La rose et le bouclier
La rose et le bouclier
Les plus jolis 14 février sont, pour moi, ceux de l’enfance.
Quand on emprunte, presque pour jouer, les codes des adultes que l’on admire encore, avant de s’apercevoir qu’ils sont galvaudés, pervertis par des schémas hérités de génération en génération.
On a oublié qu’avant d’être une fête sur papier glacé, cette date était un cri, un rite sauvage où l'on frappait le sol de lanières de cuir pour réveiller la vie.
Aujourd'hui, la machine de guerre commerciale a tout lissé.
Au XIXe siècle, un ingénieux M. Cadbury a eu le coup de génie de vendre de l'amour cacaoté dans de jolies boîtes en forme de cœur, ornées de roses.
Une fois les douceurs dégustées, nos mots bleus trouvaient leur écrin de velours pour l'éternité.
Désormais, on ne conserve plus rien.
On n'écrit plus de proses qui froissent ou qui parfument ; on expédie des textos jetables, peuplés de légumes suggestifs, de fruits synthétiques ou d'onomatopées qui meublent le vide.
On a troqué le parchemin pour le pixel, et la pudeur pour la caricature.
On attend, immobile, l'hommage d'un bouquet comme une validation sociale, prisonnière d'une industrie de l'apparence qui nous assigne à résidence : espérer le geste, sourire à l'orfèvrerie, se taire derrière les pétales.
Offrir des fleurs, des chocolats, une parure à sa dulcinée, parce que c’est plus ou moins imposé...
C’est un peu triste.
Comme répondre à un diktat érigé de toutes pièces pour masquer les silences d'un quotidien qui s'étiole.
On achète du rose pour oublier le gris des compromis.
On offre de l'éphémère pour ne pas avoir à bâtir du solide ou regarder vraiment ce qui se cache derrière ses pupilles ternies.
On drape de papier de soie des tiges coupées pour ne pas voir que le sol se dérobe.
On offre du sucre pour masquer l'amertume des concessions que l'on ne compte plus.
Pour moi, cette année, "l'amour" a pris un autre chemin. Il ne s'écrit pas en lettres d'or sur un carton d'invitation, mais en caractères d'imprimerie sur des formulaires administratifs.
Il n'est plus dans le paraître, mais dans le "devenir".
La plus belle preuve d'amour, ce n'est pas le présent que l'on porte, c'est le bouclier que l'on construit de ses propres mains pour retrouver sa place au monde, pour se retrouver soi.
C'est là que réside la vraie rébellion : refuser d'être celle qui attend pour devenir celle qui agit.
Les plus jolis de mes 14 févriers resteront pour moi ceux de mes premières amours…
Flo, mon petit amoureux du CM2 qui avait cassé sa tirelire pour m’offrir, les joues rosissantes, un petit cœur parfumé.
Et Gildas, plus tard, qui pour la première fois de mon existence m’a fait sentir comme si j’étais l’unique femme qui ne compterait jamais.
C’est peut-être le gris de mon ciel qui me fait m’exprimer ainsi.
Peut-être qu’un jour le vent d’ouest tournera et que je sourirai aux anges devant une rose aux pétales parfaits ou devant un poème que je m’empresserai d’encadrer.
Après tout, ne dit-on pas que ce n'est qu'au moment de son dernier souffle que l'on sait avec certitude ce que c'est que d'avoir aimé?
Juliette
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Gabriel Dax il y a 3 heures
Tu te doutes bien que j'adore ce texte, bien que sombre dans ce qu'il relate et le futur nuageux qu'il implique.
Cependant, je suis toujours à suivre des yeux l'arc-en-ciel que le soleil dessine dans la pluie.
Il est donc tant à découvrir, à vivre, à aimer avec ce dernier souffle qui nous dit : " tu l'as vécu." et nous laisse partir dans un dernier sourire.
Juliette Norel il y a 4 minutes
Merci pour ces mots si justes. C’est vrai, l’arc-en-ciel ne peut naître que de la rencontre entre la pluie et la lumière. Mon texte est un bouclier, mais il ne ferme pas la porte au soleil, bien au contraire. J'aime l'idée que le dernier souffle soit un sourire de gratitude.
Pascaln il y a 4 heures
J'aime les plumes qui, même de façon plus ou moins adoucie ou pas posent des mots simples et lucides sur la vie vraie...
Ainsi, j'aime ce texte. Merci.
Juliette Norel il y a 3 minutes
Merci infiniment. Écrire la "vie vraie", avec ses ombres et ses éclats, est parfois un exercice d'équilibre difficile. Je suis touchée que ces mots simples aient trouvé un écho chez vous