son épouse. A sa lecture, il devint tout pâle, la sueur commença à perler sur son front et l'angoisse le gagna tel un train lancé à toute vitesse. Les palpitations de son cœur étaient si bruyantes qu'il n'entendait même plus le brouhaha autour de lui. Sans même prendre le temps de s'excuser, il sortit en trombe de la salle de conseil pour rejoindre le parking où il avait laissé sa voiture ce matin-là. Ce parking n'était guère ombragé et il imaginait déjà la chaleur étouffante qu'il devait faire à l'intérieur de l'habitacle. Cette pensée lui provoqua la nausée. Dans son SMS, sa femme disait qu'apparemment, il n'aurait pas déposé Lucas à la crèche le matin. Mais ce n'était pas possible, elle devait se tromper... dans la panique, il n'arrivait plus à se souvenir : l'avait-il bien déposé ? ou pas ? Sûrement ! Mais était-ce hier ou ce matin ? Il n'en savait plus rien ! Il n'allait plus se torturer l'esprit bien longtemps.

  • Oh, mon Dieu !

Il venait d'arriver à hauteur de sa voiture. Ce qu'il découvrit au travers de la vitre arrière lui glaça le sang. Après la sueur déclenchée par la lecture du SMS de Camille, la vue du petit corps inerte dans le siège auto, le visage rougi, bouffi par les pleurs, lui donnèrent le tournis. C'était plus qu'il n'en pouvait supporter. Ses forces l'abandonnèrent et il s'évanouit sur le tarmac.

Quand il revint à lui, sa femme était assise dans la voiture, prostrée, avec le corps du petit Lucas entre ses bras. Les larmes roulaient sur ses joues et son regard était figé dans le vide. Il s'approcha d'elle mais le regard haineux qu'elle lui lança le figea sur place. Elle sortit de la voiture et, telle une lionne qui protège ses petits, elle se jeta sur lui, le frappa de toutes ses forces en déchargeant sur lui toute la colère qu'elle ressentait :

  • Je t'avais dit de ne pas accepter ton poste de bourgmestre. Tu vois où ça nous mène ? Je savais que tu en faisais trop... que c'était surhumain de tout assumer... Tu vois où ça nous mène ? répéta-t-elle en hurlant !

La pensée de son petit Lucas lui arracha de nouvelles larmes. Son bébé, son petit bébé... Plus jamais, elle ne pourrait lui dire qu'elle l'aime ! Elle laissa échapper un cri bestial, prise subitement de sanglots...

Elle reprit le petit corps inerte dans ses bras et l'embrassa partout. Elle avait besoin de sentir son odeur de bébé, au moins une dernière fois. Elle était insatiable. Elle avait beau le renifler à pleins poumons, son odeur si particulière qu'elle aimait tant le quittait déjà...elle avait envie de hurler. Elle en devenait presque hystérique...

  • Comment as-tu pu l'oublier ? hurla-t-elle une nouvelle fois, comme si la réponse de Boris pouvait ramener Lucas à la vie.

Mais Boris se murait dans le silence. Il était atterré, anéanti. Oui, comment avait-il pu oublier de déposer son fils ? son propre sang, sa chair ? ce qu'il avait de plus cher au monde ? cette petite bouille d'amour qu'il chérissait plus que tout ?

L'engrenage de sa vie s'était grippé. Ce grain de sable allait à jamais perturber le cours de son existence. Il y aurait un avant et un après.

Depuis l'enterrement de son fils, Boris avait emménagé dans la maison en construction, Camille l'ayant chassé de leur appartement. Elle ne pourrait jamais lui pardonner. Ce n'était d'ailleurs pas faute de l'avoir mis en garde. Elle savait qu'il en faisait trop. Pourquoi avait-il accepté la place de bourgmestre ? Quand il s'était présenté aux élections, il ne pensait même pas être élu. Il avait juste accepté de compléter une liste pour faire plaisir à des amis. Mais puisque c'était lui qui avait obtenu le plus de voix, la place de bourgmestre lui revenait. Camille aurait préféré qu'il refuse. Elle le haïssait désormais.

Boris avait donc déménagé d'Ebly pour Florenville, se rapprochant ainsi de son petit coin de paradis. Dans sa maison en travaux, il avait installé un matelas à même le sol, au milieu des matériaux de construction. De toute façon, c'était mieux ainsi car dans l'appartement où ils avaient vécu tous les trois, le vide laissé par Lucas était si bruyant que c'en était insupportable. Chaque objet du quotidien, chaque pièce lui rappelait qu'il ne l'entendrait plus jamais rire, qu'il ne pourrait plus jamais le prendre dans ses bras, qu'il ne lui lirait plus jamais d'histoire avant de s'endormir. Les éclats de rire de Lucas lui manquaient ; seuls les sanglots de Camille lui parvenaient. Alors, fuir ce silence pesant, entrecoupé de pleurs, était devenu une obsession.

Depuis la lecture du SMS de Camille, le bruit assourdissant du TGV lancé à toute vitesse dans sa tête obnubilait toutes ses pensées. Le poids de la culpabilité hantait ses nuits et ses journées. Chaque nuit, le même cauchemar l'entraînait au fond d'un lac imaginaire. Il avait beau se débattre pour remonter à la surface ; inexorablement, il se faisait attirer vers le fond par une force invisible. En haut, à la surface, il voyait Lucas qui l'observait mais son visage s'éloignait jusqu'à disparaître. Invariablement, à ce moment-là, Boris se réveillait en sueur avec cette impression de suffoquer, de manquer d'air. Quand il ne dormait pas, ce n'était guère plus réjouissant : son cerveau repassait en boucle les dernières heures de la vie de Lucas. Il imaginait ce que le petit garçon avait enduré. Il imaginait son calvaire, minute après minute, heure après heure. Il avait dû commencer par pleurer doucement puis de plus en plus fort quand la chaleur était devenue insupportable. Il imaginait sa souffrance, son angoisse d'être tout seul, de ne pouvoir sortir, piégé par la ceinture de son siège auto. Il l'imaginait se débattant comme un lion, criant jusqu'à l'extinction de voix... il imaginait cette chaleur suffocante...puis, finalement le manque d'air et la déshydratation du petit Lucas. Combien de temps avait-il lutté ainsi ? Mourir dans des conditions aussi atroces, c'était abominable. Jamais, il ne pourrait se pardonner sa négligence. Ce serait bien trop facile et bien trop lâche de mettre fin à ses jours. Il fallait qu'il souffre autant que son fils avait souffert. C'était le prix à payer.

