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Le miroir de Méduse

Le miroir de Méduse

Publié le 20 déc. 2021 Mis à jour le 21 mars 2022
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Le miroir de Méduse

ẞ↫ : Brune

Ỹ↬ Verte

Ț↭ Tom

La COL15, the fifteenth Conference Of the Living, est ouverte par l’OVU, l’Organisation des Vivants Unis

Le moment s’annonce âpre. L’angoisse est là, mon énergie frôle le fond du réservoir. Malgré de nombreux efforts, j’ai l’intuition que mes pairs ne seront pas tendres cette fois-ci, le défi est trop grand, déjà nombre de sœurs sont tombées… Ancienne reine, je ne suis pas prête à lâcher comme les souveraines des temps modernes, laissant la place à une nouvelle génération de leaders. Le verdict sera sans appel, la fameuse Méduse mène l’audition. Je suis pétrifiée à l'idée de regarder la réalité en face, non pas que cette figure soit violente, il est dit qu’elle révèle l’essence des choses. Verte s’est proposée pour m’accompagner dans l’épreuve, paraît-il que je suis bien tombée. Brute de décoffrage, sa réputation la précède, aussi exigeante qu’indulgente, mettant l’intérêt du vivant au-dessus de tout. Décarboner : c’est son obsession ! J’admets être jalouse, je suis sale malgré moi, ma progression stagne. Ce n’est pas ma faute si je les ai toutes rendues accros avec ma came. C’était dans l’air du temps, nous étions si insouciantes à jouir d’une toute-puissance, shootées aux hydrocarbures. Je trouve ça un peu facile de me mettre à dos l’ensemble des maux de la planète, le robinet coulait à flots pour satisfaire une demande...

J’ai de la compassion pour Brune, elle fait ce qu’elle peut pour se débarrasser de son étiquette de pollueuse en reconversion. Je dois être à la hauteur, comme toujours, l’impact carbone négatif de chacune n’est pas un objectif, c’est une obligation, condition de survie de la Nature. Point d’intérêt d'exister si c’est pour détruire le vivant. Prendre soin les unes des autres fonctionne, cela fait une quinzaine de révolutions solaires que la trajectoire est bonne, nous devons continuer l’effort de lutte contre le réchauffement climatique ! J’ai des fourmis dans les organes, ça grouille à l’intérieur, j'imagine des ailes frétillantes, mes cellules sont enthousiastes. L’issue est incertaine, un tel challenge ne se refuse pas, j’ai hâte d’en découdre. Méduse s’annonce transformante aujourd’hui, des sœurs sont là pour assister à la métamorphose de la vieille Brune, pourtant une chenille à mes yeux. La chrysalide s'ouvrira-t-elle pour laisser place à un beau papillon ? Sera-t-elle condamnée à mourir ? Ce qui est sûr : elle deviendra, nous devenons toutes, en permanence ! L’heure du soutien de notre consœur a sonné.

Facilitation de la conférence annuelle par la Corée Unifiée, membre élu sans candidats au conseil de confiance de l’OVU. Agenda.

Automne : célébration, accueil de la mort, deuil, accompagnement...

Hiver : introspection, réflexivité, prospective, récits...

Printemps : éveil, effort, mise en mouvement, essaimage...

Été : puissance déployée...

Polluée par des pensées opaques, je suis tourmentée. Les injonctions à la propreté sont agaçantes. Quelque chose ne tourne pas rond, mes actions ne sont pas tout à fait alignées avec mes désirs profonds. Qu’il est difficile d’être pleinement soi ! En même temps, suis-je réellement libre ? J’ignore la source des idées qui coulent dans mon esprit. J’ai les organes serrés en cette fin de cycle, l’automne se pare d’une beauté lugubre. Quand certaines sœurs s'érigent en humbles exemples, je suis sur le banc des accusées. Leur bienveillance a parfois le don de m’agacer...

