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Smooth Operator

Smooth Operator

Publié le 18 juin 2022 Mis à jour le 18 juin 2022
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Smooth Operator

Mes responsabilités au sein de la section Barbouseries de Proximité du Département Action m’amènent régulièrement à jouer les spin doctors. Servir d’intermédiaire.  Appuyer au bon endroit. Faire circuler la bonne information, la murmurer dans la bonne oreille. Pour que la vérité la plus favorable fasse son chemin.

Nous autres aventuriers du quotidien qui avons la rue pour terrain de jeu, nous savons qu’il y a toujours plusieurs vérités : la vérité chef, la vérité j’te jure, la vérité sur le coran de la Mecque, la vérité vraie, la vérité wallah. Il n’y a pas d’ordre ni de hiérarchie dans ces vérités. Sinon ce serait reconnaître qu’il y a dans chacune une part de mensonge. Ce n’est bien entendu pas le cas. C’est juste une question de point de vue, de regard, de perspective.

Ces derniers jours ont été particulièrement éprouvants. Un grave incident a eu lieu. De bons petits gars s’étaient pris une vilaine faciale du destin. La bonne grosse tuile qui te fait boire la tasse dans le jus de fosse septique sans préavis. Il s’agissait de retirer le plus délicatement possible la batte cloutée qu’un dieu qui n’aimait pas les hommes de bien leur avait sauvagement enfilée dans l’orifice. 

Il a fallu œuvrer dans l’ombre. Négocier sans en avoir l’air. Brosser dans le sens du poil. Se rappeler au bon souvenir de tel ou tel, en prenant soin de ne pas évoquer ce vieux dossier enterré tout en suggérant qu’on a toujours une pelle dans le coffre en cas d’ultime nécessité. En gros il fallait être efficace, mais avec la manière. Le terrain était miné et la subtilité de mise. Et vous le savez aussi bien que moi : il est particulièrement fatigant d’être subtil.

L’opération avait été concluante. Un succès total était inenvisageable, mais la meilleure issue avait été obtenue. Je sortais de cette épreuve aussi victorieux que possible, mais exténué. À deux doigts de glisser et de parler de charge mentale (ou pire, émotionnelle) comme une mémère névrosée adepte des magasines psycho. Évitons-nous ce cirque et toute publicité mensongère autour de mon empathie démesurée. 

J’étais surtout envahi par un impérieux besoin de repos. Ça tombait bien : un voyage était programmé. Opération Azur. Non, pas le projet de coup d’État des zinzins complotistes, une autre, qui consistait à glander sous les palmiers en marge d’un congrès de prothésistes en prenant quelques notes en vue de futurs coups tordus. Rien qui devait m’empêcher de profiter du soleil et des buffets à volonté sur fond de musique lounge.

Je dis « musique lounge » mais en réalité la bande sonore du resort tunisien était quasi exclusivement composée de reprises easy listening des top-hits de toute la vie, et (dans leur version originale cette fois) des désormais incontournables rengaines de The Weeknd et surtout du very best of de Sade. 

En 1984, Sade Adu livrait au monde son Smooth Operator. Morceau mythique qui a permis à des générations de mecs dans mon genre de fantasmer leur vie borderline en se rachetant une conscience vernie au saxo glamour. Dans sa version longue, le clip de smooth operator met en scène un queutard proxénète sans cœur, trafiquant d’armes et sosie de Candelero (ça, on ne le saura que bien plus tard) supposé être sexy et irrésistible. Même si la romance avec Sade tourne au vinaigre et que le malfrat connaît une fin tragique en chutant d’un toit lors d’une confrontation épique avec la police, le solo de saxo est suffisamment sirupeux pour nous convaincre que le crime et les mains au cul, c’est plutôt cool.

Dans une piscine chauffée au pipi, je me baignais avec deux femmes en burqini qui, à ma grande surprise, se comportaient exactement comme toutes les autres : en faisant mine d’ignorer mon banana hammock avec un certain dédain. Ah, la pudeur islamique ! Les temps nouveaux ne semblaient décidément plus valider la sexitude des smooth operators. Dommage.

Je poursuivais ma mission et confirmais par quelques constations les soupçons de la section Bruits de Chiottes du Département Action. Je trouvais même le temps de boucler quelques piges freelance entre deux cocktails au roof bar. J’avais vraiment besoin de repos, mais je n’arrivais pas à décrocher et à sortir d’une hyper-vigilance totalement inutile. Au lieu de profiter des heures off, je ne pouvais m’empêcher d’observer et d’évaluer. 

Le niveau de service dans cet hôtel était insuffisant. La raison évidente était que les employés étaient dans le meilleur des cas mal managés et au pire, pas managés du tout. Je repérais le manège de chacun et les classais en trois groupes. Certains travaillaient avec entrain et bonne humeur. D’autres faisaient tout pour esquiver le boulot et fuir le regard des clients qui auraient pu les solliciter. Une dernière catégorie ne cachait carrément pas son dégoût tant pour leur job que pour ces porcs de touristes. 

À demi assommé par un cocktail mal dosé, je fantasmais un épisode de cauchemar au resort où un Etchebest shooté au crack faisait une boucherie pour se débarrasser du groupe 3, ce qui par enchantement réveillait la motivation du groupe 2. Le groupe 1 obtenait bien évidemment une promotion pour encadrer le staff requinqué et réécrire la carte du buffet revisitée avec des produits du marché. 