A la mairie et à l'étude notariale, la tension était palpable. Il y avait ces personnes qui lui lançaient des regards foudroyants, ces autres qui lui tournaient le dos et les derniers qui portaient sur lui un regard rempli de pitié. Il ne le supportait plus. Son mandat de bourgmestre était presque terminé. Il ne se représenterait pas aux prochaines élections. Il allait aussi se débarrasser de son étude. Tout ce qu'il avait bâti volait en éclat. Son monde s'écroulait comme un château de cartes.

Le seul moment de répit qu'il avait, c'était lorsqu'il courait. Il posait les écouteurs sur ses oreilles et le TGV dans sa tête laissait la place à de jolies mélodies. Le temps d'un footing, il oubliait qu'il avait tué son fils par négligence. Il oubliait que sa vie avait basculé, que Lucas était parti en emportant avec lui toute sa vie d'avant. Il courait ainsi tous les jours, par tous les temps. C'en était devenu une obsession, presque une drogue. Quand il courait, il se sentait plus léger, soulagé quelque peu du poids de la culpabilité. Quand il courait, rien ne lui rappelait Lucas. Il retrouvait un peu de sérénité. Il appréciait le calme, les paysages et la vue de quelques animaux sauvages rencontrés au détour d'un chemin. Il connaissait la forêt des Epioux par cœur, son massif de conifères à l'odeur si particulière, son tapis d'épines si doux qui se tassait sous ses pieds et ses sentiers escarpés.

A force de parcourir tous les jours les mêmes chemins, il avait repéré un traileur sensiblement du même âge que lui, Samuel. Un jour, ils étaient arrivés en même temps au croisement d'un tunnel et ce dernier lui avait lancé :

  • On fait la course ?

Boris avait accepté avec grand plaisir car il avait lui aussi l'esprit compétitif. Ils se parlèrent beaucoup pendant ce footing. Au fil des jours, ils se donnèrent rendez-vous et ces instants partagés leur faisaient un bien fou à tous les deux. Même s'ils n'avaient pas le même vécu, leurs vies avaient des similitudes. Ils avaient besoin de se confier l'un à l'autre. Samuel avait eu un accident de voiture trois ans plus tôt. Il avait glissé sur une route sinueuse verglacée et était tombé en contrebas d'un talus d'une dizaine de mètres. La voiture avait fait plusieurs tonneaux et bien que Samuel s'en soit miraculeusement sorti avec quelques contusions, son fils, Benjamin, alors âgé de 5 ans avait dû être amputé de son pied droit. Aujourd'hui âgé de 8 ans, il attendait la pose d'une prothèse qui pourrait lui permettre de remarcher. Les deux hommes se comprenaient même si le poids de la culpabilité n'était pas le même et que Samuel, lui, avait toujours son fils à chérir.

Samuel aimait relever des défis. L'année précédente, il avait parcouru un marathon en soulevant des fonds au profit de l'association « le sourire de Benjamin ». Cette association venait tout juste d'être créée par des amis à lui afin de récolter de l'argent pour subvenir aux besoins de son fils. Son état nécessitait du matériel assez onéreux. Ils espéraient également pouvoir financer la pose de la prothèse. Aujourd'hui, Samuel visait encore plus haut avec son envie de participer à l'ultra trail du Mont Blanc (UTMB), réputé pour sa difficulté et la beauté de son parcours.

Depuis l'accident, tous les ans, il organisait aussi une course chronométrée conviviale au profit de l'association. Comme d'habitude, cette course aurait lieu le 14 août et il espérait bien que Boris y participerait même si c'était loin d'être gagné. Cela ferait exactement un an jour pour jour que le petit Lucas s'en était allé. Boris ne se sentait pas vraiment le courage de faire la fête ce jour-là.

Ce dernier passait de plus en plus de temps avec le jeune Benjamin. Maintenant qu'il n'était plus bourgmestre, il avait du temps libre et il était heureux de le consacrer à cet enfant. Ce gamin était devenu sa raison de vivre. Il l'emmenait souvent promener en fauteuil roulant et il courait souvent sur la route car le petit aimait la vitesse et les sensations fortes.

  • On fait la course ? lui avait-il lancé un jour qu'ils se promenaient tranquillement.

Boris avait bien reconnu là son esprit de compétition, le même que son papa !

  • Tu m'emmèneras un jour au Rocher du Chat ? avait-il demandé à Boris lors d'une autre sortie.
  • Je te le promets ! lui avait-il répondu.

Pour atteindre cet objectif, il fallait impérativement une joélette, ce fauteuil tout-terrain adapté à la course en montagne. Boris en avait repéré une dans un magasin spécialisé et comme Benjamin pesait moins de 25kg, il pouvait en choisir une qu'il pourrait pousser seul. Il était ravi de la lui offrir.

Les mois passèrent. La douleur causée par la perte du petit Lucas s'atténuait quelque peu. Boris avait vendu son étude notariale. Il ne restait donc plus rien de son ancienne vie. Il n'avait d'ailleurs pas revu Camille depuis son déménagement. Comme pour tourner la page définitivement, il avait commencé à écrire un roman qui racontait sa nouvelle vie, celle partagée aux côtés de Samuel et Benjamin. Après le trail, l'écriture était devenue sa deuxième passion.

Il continuait à s'entrainer plusieurs heures par jour avec Samuel pour l'UTMB qui aurait lieu le 20 septembre prochain. En parallèle, il promenait Benjamin en joélette car il avait fini par accepter de participer à la course du 14 août. Le gamin était son moteur, son rayon de soleil. Il ne pouvait le décevoir.

Boris commençait donc à accumuler beaucoup de fatigue entre ses entrainements avec Benjamin et ceux avec Samuel. Ses jambes commençaient à perdre en efficacité. Il décida donc de lever le pied et n'accompagna plus Samuel qu'une fois par semaine, uniquement pour sa sortie du dimanche.

Cela lui dégageait du temps pour écrire son roman, dont il gardait secrète l'existence. Quand il serait édité, il offrirait son premier exemplaire à son ami. Il préférait lui en faire la surprise.

