Épisode 107 : Braconnage
🎧 Musique : Lesfm – Me and nature
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Dans les moments où les doutes et la nostalgie prennent le dessus, Siegfried part se promener en forêt. Seul. Loin du château. Loin de la ville. Loin des gens. Seul en pleine nature. Le chasseur qu'il fut n'a pas peur du monde sauvage. Ça, il a toujours su le gérer. Mieux que les humains et leur fichue civilisation.
Du moins c'est facile de le croire quand après chaque partie de chasse, on avait toujours un château dans lequel retourner, où on était servi en tout point – enfin presque – par toute une domesticité, comme il sied à un seigneur. Ses forêts n'étaient pas vastes au point de l'amener à rester en campagne pendant deux ou trois jours d'affilée.
Rester dans une forêt giboyeuse toute une longue journée dès le lever du soleil, rentrer dès son coucher dans un château certes rustique mais à l'abri des intempéries, pouvoir s'y chauffer, y ramener du gibier que les domestiques vont préparer comme il se doit, agrémenter le tout des légumes cultivés par les métayers et des fruits de leurs vergers, c'est là une existence relativement facile que beaucoup envieraient, et le paradis pour plus d'un. Même aujourd'hui, il lui arrive encore de regretter sa vie simple d'alors.
Certes, le comte de Lucilinburhuc est très loin à l'abri du besoin. Avec le développement fulgurant de son bourg castral, il a même amassé au cours du temps une fortune générationnelle.
Mais quand il n'était encore que comte de Koerich, il n'a jamais manqué de rien. En tout cas pas qu'il s'en souvienne. Sa vie d'alors lui suffisait. Il n'en demandait pas plus à l'existence. À part, peut-être, comme tout le monde, une épouse humaine de bonne facture et de son milieu, et une descendance. Son bonheur aurait été parfait en ce monde.
Si seulement ce jour-là il ne s'était pas égaré dans la forêt de l'Alzette en poursuivant un cerf peut-être un peu trop gros... eh oui, déjà, dès ce moment-là, il a toujours poursuivi des objectifs hors de sa portée qui dépassaient de très loin ses connaissances et ses possibilités... sans même s'en apercevoir en plus... en croyant toujours être à la hauteur de tout du simple fait d'être comte...
Mais mieux vaut ne pas penser à ça. Mieux vaut ne pas se gaspiller en vains regrets de ce qui aurait pu être mais n'a pas été. Le faire ne l'aidera en rien à trouver des solutions à ses problèmes actuels.
Malgré tout, il ne peut s'empêcher de parfois en rêver...
Aurait-ce été mieux ? Moins mauvais ?
Moins bon ? Pire ?
Pareil ? Équivalent ?
Qui pourrait le dire ?
S'il n'avait pas cédé à sa curiosité en cherchant à savoir d'où venait ce chant si mystérieux, aurait-il gardé le regret de ce qui aurait pu être au fond de son cœur ?
Qui peut le dire ?
L'être humain n'est jamais content de ce qu'il a. Est-ce cela, justement, qui fait tout son malheur ? Le fait de toujours se souhaiter autre chose ? Quelque chose de différent ? Quelque chose de plus ? Quelque chose de moins ?
Quand toutes ces questions sans réponse lui tournent dans la tête, Siegfried se sent devenir fou. Il n'a jamais été vraiment philosophe. C'est sa vie qui le force à le devenir malgré lui. Il n'a jamais été à proprement parler un homme d'action, et il ne se considère pas vraiment comme un bon vivant – cela fait en tout cas une bonne douzaine d'années qu'il a cessé d'en être un. Mais il est certainement plus proche d'un homme d'action ou d'un bon vivant que d'un grand penseur.
Quoi qu'il en soit, la solidité des troncs de ces arbres majestueux et l'épaisseur protectrice de leurs frondaisons l'apaisent. La nature lui parle de calme, de permanence, de durée, de patience, et cela calme le carrousel incessant de ses pensées, bien mieux que le château et la vue sur la ville.
Lors de l'une de ces promenades en forêt, ses sens exercés perçoivent quelque chose d'inhabituel dans les fourrés. Instinctivement sur ses gardes, il se dissimule derrière un arbre et avance avec précaution sans faire de bruit, la main immédiatement fermée sur la poignée de la dague qu'il garde toujours sur lui lors de toutes ses pérégrinations. En s'approchant, il identifie la présence d'un jeune garçon dont il prend le temps d'observer l'activité. Il ne tarde pas à s'apercevoir qu'il est en train de poser des collets, probablement dans l'espoir d'attraper l'un ou l'autre lapin.
Il en a surpris des braconniers en son temps, quand il chassait encore dans ses forêts à Koerich. Il sait les reconnaître quand il les voit. Celui-ci n'est pas un imbécile, il a repéré des terriers. Il ne place pas ses collets au hasard. Siegfried voit qu'il en a l'habitude. Ce gamin sait ce qu'il fait et comment il doit le faire. Il l'a probablement appris depuis son plus jeune âge. Mais ce à quoi il semble moins habitué, c'est à se faire surprendre. Il n'est pas très méfiant.
Il faut dire que depuis qu'il est comte de Lucilinburhuc et que sa ville s'est développée, Siegfried néglige la chasse et n'est plus très jaloux de son gibier. À son grand regret quelquefois. Mais il a désormais d'autres chats à fouetter. Et apparemment ses garde-chasse ne sont pas très vigilants. Il réalise qu'il les voit rarement en train de faire des rondes. Avec toutes les préoccupations qui l'agitent, il n'a pas été lui non plus très attentif. Il réalise que c'est un tort. D'autres que ce gamin s'enhardissent peut-être aussi. Les forêts du comté ne sont pas assez surveillées. Il devrait en toucher un mot assez rapidement aux hommes chargés de la surveillance des lieux.
En attendant, cette fois-ci, Siegfried va faire lui-même le boulot. Il se place derrière le gamin et lui tombe sur le dos pour le plaquer à terre dans un grand cri. Il pourrait se contenter de crier et de l'effrayer, mais alors le gamin s'enfuirait immédiatement et s'en tirerait à trop bon compte. À cet âge, on a les jambes agiles, les mouvements rapides et les réflexes vifs, et Siegfried, vieilli, freiné par sa corpulence et par sa raideur, ne ferait que se ridiculiser à le poursuivre et à s'essouffler sans la moindre chance de le rattraper. Or ce petit morveux a grand besoin d'une bonne leçon. L'effrayer ne suffira pas. Il fuira, certes, mais il recommencera. Il reprendra peut-être même immédiatement ses activités dans un autre secteur où il se pensera à l'abri des regards. Il doit apprendre que la chasse est un privilège réservé aux seigneurs, et que personne ne chasse impunément sur les terres du comte Siegfried.
— Et alors, hein ? Petit voleur ! Qu'est-ce que tu es en train de faire là ?
Épisode 108 : Remontrance
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