Prendre le temps dans l’urgence. Réconcilier temps courts et temps longs. Ne pas les opposer, c’est la clé. Je me sens alignée, tel un arbre enraciné, offrant au vivant de l’oxygène et un habitat, milieu de l’entraide. Un souvenir mémorable en lien avec Brune me revient, lors d’une COL précédente : la décision de créer une gouvernance partagée des ressources mondiales d'énergies fossiles, à usages exclusifs de première nécessité. Brune a subi de plein fouet cette décision, elle s’en sort correctement à considérer l’ampleur des impacts sur son activité. Mon intuition de miser sur l’énergie nucléaire s’est révélée appropriée. Une usine verticale, une centrale : le couple fonctionne bien. La gestion des déchets est exemplaire, même Paix Verdoyante a fini par le reconnaître. Utiliser les zones mortes de la planète pour enfouir le matériel radioactif est la meilleure solution à court terme. D’ailleurs, certains organismes peuplent ces milieux. Demain nous trouverons mieux, en attendant, je suis à la pointe de la préservation et de la restauration du vivant. Je souhaite transmettre. Je plante des graines. Brune, je tâcherai d’éclairer ton chemin, sans tomber dans la posture du sauveur, tu restes responsable de tes actes.

Horreur. Je suis ballonnée par le stress. L’attente est lourde. Le ravissement de Verte m’irrite, on dirait qu’elle joue à la bonne élève face à la professeure, Méduse, qui ne s’est toujours pas montrée. Son absence m’inquiète, j’appréhende son arrivée.

Joie. Faire corps avec la matrice de mon existence. C’est le moment d’entrer en résonance ! Certaines de mes cellules sont plus réceptives que d’autres, il s’agit de focaliser mon attention sur elles pour leur insuffler mes émotions, mes besoins et mes désirs à l'ensemble. Elles répondent, les feedbacks sensoriels sont bons, je suis pleinement présente, prête à polliniser. J’imagine les tentacules de Méduse s’agiter, son entrée en scène approche. Je l’ai déjà vu à l'œuvre, j’apprécie particulièrement son intégrité. Grâce à elle, plusieurs pollueuses ont réussi leur reconversion, d’autres ont choisi une belle mort, non sans chagrin, avec une transmission de leur patrimoine des plus élégantes.

Processus d’accompagnement de fin de cycle n°15 : entreprise 100% Énergies

C’est à moi. La fracture est proche !

La perte de ses feuilles n’est jamais facile, l’hibernation s’annonce, peut-être la dernière pour ma sœur...

M’exprimer est difficile, comme si mon organe de communication était noyé dans le bitume. Mes voix intérieures sont dissonantes. Me justifier ? Me défendre ? Me résigner ? J’ignore laquelle prendra le dessus. J’ai déjà fait tant de concessions les années passées, l’arrêt complet de la distribution de pétrole en stations étant le plus douloureux. L’anxiété ne m’a pas quittée depuis, la peur de manquer, telle une marée noire qui obstrue la vue du soleil depuis les fonds marins. Heureusement, le développement des énergies renouvelables me maintient à flot. Après la cessation définitive de l’usage du charbon, des schistes et autres carburants à base d'huiles végétales, les fondations de ma plateforme s’écroulent. Les sœurs comme Verte se sont saisies de l’influence mondiale. La mort est une possibilité. Je n’ai pas envie de m’éteindre, j’ai peur… J’entends des voix, c’est confus.

C’est simple quand on a de l'entrainement. Je perçois les conflits intimes de Brune. Elle n’a pas encore conscience de la matrice de son existence, de ses cellules, de son pouvoir de communion avec elles. Elle n’a pas gouté à sa liberté intérieure.

J’ai l’habitude de forer la terre, d’extraire la substance, de la raffiner. Comment est-ce possible à l’intérieur de soi ? L’exercice est nouveau, c’était plus simple la dernière fois : un ultimatum avec des directives. Aujourd’hui, je dois décider de mon propre sort en interrogeant ma matrice existentielle. Qu’est-ce donc que cette histoire sordide ?