Le 14 août arriva enfin. Boris prit le départ de la course avec Benjamin installé dans son carrosse. Ce ne fût pas facile car ses jambes n'étaient plus en très grande forme, ni ses bras d'ailleurs. Mais les nombreux encouragements reçus l'aidèrent à surmonter toutes les difficultés.

  • On y est Benjamin ! Je te présente le Rocher du Chat ! Admire-moi cette vue !

Le gamin était ébahi. Boris se souviendrait éternellement de l'émotion ressentie à ce moment-là, de ses larmes qui avaient coulé. La même émotion que celle qu'un marathonien ressent quand, au bout de 42 km d'effort, il franchit la ligne d'arrivée, épuisé, mais heureux d'avoir tenu bon, d'être allé au bout. L'émotion aussi d'avoir réalisé le rêve de Benjamin, d'avoir fait briller des étoiles dans ses yeux. Il avait aussi une autre raison d'être ému mais celle-là, il ne pouvait pas en parler à Samuel. Pas aujourd'hui, en tout cas. Il ne pouvait pas lui gâcher la fête. D'autant plus que les fonds récoltés étaient suffisants pour la pose de la prothèse de Benjamin. Il y avait vraiment de quoi se réjouir. Il ne pouvait pas lui faire part de son lourd secret.

Après la course, Boris ne s'attarda pas car il était très fatigué. Il alla saluer son ami juste avant son départ et celui-ci lui répondit :

– Merci pour tout, Boris ! Je sais ce que ce jour représente pour toi. A dimanche !

Mais Boris savait que dimanche ils ne se verraient pas. Samuel viendrait le chercher comme d'habitude pour leur entrainement. Mais, contrairement aux autres semaines, il ne le trouverait pas dans la maison. A sa place, sur son lit, Samuel ne verrait que le livre qu'il venait tout juste d'éditer en un seul exemplaire, uniquement pour lui. Et ce mot : « Courage, l'ami. L'UTMB, tu vaincras ! »

Il découvrirait au travers du livre son terrible secret : que Boris était atteint de la maladie de Charcot et que, selon les médecins, son espérance de vie n'était que de quelques mois. Tout au plus de deux ans ! Que sa santé allait très vite se dégrader, que tous ses muscles allaient se rétracter jusqu'à ce qu'il ne sache même plus respirer. C'était d'ailleurs pour cette raison qu'il était si fatigué depuis plusieurs semaines et que ses jambes étaient aussi faibles. Il allait mourir dans d'atroces souffrances en se voyant diminué de jour en jour, de mois en mois. Boris avait pris sa décision. Le Rocher du Chat l'attendait. Ce soir, il partirait pour son dernier voyage, un voyage dans le vide au milieu de son terrain de jeu favori. Il irait ainsi rejoindre son petit Lucas, un an jour pour jour après le drame.

 

 

 

Chapitre 5

Nous sommes donc le 14 août 2020. Cela fait exactement un an que Lucas est arrivé au royaume de Séraphin. C'est un bébé tout mignon, très tendre. On ne peut que l'aimer. Il chantonne en permanence et n'a gardé aucunes séquelles de sa mort dans la voiture. Comme tous les bambins, ces enfants qui décèdent avant l'âge de quatre ans, il était trop petit pour que des souvenirs s'impriment dans son cerveau. Ici, on les différencie des chérubins comme moi, car leurs ailes sont bleu ciel, alors que les miennes sont blanches. Quand Boris va comprendre que Lucas n'a aucun souvenir de lui, il risque d'en être attristé. Désormais, il sera toujours un étranger pour son propre fils. Il ne pourra pas renouer le lien qui les unissait sur Terre. Il ne sera plus jamais son papa. Pour Lucas, c'est mieux ainsi. Comme il ne sait pas que sa vie sur Terre s'est arrêtée de manière tragique à cause de son père, au moins, il ne peut pas lui en vouloir, ni à personne d'ailleurs. Il n'a pas non plus de deuil à faire. Les bambins démarrent une nouvelle vie au royaume sans passé, ni attache sur Terre. Pour eux, c'est comme s'ils venaient de naître une seconde fois. C'est un peu différent de moi et de tous les chérubins. Nous, nous nous souvenons de notre vie dans le ventre de notre maman. Nous avons aussi fait sa connaissance très brièvement lorsque nous avons quitté son corps pour rejoindre Séraphin. Par ailleurs, nous gardons en permanence un contact visuel avec nos familles biologiques restées sur Terre puisque nous avons du bonheur à leur apporter grâce à notre superpouvoir.

Je sais que, comme les mamies, les bambins ont le don d'apaiser les tensions par leur douceur. Ils aident les enfants meurtris à se reconstruire. Je commence d'ailleurs à bien comprendre le rôle de chaque catégorie de personnes, ici, au royaume de Séraphin. Chacun y a une place bien définie et la mécanique parfaitement huilée fonctionne à merveille. Bien mieux que sur Terre. Je sais aussi que les bambins ont une mission à accomplir, mais je ne sais pas encore laquelle.

Les enfants, eux, sont reconnaissables grâce à leurs ailes multicolores. J'ai appris récemment que leur superpouvoir, c'est de faire apparaître des arcs-en-ciel sur Terre. Je meurs d'impatience de les voir à l'œuvre. Il faut attendre que les conditions météo soient favorables et il semble bien qu'aujourd'hui, ce soit le cas. Il a plu sur la Terre et le soleil commence à faire son apparition entre les nuages. J'ai bien envie d'accompagner Dimitri et Sophie. Leurs blessures se referment petit à petit, au fur et à mesure des séances avec les mamans en salles de confidences. Ils apprennent à se reconstruire sans leur famille biologique. Au moins, ici, plus personne ne leur fait de mal, bien au contraire. Ils ont intégré la brigade des pompiers il y a quelques semaines et sont désormais prêts pour leur première mission sur Terre. Ils doivent aller récupérer Boris à Florenville. J'ai bien envie de voir le spectacle des arcs-en-ciel de mes propres yeux. On m'en a beaucoup parlé. Je commence à trépigner. Rien que d'imaginer le tableau, j'en ai déjà des étoiles plein les yeux. Pour Dimitri et Sophie, c'est une grande première. Peu de chance donc qu'ils arrivent à créer un arc-en-ciel aujourd'hui mais d'autres enfants sont déjà dans les starting-blocks, surexcités à l'idée de sortir. Comme toujours, j'ai hâte, je ne tiens pas en place. J'espère que mes deux amis ne vont pas trop se décourager car, comme tous les dons, celui-là doit être travaillé. Cela demande persévérance et adresse. Tout comme Thibaut, Titouan et moi qui n'avons pas encore réussi à offrir ce dont nous rêvons à nos familles biologiques. Nous ne désespérons pas car nous savons qu'un jour nous y parviendrons. Il y a donc très peu de chance qu'un arc-en-ciel naisse entre leur râteau cet après-midi. Mais qui sait ?

