Quelque chose en moi est en train de muter
Quelque chose en moi est en train de muter
Quelque chose en moi est en train de muter. Les médecins n’en savent rien, ou ne veulent rien me dire, mais je le sais, je le sens.
Ho, j’imagine déjà ce que vous êtes en train de penser, sans oser me le dire. Des cellules qui décident de prendre leur indépendance, des cellules anarchiques, métastatiques. Vous n’osez pas me dire : « Mon pauvre ami, as-tu pensé au grand crabe ? » Bien entendu que j’y ai pensé à cette saloperie. J’ai dit que quelque chose en moi est est en train de muter, j’ai pas dit en train de dégénérer ! Mon cerveau va bien. Merci.
Au début, j’y ai pensé forcément. Surtout avec la fatigue importante. Mais vous savez, dans ces cas-là, on file dévaliser le stock de pilules à la pharmacie.
« Monsieur, vous savez, les spécialités multivitaminées, ce ne sont pas non plus des bonbons. Avez-vous pensé à la cure de vitamine D ? ».
Bien sûr que j’y ai pensé abruti ! Mais pour avoir un rendez-vous maintenant, il faut anticiper, voire deviner quand on va être malade !
Bref. J’étais fatigué et donc irritable. Bien sûr que j’y avais pensé, à cette saloperie de cancer. Mais non. C’est la première chose que les médecins ont cherchée, et c’est la première chose, et la seule, qu’ils m’aient infirmée.
Je suis donc retourné, comme un con, à la case départ ; sans toucher les 20 000 euros.
Par contre, côté fatigue, la case départ, elle, elle ne connaît pas. Elle est là, elle reste et elle s’accumule. Moi, je me renfermais. Je continuais de dire, quelque chose en moi est en train de muter, on me prenait pour un taré. Surtout quand je suis parti aux urgences avec mon sac de vomi à la main.
« Vous en voulez des analyses ? Allez, prenez ça ! ». J’étais en colère parce que je savais qu’on me cachait quelque chose.
Ils m’ont encore fait des prélèvements, sang, urine. Ça, c’était facile. J’arrête pas de pisser. Matin, midi et soir. Le sang aussi, mais à me pomper des tubes et des tubes, je peux vous dire que ça n’arrange pas la fatigue.
Pour couronner le tout, j’ai commencé à avoir des crampes. Je rigolais tout seul, le rire nerveux, j’imaginais un alien m’exploser le bide pour sortir et aller bouffer tous ceux qui me prenaient pour un abruti. Les autres aussi.
Retour à l’hôpital. Les joies des IRM, des scans, des prises de sang, celui qu’il me restait, des analyses d’urine. Dans ma chambre c’était le défilé. Moi je gueulais. Vous pouvez pas faire défiler des médecins, des spécialistes, pour chuchoter dans les couloirs et dire au patient que vous ne savez pas. Je suis désolé. Vous ne savez peut-être pas tout, mais vous avez une idée.
Je ne supportais plus rien. La nourriture dégueulasse, les odeurs et même les vêtements. Le tissu sur ma peau était un supplice. Surtout au niveau des tétons. Les mecs se fracturent la rétine à mater les tétons qui pointent. Je connais des abrutis qui font exprès de baisser la température de leurs bureaux, rien que pour les voir leur faire des clins d’œil.
Connards.
Et puis, j’ai compris. Je pense que ces connards en blouses blanches aussi avaient compris. Et depuis longtemps.
Je comprends aussi tous les chuchotements, les secrets d’alcôve, les examens frappés du mot : « confidentiel », presque de « Secret Défense ». Comment pouvez-vous dire à un patient que vous savez, mais qu’il est lui-même le problème ?
Pourtant, une fois que vous mettez de côté les règles établies de la nature humaine. Une fois que vous écartez ce qui est pas « normal » pour vous concentrer sur ce que disent les preuves. L’évidence est là. Froide. Implacable.
Ils ne savent pas encore comment ils vont procéder. Comment le pourraient-ils ? Mais, au moins, j’ai un nom sur ma mutation. Bien que ça ne soit pas une maladie, je sais ce que j’ai.
J’ai une chambre privée, dans un établissement privé. Quand je parle de privé, je parle de secret. Je suis devenu un spécimen.
Je profite mieux de mes journées maintenant que les symptômes ont diminué. Je suis dans ce que l’on appelle le deuxième trimestre de grâce. Sur mon frigo, je regarde l’alignement des échographies tout en caressant mon ventre arrondi.
Plus de mastodynies, de vomissements, de troubles de l’humeur, du goût. Je profite de mon unicité. Je profite de ma grossesse.
Quelque chose en moi est en train de muter ; je suis enceinte.
— Crédits —
Texte de Gabriel DAX, garanti sans IA.

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Commentaire (1)
Harold Cath il y a 4 mois
J'espère que tu n'as pas envie de fraises, ce n'est pas la saison... ;-)
Gabriel Dax il y a 4 mois
Pour les framboises, toujours. Mais ça dépend lesquelles 🤫