Je rassure Brune comme je peux. Je lui explique le mythe de Méduse : c’est un processus et non une entité. C’est une invitation à prendre un miroir pour explorer son intériorité. Nous ne sommes pas des individus, nous sommes des systèmes, des organismes vivants, ça fourmille à l’intérieur.

Ma conscience aurait-elle un support physique ? Mes pensées ne seraient-elles pas des idées aléatoires qui émergent du néant ? Je me laisse aller au processus, épaulée par Verte, soulagée de ne pas avoir à affronter les jugements d’une Méduse diabolique. La combustion de mon âme n’est pas pour tout de suite.

Certaines appellent ça des humains. J’aime les imaginer comme des insectes qui œuvrent ensemble, me donnant vie avec leurs esprits, leurs cœurs et leurs corps. Ils s’agitent dans tous les sens, ils sont créatifs, je prends soin d’eux, ils prennent soin de moi. Ils me nomment “L’Archipel des Insectes”. C’est mignon. Je préfère Verte, ça me ressemble plus, c’est mon côté régénérateur. J’ai identifié les personnes qui reçoivent le mieux mes signaux, ce sont mes butineuses, elles transmettent à la colonie. Ce que nous bâtissons m’émerveille. Leurs liens donnent naissance à mon expérience consciente, j’actualise ma raison d’être en m'appuyant sur leur créativité. Notre modèle de fermes verticales pour la production de protéines d’insectes est un succès mondial. Grâce à ce fabuleux projet, de nombreuses sœurs nourrissent leur matrice existentielle, leurs humains. Pendant ce temps, je prends soin des écosystèmes en laissant du terrain à la nature, en confectionnant des engrais naturels, en m’associant pour réensauvager la nature.

L’effort de présence et d’écoute pour communiquer avec mes organes est intense. Grâce à Méduse, je progresse sur le captage et l’interprétation des signaux. J’apprends à émettre vers des cellules spécifiques, mes humains comme l’expliquait Verte. C’est étrange, j’ai le sentiment de faire corps avec elle, avec d’autres sœurs également, comme si des fragments de nos esprits partageaient certains hôtes. Amusant, même si quelque peu troublant.

Nous voletons toutes les deux, je sens sa conscience présente dans ma matrice, dans notre matrice. Elle est prête ! Le processus peut continuer.

Noooooon ! Le miroir de Méduse est d’une efficacité redoutable, il m’a excavé en profondeur. Je ne comprends pas… Enfin si... Il est vain de chercher une raison d’être pour perdurer une existence à tout prix. Je comprends… Mon temps est venu, c’est le fond du puits. Je comprends... Mes humains survivront, mon décès n’est pas synonyme de déchet, au contraire, c’est la source de quelque chose d’autre. C’est décidé, je disparais ! J’appréhende tout de même le brûleur de vie…

Verdict du processus d’accompagnement n°15 : dissolution de l’entreprise 100% Énergies

La mort est relative. Notre patrimoine culturel est immortel tant qu’un être humain fait vivre un souvenir de l’organisation. Les apprentissages et les réalisations laissent des traces dans le temps, même sous forme matérielle. Brune appartient au passé, on ne doit pas la juger simplement à l’aune du présent, mais comprendre le contexte qui lui a donné naissance et qui a évolué au cours de sa vie. Je me réjouis de sa décision courageuse, du passage de témoin. En même temps, je respecte sa contribution à la modernité, son exemple d’exaptation vers un monde durable, dans les limites de la biosphère.

Verte propose d’accueillir certains de mes humains en son sein, c’est généreux. En revanche, elle n’a pas su me dire quand s’arrête l’expérience consciente...