  • Allez Timéo ! En avant !

C'est Dimitri qui m'invite à prendre mon envol. Sophie lui tient la main. Ils sont tout émoustillés par ce premier rendez-vous avec la Terre. Je sens moi aussi l'adrénaline monter en les regardant. Ils me touchent ces deux-là ! Leur première vie a été bien difficile mais ils commencent à se relever. Leur bonheur et leur complicité font plaisir à voir. Je suis ravi pour eux. Ragaillardis, les voilà qui virevoltent, font des loopings, goûtent pour la première fois à cette liberté de mouvements. Leurs ailes multicolores sont sublimes au milieu de ce décor de ciel moutonné. Comme on dit : « après la pluie, le beau temps ». Au sens propre comme au figuré ! Ces deux enfants ont retrouvé le sourire après une vie sur Terre malheureuse. Désormais, le soleil brille dans leur vie, dans leur cœur et dans le ciel qui s'offre à nous. Les arcs-en-ciel vont égayer leur première journée sur Terre et la rendre inoubliable. Ils ont pensé à emporter leur râteau magique avec ses sept intervalles, un pour chacune des sept couleurs de l'arc-en-ciel. Il leur suffit de ratisser une flaque d'eau pour créer le départ de l'arc-en-ciel et le propulser avec force jusqu'à l'horizon. Cela semble facile… Seulement, dans la pratique, cela se révèle périlleux.

Le plus difficile, c'est d'arriver à maintenir l'arc-en-ciel le plus longtemps possible sur le râteau de manière à l'envoyer suffisamment loin pour que son extrémité atteigne un nuage. Et ça, c'est un fameux coup de main à prendre. Ce n'est pas du tout gagné. Ils vont devoir s'entrainer pour y parvenir. C'est justement ce à quoi ils s'attellent en ce moment. Sophie ne se décourage pas. Elle retente l'expérience plusieurs fois, patiemment, sans perdre son calme. Pour Dimitri, c'est une autre histoire. Gêné par ses troubles dus à son TDAH, ce n'est pas une mince affaire. Son geste est loin d'être précis. Il est saccadé. L'arc-en-ciel tombe très rapidement du râteau. Il n'a pas la patience de Sophie. Ses vaines tentatives commencent à l'agacer d'autant plus que sa camarade, elle, parvient à faire un arc-en-ciel de quelques mètres alors que le sien peine à dépasser les dix centimètres. Je ne peux m'empêcher d'aller le titiller.

 

  • Eh Dimitri !

Au moment où il se retourne, je saute dans la flaque d'eau. Surpris et assez décontenancé par les gouttelettes d'eau qu'il vient de recevoir dans le visage, il tente de m'attraper au vol, mais je suis plus rapide. J'esquive sa main puis j'éclate de rire. Je repars à la charge en l'éclaboussant à pleines mains. Il essaie une nouvelle fois de me saisir au vol, en perd l'équilibre et se retrouve le nez dans la flaque d'eau. Devant cette situation incongrue et son air dépité, je suis mort de rire. Je crois que c'est contagieux. Gagné par le côté loufoque de cette scène improbable, à son tour, il se met à rigoler. Avec son râteau, il fait mine de m'éclabousser, fabriquant ainsi des dizaines de mini-arcs-en-ciel. Je me protège le visage de mes bras et je les esquive l'un après l'autre. C'est un réflexe, en fait. Même si l'un d'entre eux me touche, je ne risque rien. On ne peut pas les attraper, ils disparaissent dans l'air. Je jette un œil du côté de Sophie. Le sien, même s'il n'est pas très long, est superbe. Je suis émerveillé par cet assemblage parfait des sept couleurs. J'ai du mal d'en croire mes yeux. Cela semble surréaliste. Entre les mini-arcs-en ciel de Dimitri et celui de Sophie, tous mes sens sont en émoi. Après l'excitation du début et ma franche rigolade avec Dimitri, à présent, des frissons parcourent mon corps.

  • Waouh ! Comme c'est beau. J'ai bien fait de vous accompagner.

Je pourrais admirer le ciel pendant des heures. J'en oublierais presque que nous devons aller récupérer Boris à Florenville. Mais, Dimitri en tant que chef de mission, veille au grain.

  • C'est parti ! annonce-t-il.

Il est tout trempé. Cette petite tranche de rire lui aura au moins permis de décompresser et d'évacuer son stress.

  • En avant pour notre première mission en tant que pompier, rajoute fièrement Sophie.

Je connais très bien cette région. Je me repère facilement et je suis le premier à apercevoir Boris. Il se trouve en contrebas du Rocher du Chat. Dans sa chute, il a heurté des branches d'arbres. Physiquement, il est en piteux état. Je pense qu'il va passer un bon moment en salle de chirurgie pour retrouver son apparence d'avant. Mes amis s'empressent d'aller le chercher. Ils l'emportent dans le ciel tandis que la douce mélodie résonne dans mes oreilles. Un tableau majestueux s'offre à notre regard alors que nous rentrons : un véritable chef-d'œuvre, ce ciel décoré d'arcs-en-ciel. Les enfants du royaume s'en sont donnés à cœur joie. Je trouve que ce sont de véritables artistes. Je n'ai pas envie de rentrer. Un sentiment de plénitude infini m'envahit. Ce soir, c'est certain, je ferai de jolis rêves colorés.

Je remarque que Boris n'a pas d'ailes dans le dos. Comme tous les adultes, il n'en a pas besoin puisqu'il ne retournera jamais sur Terre. Après son passage par le bloc opératoire, je sais qu'il sera accueilli dans l'espace dédié aux hommes. Certains s’occupent du poste de pilotage, le quartier général ultra-sécurisé du royaume ; d’autres sont affectés à l'entrainement des enfants-pompiers. Je sais aussi que les papas du royaume ont un don mais je ne sais pas lequel. Il paraît qu’en laissant des dés, ils peuvent prédire quelque chose. C'est sûr, j'ai encore beaucoup à apprendre sur le mode de fonctionnement du royaume. Mais, plus j’en sais, plus je suis heureux d’être ici.