Et le smooth operator dans tout ça ? Dans quelle aventure ce serait-il lancé dans pareil contexte ? Il aurait probablement distribué quelques bakchichs sous la table pour se mettre les leaders négatifs dans la poche. Il aurait un peu séduit, un peu menacé, fait chanter de-ci de-là, pour finalement tirer parti du bordel ambiant et monter son business dans le business. Pourquoi pas en faisant tapiner les masseuses du spa dans les piaules des vilains congressistes esseulés entre deux PowerPoint… On aurait même pu faire raquer la start-up de céramique révolutionnaire qui tentait de les corrompre. Elle se serait largement remboursée ensuite avec le fric de la sécu.

Ici, j’avais l’occasion de souffler. Il fallait que j’arrive à décrocher ! Je n’étais pas là pour faire un putain d’audit sur ce repère de fumistes qui avaient sûrement les meilleures excuses du monde, probablement victimes d’un traitement indigne dans les arrière-cours de l’industrie touristique. Je n’étais pas non plus venu pour booster mon score de street-cred déjà hypertrophié pour un mâle blanc issu de la classe moyenne en fin de quarantaine. Et pourtant… J’avais presque oublié que l’aventure était toujours là, tapie dans l’ombre, attendant de nous aspirer au coin d’un bloc, au détour d’un palmier.

Lors d’une surveillance discrète menée près du bar de la zone bien-être, je prenais en flagrant délit un pisciniste en train de refourguer des serviettes de bain sales à une maman venue patauger avec ses vilains rejetons dans le bassin couvert. Le pool guy avait carrément tapé dans le tas putride de la salle de sport. Le tissu éponge devait être imbibé de sueur de sportif. Ce jus particulièrement mal odorant sécrété par les accros du shaker aux prots. Quelle horreur ! Un sourire satisfait tordant sa tronche de fourbe, il avait plié à l’arrache les draps de bain en trois avant de les tendre à Caroline Ingalls qui n’y avait vu que du feu. 

Cette fouine sournoise allait regagner son local technique quand je l’avais attrapée au vol. « Dis donc Kamel, c’est pas joli joli ce que tu viens de faire ». Il niait un peu pour la forme avant de se reprendre en expliquant que la réserve de serviettes propres était épuisée et qu’il devait aller en chercher à l’autre bout du complexe, dans « l’autre resort ». C’était loin, c’était chiant. Il avait fait au plus rapide. En plus ces gamins l’emmerdaient depuis trois jours. Ils étaient bruyants et mal élevés. « OK OK . Mais comment ça ? Quel autre resort ? » Pour sauver sa peau, Kamel avait tout balancé. Un mystérieux monde parallèle se trouvait au-delà du mur ouest. On pouvait y accéder en passant par la plage.

À la nuit tombée, je me glissais dans l’ombre pour passer de l’autre côté du miroir. « L’autre resort » était un cloaque sombre et hostile hanté par une clientèle hagarde. Ces damnés du tourisme probablement blacklistés par tous les voyagistes du globe avaient trouvé refuge dans ce all-inclusive désolé qui ressemblait à une copie moldave d’un Port-Barcarès tchernobylisé. Je marchais parmi ces ombres en espérant être invisible, tel Rick Grimes dans les rues du TWD S01E01. Je constatais que tous les zombies circulaient dans les allées mal tracées entre les immeubles dans une même direction. Dans un concert de claquements de tongues et de frottements de sandales, tous se dirigeaient vers le seul lieu correctement éclairé du village : la scène des animations du soir. 

Quelques minutes plus tard, j’étais assis sur une chaise en plastique bancale pour assister au spectacle le plus consternant qu’il me fut donné de voir. Trois jeunes éphèbes du bled se roulaient dans du verre pilé et sur des planches à clous, en se faisant piétiner par des vacancières en surpoids. Chaque cascade était timidement saluée par des applaudissements tristes et forcés. C’était long et pénible, le seul espoir de rebondissement majeur était éventuellement une blessure grave. 

bled show

Au bout d’une heure d’ennui et de malaise, sans œil crevé ni égorgement spectaculaire, je décidais de m’éclipser et de regagner mon Elysium en progressant furtivement de palmier en palmier. L’agent infiltré ne s’était pas fait gauler comme un vulgaire Indiana Jones dans le temple maudit. Il rentrait au bercail physiquement indemne, mais psychologiquement atteint. Assister à la prestation d’un âne lubrique dans un bouge zoophile des bas-fonds de Tijuana n’aurait probablement pas été plus traumatisant.

Deux jours plus tard, dans l’avion qui me rapatriait vers la canicule européenne (avec un jour de retard pour cause de grève générale à l’appel de principal syndicat de travailleurs tunisien), je mesurais le prix d’une vie haletante d’aventurier international prêt à relever tous les défis. Après avoir longuement pesé le pour et le contre, mon verdict était sans appel. Pas question de renoncer à ces pics d’adrénaline  dans ces réalités corrompues par nos vérités wallah ou nos verités vraies. Pourquoi ? Pour accepter que nous sommes juste en train de nous gaver au buffet du tout-inclus pendant qu’il y a le feu aux cuisines ? Un peu de sérieux ! Diamond life, lover boy. We move in space with minimum waste and maximum joy

Article original publié sur le site reznyk.com.

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Commentaires (2)

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Luce 6 jours

la batte, l'orifice, les poils, la pelle, les coups (même tordus), Sade (la chanteuse ou le marquis), fausse pudeur et sexitude... j'en passe et des meilleures...il a faim ou quoi... ;-))
Bon mais ce qui compte c'est qu'il est toujours aussi bon... pleasure to see you bab !!!
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Paul Reznyk 2 jours

Merci beaucoup pour ce commentaire très encourageant, et la meilleure prolongation de mon modeste post !

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