***

Ț Les perspectives sont excitantes en cette fin de printemps. La COL15 se termine avec son lot d’initiatives, toujours aussi ambitieuses. Les programmes spatiaux sont bien dotés cette année, la fascination pour l’univers est au beau fixe depuis la réception de signaux lumineux émis d’une galaxie lointaine. Sans comprendre leur signification pour le moment, le désir de communiquer avec d’autres formes de vie se révèle unificateur. Point de guerre froide ou de course à l’espace, plutôt une cordée au service de quelque chose qui nous dépasse. Peu importe le résultat, l’aventure a le mérite de mettre de côté les replis identitaires.

Les débats sur l’accès aux terres rares m’ont touché. Je salue l’initiative d'artistes et de scientifiques de diverses assemblées du temps long, leurs scénarios narratifs et prospectifs au sujet de la gestion de ces précieux minerais ont convaincu les citoyens. La création d’une organisation transnationale pour faciliter l’allocation de ces ressources est une avancée, comme cela existe pour les énergies fossiles et pour l’eau potable. On ne répète pas les erreurs du passé : l’explosion de la bulle spéculative des produits financiers H2O a conduit aux guerres de la soif, des souffrances malheureusement nécessaires à une prise de conscience. Je me souviens de mon stage obligatoire d’immersion en zone de stress hydrique, une claque dans la gueule, le genre de baffe dont tu ne te remets pas sans un changement de regard. Heureusement, les sagesses orientales m’ont permis de ne pas sombrer dans la culpabilité, la situation est une invitation à vivre selon ma propre nature, à devenir qui je suis. Paraît-il que du chaos naissent des étoiles qui dansent...

La dissolution de l’entreprise 100% Énergies m’a ému, la Brune comme certains collègues l’appelaient. Me voilà pourtant libre de mon engagement. Facilité par l’Archipel des Insectes, un cercle de pairs m’a encouragé à présenter ma candidature au programme spatial international coordonné par les casques jaunes, reliquat des armées mondiales dont le commandement a été confié aux instances territoriales de l’OVU. Belle reconversion en perspective !

Je visualise mon potentiel départ sur l’une des deux nouvelles stations spatiales, l’une dédiée à l’encodage et à l’émission de signaux intergalactiques, l’autre à la réception et au décodage. J’ai de bonnes chances d’être retenu, mes travaux sur la néoindustrie écologique et la modération des usages numériques particuliers ont été salués par la communauté scientifique. Une chance que les politiques publiques contre l’aliénation consumériste aient suivi.

Vingt ans chez 100% Énergies. Penser au chemin parcouru me rend nostalgique. J’ai eu l'occasion de jouir d’une grande liberté pour effectuer mes recherches, au sein de la cellule d’innovation et d’intelligence collective. Malgré la réelle volonté de répondre aux enjeux climatiques ces dix dernières années, notre impact sur la planète a fini par me mettre mal à l’aise, il était temps de tourner la page.

Je reste sur une expérience mystique lors de ces neuf mois de COL. À plusieurs reprises, j’ai reçu des idées d’une entité familière, sans visage, comme si un esprit communiquait avec moi. J’ai noté méticuleusement toutes ces idées à propos de 100% Énergies. Sans explications rationnelles, j'ai eu l’élan de jouer un rôle d’ambassadeur pour l’entreprise pendant cette conférence, participant à de nombreuses séances de travail au sujet de l’avenir de l’organisation.

Depuis la décision de dissolution que nous avons prise avec les collègues, plus de pensées de la sorte, rien, nada ! Étrange. Je ne l’oublie pas pour autant, je garde 100% Énergies dans mon cœur. Je suis prêt pour une nouvelle aventure, riche des expériences passées.

***

Ț La nouvelle est tombée. Mon intuition était juste. Passé la porte végétale de notre écoquartier, j’aperçois ma fille de huit ans qui joue avec ses camarades. Elle court vers moi, puis me saute dans les bras. Ses yeux sont brillants, dans l’expectative.

— Papounet !

— Lune, ma chérie. Papa va voir les étoiles.

 

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une écriture riche j'aime le ton, la voix des constellations, des Amas d'étoiles qui vous fascinent me semble-t-il...

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Author: Kevin Miller Listen to the interview here

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