Les chirurgiens s'attellent dès à présent à la réparation du corps abîmé de Boris. Ils ont à leur disposition de la poudre d'étoiles sous forme de pommade. Ils la mettent dans la machine à remonter le temps, sélectionne l'heure souhaitée et récupère la mixture ainsi obtenue. Ensuite, ils en badigeonnent le visage et les membres des victimes. Boris retrouve peu à peu son apparence d'avant la chute. En salle de réveil, Christine veille sur lui. Quand il sera apte, elle l’emmènera en salle de confidences car il va bientôt retrouver Lucas et qu’il faut le préparer à cette rencontre. Le petit n'a aucun souvenir de lui. Ils n'auront plus jamais de relation père-fils comme sur la Terre.

Boris ressort de la salle un peu secoué par ce qu'il vient d'apprendre mais à la fois résigné. Les bambins savent qu'ils ont eu une vie sur Terre mais ils n'éprouvent pas le besoin de connaître leurs origines. Boris est assez attristé par ces révélations, mais dès qu'il aperçoit Lucas, le bonheur de le revoir chasse sa peine. Il l'appelle tout doucement :

  • Lucas !

Le bambin se retourne à l'appel de son prénom. Boris lui tend les bras. Il ne l'a jamais vu ici mais il se dirige vers lui en toute confiance. Il a l'habitude qu'on le prenne dans les bras et il adore ça. Pour Boris, cette rencontre est une épreuve aussi douloureuse qu'émouvante. Bien que ce soit difficile psychologiquement de se faire à l’idée qu’il sera toujours un étranger pour son fils, il n'a pas le choix. C'est ainsi et c'est une chance que Lucas n'ait aucun souvenir. Il est heureux ici et distribue du bonheur sans compter : aux mamies qui le cajolent, aux enfants qui jouent avec lui et aux papys qui lui racontent des histoires. C'est donc rassurant pour Boris qui culpabilisait beaucoup de l'avoir oublié dans le siège auto. De toute façon, il ne pourra jamais revenir en arrière. Il ne pourra pas réécrire l'histoire. Ici au moins, son fils est bien et c'est le principal. Malgré la frustration, il gardera un très bon souvenir de ces retrouvailles car il a de nouveau pu prendre son petit garçon dans les bras, le serrer contre lui et tendrement l'enlacer. Cela lui a fait un bien fou même s'il n'a pu s'empêcher de penser à Camille qui, elle, est toujours sur Terre et n'a pas cette chance. Elle souffre certainement encore beaucoup de son absence. D'autant plus que, contrairement à lui, elle n'est pas responsable de ce qui est arrivé. Elle vit une injustice, née de sa négligence à lui. Le bonheur de retrouver Lucas était donc mitigé. Dans sa tête, se sont bousculés divers sentiments contradictoires. Se sentant à la fois coupable et n'ayant pas mérité cet instant de tendresse, il n'a pu l'apprécier à sa juste valeur. Il a détruit sa famille. Il a gâché celle de Camille, la plongeant dans un chagrin sans pareil. Il sait que la plaie béante ne se refermera jamais chez elle. Il commence à prendre conscience qu'il a été lâche sur Terre, qu'il l'a abandonnée à son propre sort et n'a rien fait pour apaiser sa douleur. Il a été bien égoïste dans toute cette histoire, submergé par le poids de la culpabilité. Elle a raison Camille : jamais il n'aurait dû accepter la fonction de bourgmestre. S'il avait été moins égocentrique, ils seraient encore tous les trois sur Terre et ils seraient heureux. Ils auraient peut-être même donné naissance à un autre bébé. Rien de tout cela ne serait arrivé. Le pire, c'est que Boris se sentait altruiste quand il était au service de sa commune. Il était à l'écoute de ses concitoyens, il les aidait, il cherchait à tout prix à leur rendre la vie meilleure. Mais, au fond, c'était surtout à lui qu'il faisait plaisir. Il faut bien le reconnaître ! Au travers de ses actes de bonté, il était le centre de l'attention. On le remerciait, on le félicitait et il aimait ça. Cette reconnaissance du travail accompli donnait un sens à sa vie, à celle qui lui avait toujours souri. Il était heureux aussi de s'afficher avec Camille et son fils. L'image parfaite de la réussite, tant professionnelle que personnelle. Sans oublier que c'était un sportif accompli : un esprit sain dans un corps sain ! L'homme parfait selon toutes les personnes qui le connaissaient. Mais au fond, n'était-il pas le plus égoïste du monde ? N'aurait-il pas dû être aux petits soins pour sa femme et son fils ? Les gâter avec des vacances, était-ce suffisant ? Est-ce que cela compensait ses absences quotidiennes, rythmées par le travail et le sport ? Son travail et ses loisirs n'avaient-ils pas pris une part trop importante dans sa vie, au détriment de sa famille ?

Au royaume, il y a une salle de cinéma où les adultes peuvent visionner des scènes de la vie sur Terre. Boris ressent le besoin de revoir Camille. Il aimerait savoir si elle va mieux et ce qu’elle devient.  Isabelle l'accueille. Elle est chargée de sélectionner les films et de les diffuser sur l’écran. C'est une jeune maman décédée d'un cancer du sein qui laisse derrière elle une petite fille de cinq ans et un mari anéanti.

Boris découvre alors que Camille a refait sa vie avec un autre homme et qu'elle vit chez lui. Divorcé, son compagnon a une petite fille de trois ans dont il partage la garde alternée avec son ex-compagne. Camille semble heureuse. Eric et la petite Angélique ont l'air de combler son vide affectif. Même si Boris a ressenti un petit pincement au cœur quand il l'a revue, cela lui a fait du bien de voir qu'elle était épanouie. Elle le mérite. Il est soulagé de voir qu'elle va mieux.

Chapitre 6

Aujourd'hui, j'ai appris que le superpouvoir des bambins, c'est de fabriquer des rêves. Chaque nuit, ils vont les déposer dans le cerveau des humains endormis. Ça me tente bien d'accompagner Lucas dans une de ses sorties nocturnes.

