elles disparaissent soudain
Mes Lecteurs habituels le savent, l’un de mes jeux favoris est de me placer ici où là, de préférence dans une zone d’ombre, à l’angle d’une rue, dans le recoin d’un Jardin Public, sous un porche, le long d’un quai de gare et de découvrir ces mystérieuses ‘Voyageuses de l’Impossible’ auxquelles j’essaie de prêter une existence hypothétique, de bâtir sans doute une sorte de légende, demeurant toujours à distance, m’immisçant dans le sillage invisible qu’elles tracent lors de leurs déplacements. Rares sont celles qui surprennent mon manège (ou bien je fais mine d’entrer dans un bureau de tabac pour y faire provision de cigarettes ou acheter un journal) reprenant ensuite ma ‘filature’ avec aisance, naturel, faisant mine d’être attiré par le chant des oiseaux, le passage d’une voiture ou plongé dans les nouvelles du jour. Si bien que ne se sachant nullement suivies, mes Muses (oui, elles m’inspirent et on les retrouve parfois dans les pages de mes romans), déambulent avec spontanéité, se croyant seules au monde alors qu’en réalité, elles ‘m’appartiennent’, l’espace d’une déambulation, l’intervalle d’un rêve. Lorsque, tournant le coin d’une rue, elles disparaissent soudain dans la bouche d’ombre d’un immeuble, elles sont quittes de toute dette, elles sont libres d’elles tout come je le suis de moi ou bien le croyant puisque la plupart se retrouvent dans mes notes intimes et visitent parfois mes nuits sans sommeil.
Bien sûr et ce n’est qu’activité ludique, gratuite, je m’essaie au jeu des significations multiples, au jeu des hasards, au jeu imaginaire qui lance ses lianes volubiles dans toutes les directions de l’espace, dans toutes les mesures du temps. Donc, d’une manière irrépressible, dénuée de toute logique, vous revêtez les habits successifs d’une Fille de Joie lasse de ses nuits blanches, d’une Bourgeoise que son mari trop occupé délaisserait, errant aux hasards de l’heure dans ce square, cette salle de cinéma obscure, cette terrasse de café bourdonnante des mille et un bruits d’une jeunesse libre dont, en conscience, vous aimeriez rejoindre les rives ruisselantes et escarpées, tissées de beauté. Mais il est trop tard, vous le savez, feignez d’ignorer votre âge, montrant vos genoux désirants à qui veut bien les voir. Mais qui donc les voit, à part vous, à part votre irréfragable envie de demeurer de ce côté-ci de l’âge, de vous y agripper tant que vos mains en supportent l’épreuve, que vos bras ne lâchent prise. Oui, en vous, d’une manière pathétique, toute cette lutte pour demeurer celle que vous avez été autrefois, aujourd’hui une image tachée de points jaunes sur le filigrane antique de quelque photographie.
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