Je me rends à l'atelier de création. C'est là que tous les bambins préparent leurs potions magiques. Je suis ébahi par la beauté des lieux. J'en frémis. Je me retrouve nez à nez avec un monde harmonieusement coloré. Je suis émerveillé par l'impressionnante palette de couleurs et l'ambiance qui règne ici. On se croirait dans un laboratoire de chimie et en même temps, dans une salle de musique. Les bambins sont tous revêtus d'une blouse blanche, à manches longues. D'innombrables flacons transparents remplis de poudres colorées sont rangés sur des étagères. Il y en a pour tous les goûts : des couleurs primaires aux mélanges les plus insolites, en passant par toutes les teintes, des plus pales aux plus intenses. Devant chaque bambin, une table sur laquelle sont posées plusieurs fioles transparentes. Au gré de leurs envies, ils en versent quelques paillettes au travers d'un entonnoir. Après leur passage dans le filtre, les poudres se transforment en fumées. Elles ondulent joyeusement, s'enchevêtrant les unes aux autres mélodieusement, en tourbillons majestueux. C'est parfaitement orchestré, comme une mélodie tout droit sortie d’une partition de musique. Quel spectacle ! Quelle jolie danse !

Je viens d'apercevoir Lucas. Je me dirige vers lui :

  • Regarde ce que je suis en train de préparer. Tu aimes ?
  • J'adore même. C'est magnifique !
  • Nous sommes capables de faire naître des millions de combinaisons différentes en fonction des ingrédients mais aussi des émotions que nous ressentons au moment où nous confectionnons les précieux mélanges.
  • Est-ce que je peux t'accompagner sur Terre ce soir?
  • Oui, pourquoi pas ! On pourrait même aller rendre visite à ta famille biologique si tu veux !

Je suis emballé par cette proposition. Je n'y avais pas pensé. C'est même une excellente idée. Je commence déjà à trépigner. Ah là là...ce vilain défaut qui voudrait que tout se réalise au moment même où l'idée me traverse l'esprit !

  • Oh oui, oh oui ! elle est géniale ton idée ! Merci Lucas !

J'en meurs d'impatience ! Je sais que tous les chérubins doivent réfréner leurs ardeurs, certains plus que d'autres. Je crois que je fais partie des plus hyperactifs. Ça me fait rire mais en même temps, ce n'est pas si facile à contrôler. Il faudrait que je développe cette capacité à attendre avec une dame du royaume. Mais pour l'instant, je pense surtout aux membres de ma famille biologique. J'imagine déjà leurs visages endormis, souriant au passage des rêves de Lucas et cela me met du baume au cœur, en attendant que je puisse leur offrir mon cadeau. Je sautille de joie, ravi d'accompagner Lucas dans cette expédition.

Nous nous dirigeons vers la piste d’envol, direction la Terre. Je suis tout excité à l’idée d’aller faire plaisir à ma famille. Je sais que c’est encore un peu tôt pour leur offrir un bébé. Ils ne sont pas prêts. Je le vois bien car j’ai appris à reconnaître les signes annonciateurs. Le ventre de ma maman n’est pas encore arrondi.

J’ai déjà un grand frère de cinq ans et une sœur de 8 ans qui s’appellent Jérémy et Célia. Mes parents se prénomment quant à eux Cédric et Aline. Je vais souvent leur rendre visite. Ils tiennent un restaurant à Virton en Belgique alors qu’ils habitent à Epiez-sur-Chiers, un petit village français dont ils sont tombés sous le charme.

 

Ils travaillent beaucoup mais arrivent à concilier parfaitement vie privée et vie professionnelle. Ils sont complémentaires et se partagent les tâches, sans jamais empiéter sur le domaine l’un de l’autre. Lui, est en cuisine ; elle, en salle. Ils élaborent la carte ensemble. Au niveau de la gestion, ils se partagent les tâches. C’est aussi un couple très uni. Travailler ensemble et ouvrir leur propre restaurant était leur vœu le plus cher. Depuis trois ans, c’est chose faite.

 

Je crois que j’aurais bien aimé vivre avec eux. Tout est parfaitement planifié. L’harmonie règne au sein de cette famille. Cette maison respire le bonheur. Je vois bien cependant que le regard de Maman est triste, qu’une petite flamme s’est éteinte depuis que je l’ai quittée. Souvent, elle pleure le soir quand Papa est endormi. Ses larmes coulent sur ses joues, tout doucement, sans faire de bruit. Parfois, aussi, elle sanglote quand sa peine est trop forte. Ça réveille Papa et il l’attire tendrement contre lui.

 

Quand Lucas et moi arrivons chez eux, Jérémy et Célia sont déjà endormis. Mon ami ouvre délicatement deux de ses fioles. Les rêves s’en échappent et entament une jolie danse jusqu’aux oreilles de Jérémy et Célia. Très rapidement, je les vois se détendre et un sourire illumine leurs visages. Leurs yeux papillonnent doucement. Je me sens bien tout à coup. Je pourrais les admirer pendant des heures je crois. Lucas me sort de ma rêverie.

  • Allons voir tes parents !
  • Ils ne dorment pas encore. J’ai vu Maman pleurer et Papa la serrer tendrement contre lui.
  • On va leur laisser un peu d’intimité alors et on reviendra un peu plus tard. Nous avons d’autres rêves à distribuer.

A chaque nouvelle éclosion, je suis ébahi. Quel magnifique spectacle. Il est cool aussi le superpouvoir des bambins. Nous en avons croisé beaucoup ce soir sur notre parcours. Notre tournée est presque terminée, il est temps de retourner auprès de mes parents. Ils sont désormais endormis. Papa a l’air apaisé mais Maman semble très agitée.

  • Elle fait un cauchemar, me dit Lucas, qui surprend ma stupéfaction. Cela se produit quand tu accumules trop d’émotions négatives.
  • Oui, je sais bien. Il n’y a pas si longtemps, j’en faisais car j’étais inquiet pour la petite Sophie. Ses cris et ses pleurs me terrorisaient. Je ressentais son angoisse et je cauchemardais la nuit. Depuis qu’une dame a apaisé mes craintes, je n’en fais plus.
  • Tu voudrais ouvrir le flacon du rêve de ta maman ? me demande Lucas.
  • Oh oui, j’en meurs d’envie mais je n’osais pas te le demander.

Je suis aussi émotif qu’hyperactif. Les larmes me montent aux yeux instantanément à l’idée de transformer son cauchemar en rêve tout doux. J’ai beaucoup de peine pour elle d’autant plus que je sais que je suis à l’origine de son chagrin. Mais, un jour, je la rendrai heureuse, c’est sûr. J’espère que toute ma famille sera bientôt prête et que je serai assez patient pour mener à bien cette mission de la plus haute importance. Aujourd’hui, grâce à Lucas, je vais la faire sourire, c’est déjà un bon début. Dès que le rêve commence à faire ses effets, je la vois se détendre. Qu’elle est belle quand elle sourit ! Moi, aussi, je suis serein. Nous pouvons désormais rentrer au royaume puisque notre mission du soir est terminée.

  • Merci Lucas pour cette belle soirée !
  • De rien, avec grand plaisir !

 

Chapitre 7

 

L’été a laissé place à l’automne et à ses couleurs chatoyantes. Aujourd’hui, Dimitri a bien envie d’aller revoir sa maman. Depuis qu’il est arrivé au royaume il y a quelques mois, il n’a pas encore pris de ses nouvelles. Il avait besoin de temps pour s’y préparer. Il est évident que sa maman souffre encore. Jusque-là, il n’avait pas envie de le voir de ses propres yeux. D’ailleurs, Martine, à qui il va souvent rendre visite en salle de confidences, le lui avait déconseillé. Mais aujourd’hui, elle lui a donné son feu vert. Lui aussi se sent prêt psychologiquement pour cette épreuve. Il m’a demandé de l’accompagner. Un autre enfant vient avec nous. C’est la règle. La présence d’un pompier formé aux premiers secours est indispensable pendant ces sorties hautement anxiogènes. Dimitri est un peu stressé à l’idée de revoir celle qu’il chérissait le plus au monde. Il sait qu’il lui a fait beaucoup de peine en se donnant la mort. Aujourd’hui encore, le souvenir de cette dernière journée sur Terre lui fait toujours mal au ventre, même après tous ces mois. Après l’humiliation subie à l’anniversaire de Michaël, il lui semblait impossible d’affronter le regard des autres. Quand il avait décidé de se pendre, il n’avait pas trop pensé à sa maman sauf lorsque, dans les derniers instants, l’oxygène lui avait manqué. Mais, à ce moment-là, il était trop tard pour faire machine arrière. Séraphin avait alors exaucé son vœu en estimant qu’il avait déjà assez souffert sur Terre. Une nouvelle vie, plus belle, pouvait alors débuter pour lui. Au moins, au royaume, personne ne le juge et il s’y sent utile. Son humour communicatif était une cure de jouvence pour les plus tristes.

Alors que nous survolons son ancienne maison, je sens son stress monter. Il hésite car il a peur de ce qu’il va découvrir. Sa maman, elle, est occupée à allumer un feu dans l’âtre. A côté d’elle, un bureau réglable en hauteur et un tapis de marche sous celui-ci. Elle a toujours aimé écrire et il semblerait que sa passion ait pris beaucoup d’importance dans sa vie depuis que Dimitri l’a quittée. Sur ce bureau, un ordinateur est allumé, ouvert à la page des mails. Nous y jetons un coup d’œil et nous nous rendons très vite compte qu’Elodie est très investie au sein de diverses associations qui s’occupent d’enfants différents : des trisomiques, des jeunes avec un TDAH, des autistes. Il semble donc qu’elle ait comblé le vide affectif laissé par Dimitri en se consacrant à d’autres enfants. Son agenda est bien rempli. Je vois qu’elle anime des séminaires, qu’elle répond à des interviews et se rend dans les écoles pour y faire de la prévention.

Dimitri est très ému de la revoir. Il aimerait la prendre dans ses bras car il voit bien qu’elle est triste. Son regard n’a plus l’éclat qu’il avait quand elle se battait pour lui. La flamme qui l’animait n’est plus aussi vive. C’est évident. Il a envie de pleurer. A cet instant précis, il regrette un peu son geste même s’il est persuadé d’avoir fait le bon choix. Il aurait été malheureux sur Terre. Il sait aussi que sa maman se faisait beaucoup de soucis pour lui et qu’elle était toujours sur le qui-vive. Ces angoisses-là, elles, ont disparu. Et c’est le plus important. Emotionnellement, il se sent un peu retourné de la voir ainsi. Mais paradoxalement, il est heureux de voir qu’elle ne s’est pas laissée abattre. Sa mort n’aura pas été inutile. Ça le réconforte de le savoir car il culpabilisait beaucoup de lui avoir infligé de la peine. Avec lui, elle a perdu une bataille mais elle en gagne d’autres auprès d’autres enfants. Désormais, Dimitri va pouvoir avancer plus sereinement. Il repart apaisé et même avec un sourire. Il a revu sa maman et elle va bien. Quel soulagement ! Il reviendra la voir régulièrement. Il a eu une idée en revoyant le verger qui jouxte sa maison. Il a bien envie de les voir porter beaucoup de fruits l’année prochaine. Ce sera son cadeau à lui pour sa maman. Même s’il n’a pas ce pouvoir, il va demander à Thibaut d’exaucer son vœu à sa place.

Du côté de Sophie, comme elle  s’est rendue compte qu’au royaume, personne ne lui veut de mal, bien au contraire, elle est beaucoup plus joyeuse. Elle a repris confiance. Elle a retrouvé le sourire et rit même à gorge déployée aux blagues de son ami. Dimitri et elle sont devenus inséparables. Il lui a raconté avec beaucoup d’émotion sa journée sur Terre et comme lui, elle aimerait bien revoir sa maman. Elle nous demande de l’accompagner. Après avoir obtenu le feu vert de Séraphin, nous nous rendons à Nîmes. Elle n’a que très peu de souvenirs de son ancienne vie mais elle se rappelle qu’elle vivait dans un immeuble du centre-ville et qu’elle allait à l’école à pied. Nous survolons la cour de récréation. Il est 10h. Les élèves sont de sortie. Ils jouent en petits groupes.  Sophie reconnaît quelques camarades mais elle ne se souvient plus de leurs prénoms.

Nous la tenons chacun par la main alors que nous nous approchons de son ancien appartement. Je sens ses doigts devenir moites contre les miens. Tout comme Dimitri à l’approche de sa maison, elle se raidit. Elle s’arrête net nous obligeant à faire de même. Elle nous tire même en arrière. L’angoisse la submerge. Elle ne veut plus y aller. Le souvenir de son papa la terrorise. Les images de ses derniers instants sur Terre lui reviennent à l’esprit. Comme souvent, il était rentré ivre à la maison. Pendant le repas, Sophie avait eu le malheur de renverser son verre d’eau par terre, déclenchant ainsi sa colère. Il l’avait alors saisi par les cheveux et l’avait balancée de toutes ses forces dans l’escalier. Elle se rappelle qu’elle était terrorisée en haut des marches ensuite, c’est le trou noir. Elle ne se souvient de rien jusqu’à ce qu’elle reprenne connaissance aux bras de deux pompiers ailés qui l’emmenaient dans le ciel.

Nous sentons bien qu’elle perd pied à nos côtés. Elle est à deux doigts de s’évanouir tellement la pression est forte. Elle pleure et nous supplie de l’éloigner de cet endroit.

  • Non, non, gémit-elle. Je veux rentrer.

Je me sens désemparé comme lorsqu’elle se mettait en boule à l’approche d’un homme au royaume. A mon tour, je me sens mal. Je ne sais pas comment l’apaiser. On n’aurait pas dû venir ici. A quoi bon lui infliger cette épreuve ? Nous devons la ramener d’urgence à l’infirmerie. Contrairement à moi, Dimitri, lui, ne perd pas son calme. Avec ses interventions en tant que pompiers, il a appris à gérer les situations difficiles et à rester serein quoi qu’il arrive. Il a l’habitude de côtoyer la mort et la souffrance des humains. Il ne se laisse pas démonter par les cris et les pleurs de Sophie. Il garde son sang-froid. Il sait exactement ce qu’il doit faire dans pareille situation. Il a sur lui une crème apaisante qu’il applique sur le front de Sophie. Je la vois se détendre progressivement. Ses pleurs cessent. Le silence revient. Je décompresse. Je n’ai vraiment pas aimé ce moment. Je me suis senti dépassé par les événements et incapable de prendre une décision. S’il n’avait tenu qu’à moi, je me serais bouché les oreilles et j’aurais appelé à l’aide.

  • Bravo Dimitri ! Quel sang-froid ! Je t’admire. Quel professionnalisme aussi !
  • Merci Timéo, tu me flattes mais j’accepte tes compliments avec grand plaisir.

Il accompagne ses paroles d’un geste qui me fait rire. Il fait semblant de retirer un chapeau imaginaire sur sa tête, se courbe et effectue une jolie révérence. Un vrai clown ce Dimitri. Un acteur de talent, un humoriste au grand cœur. Je suis bien content d’être son ami et que ce soit lui qui nous ait accompagnés. Je ne me sens pas aussi proche des autres pompiers. Aujourd’hui, j’ai eu une bonne leçon. L’histoire se termine bien mais j’ai eu terriblement peur. Quand j’ai pris mon envol ce matin, je n’ai jamais imaginé que ça pouvait tourner aussi mal. Je me faisais une joie de sortir avec Sophie. Je pensais qu’elle serait plus heureuse après avoir revu sa maman. Mais, j’ai bien compris que le retour sur Terre pouvait être une étape éprouvante pour les enfants et qu’il ne faut pas prendre à la légère leurs réactions. En tout cas, moi, je sais que je n’étais pas prêt à vivre cela. C’est évident. J’ai besoin de me faire réconforter. Comme Sophie est apaisée, nous pouvons rentrer.

A peine arrivés, Christine me demande de la suivre.

  • Viens Timéo. Je dois te dire quelque chose.

J’aurais préféré un câlin là tout de suite. Pourquoi aller en salle de confidences ? Je suis un peu stressé à cette idée. Malgré tout, je m’installe dans le canapé, prêt à entendre ce que Christine a de si important à me révéler.

Elle me badigeonne de crème apaisante. Je me détends quelque peu.

  • En voyant la réaction tout à l’heure de Sophie, de commun accord, Séraphin et moi, nous avons décidé d’effacer de sa mémoire tous ses souvenirs de sa vie terrestre. Son traumatisme est trop important pour qu’elle arrive à le surmonter.

Je ne savais pas que c’était possible. J’en suis à la fois épaté et perplexe.

  • Ma question va sans doute paraître bête…mais pourquoi ne pas lui avoir effacé sa mémoire dès son arrivée ? On aurait pu éviter tout ça, non ?
  • C’est un peu plus compliqué que ça. Avoir des souvenirs de sa famille, c’est bien aussi car ça permet de garder un lien pour plus tard. C’est comme pour Dimitri : même si c’est douloureux pour lui de revoir sa maman, cela lui fait aussi du bien de la revoir car elle fait partie de ses souvenirs heureux. Il ne voudrait certainement pas qu’on les lui efface.
  • Je comprends.
  • C’est une décision qui ne prend pas à la légère. Après ce lavage de cerveau, Sophie n’aura plus aucune attache sur Terre. Quand sa famille viendra la rejoindre ici, elle ne les reconnaîtra pas non plus. Ce sera la même chose que pour les bambins. Rappelle-toi de la rencontre entre Boris et Lucas.
  • Ah oui ! La maman de Sophie deviendra une étrangère pour elle, c’est bien ça ?
  • Oui, en effet. Mais au moins, elle ne reconnaîtra plus sa ville, ni sa maison. Ses sorties sur Terre seront plus sereines.
  • Elle n’aura plus de traumatisme et ça c’est un très gros avantage, non ?
  • Oui, elle a bien assez souffert. C’est pour cette raison que Séraphin et moi nous sommes tombés d’accord. Une mamie est en train de la consoler. Quand elle dormira, nous l’emmènerons en salle d’oubli. Quand elle en sortira, elle n’aura plus aucun souvenir.
  • C’est cool pour elle. Elle repartira de zéro et sera plus heureuse !
  • Exactement, tu as tout compris, Timéo !

Je me sens mieux, même apaisé. Après toutes ces émotions, j’ai quand même besoin d’un gros câlin. Je vais voir ma mamie préférée, Séraphine.

...à suivre...

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