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Krampus et le Jólakötturinn
Fiction
Horror
calendar Veröffentlicht am 20, Aug., 2026
calendar Aktualisiert am 21, Aug., 2026
time 30 min
Creative Transparency Label
15+
Image / Image co-created with AI
Text / Human creation

Krampus et le Jólakötturinn

Avertissement : cette nouvelle horrifique renferme des scènes qui peuvent choquer les plus jeunes. En poursuivant la lecture, vous prenez le risque de la griffure et de vider votre estomac, ou de finir dans un autre.


Krampus et le Jólakötturinn, illustration par chat GPT Thinking et remaniement sous Affinity Photo 2


Krampus et le Jólakötturinn


Chapitre 1 : le sortilège


À force d’accumulation, il arrive que la raison cède sous la pression fulgurante de la colère. Ce moment était arrivé pour Joachim. La chaleur, le bruit, l’engoncement dans cette saloperie de pull qui n’en finissait plus de gratter, et c’est un simple détail qui mit le feu aux poudres et fit exploser le cadet de la famille.

— Putain, tu fais chier, espèce de connard de merde !

— Joachim ! hurla sa mère.

— Ha non, hein ! Ça va pas encore me retomber dessus. C’est lui…

— Silence ! File dans ta chambre !

Joachim ne se fit pas prier. Il se leva, aussi rouge de colère qu’un volcan en éruption, et percuta tout ce qui se trouvait sur son passage : la table basse du salon, noyant un ramequin de cacahuètes sur un déluge de cola, la pile de cubes que sa petite sœur avait réussi à ériger dans un équilibre précaire et une branche du sapin qui protesta en catapultant aussitôt une de ses boules rouges pailletée d’or zéro carat. Elle alla s’écraser sur le carrelage de la cuisine, dispersant une myriade de débris aux allures de gouttelettes sanguines. Pour ne rien entendre de l’avalanche de reproches qui le suivaient dans son sillage, Joachim martela du mieux qu’il put chacune des marches mentant à l’étage. Puis, en point d’orgue à sa colère, il claqua la porte de sa chambre en y déversant la rage qu’il avait contenue pour ne pas frapper son frère ; la porte ayant cet avantage de ne pouvoir riposter comme l’aurait fait victorieusement son aîné. Joachim se jeta finalement sur son lit, épuisé par ce déversement de haine, mais trouva malgré tout un peu de force en lui pour marteler l’oreiller de ses poings. Encore un avantage par rapport à la figure de son frère, puisque l’oreiller encaissait, inerte, sans jamais rendre la pareille.


En bas, le silence avait envahi le salon, mais Joachim savait pertinemment ce qui avait suivi son départ : le connard de grand frère avait très certainement fait un câlin à sa sœur en larmes, puis avait dû jouer au grand seigneur tout-puissant, en érigeant avec adresse la pile de cubes, sous les yeux admiratifs de sa petite princesse. Sa mère avait assurément ramassé les débris de la boule de sapin, en se promettant de punir et de retenir le prix de la décoration sur son argent de poche, par principe. Quant à son père, il n’avait sûrement pas bougé son gros cul de son canapé. C’était Noël et, pour lui, c’était synonyme de vacances. Quoique, à bien y réfléchir, concernant les tâches ménagères et autres activités familiales, ce gros con était en vacances tout au long de l’année. À part pour le poêle. C’était son truc, comme pour le barbecue. Il s’était aménagé son espace dans le salon : le poêle, le panier à bûchettes et tout autour des représentations de son culte de la personnalité. Parce qu’il avait remporté, une fois seulement, le tournoi local de lancé de hache, de nombreuses coupures de presse et de photographies ornaient le salon. Et, Saint-Graal de ce déversement narcissique : la hachette au manche de frère, et lame en or, qui allait avec son titre de champion régional. Il était fier de son trophée et avait besoin de s’en servir, de lui donner une existence par l’utilité. Il fendait donc les bûchettes pour charger le poêle avec force d’anecdotes et de vantardises, dès lors qu’un invité tombait dans le piège du questionnement.


Ainsi, du haut de ses dix ans, Joachim s’était forgé, avec raison, une sale opinion du patriarcat. Sans doute parce que sa situation de cadet avait aussi une influence sur cette idée de patriarcat et de son propre rôle dans une fratrie. L’aimé avait tous les droits et le cadet était, de fait, à son service. Comme sa mère pour l’homme-canapé. Il était temps que tout cela s’arrête ! Sa colère magmatique remontait en lui comme de la lave dans une chambre volcanique. Elle faisait remonter la pression dans sa gorge, à lui en faire serrer les mâchoires. Une nouvelle éruption menaçait de s’en prendre de nouveau à l’oreiller, mais il ne céda pas à la tentation, se leva et s’assit à son bureau. Devant son carnet, Joachim retrouva une respiration plus régulière. L’odeur du cuir et la sensation de l’ébonite dans sa main avaient un effet apaisant. Cela lui rappelait sa grand-mère maternelle. La seule qui avait compris son besoin d’écrire, son besoin d’être lu aussi, sans jugement, sans dénigrement. Quand il était face au carnet qu’elle lui avait offert, il pouvait sentir sa présence. Son stylo plume « de grand » devenait alors cette vieille main fripée, rassurante, aimante, qui lui remettait sa mèche de cheveux en place. Celle qui effaçait les larmes et relevait lentement sa commissure des lèvres pour lui faire esquisser un sourire. C’était aussi elle, sa seule véritable grand-mère, selon lui, qui l’avait réconforté lorsqu’il avait découvert que le Père-Noël n’était qu’un odieux mensonge. Un chantage affectif pour faire se tenir tranquille les enfants. Une façon d’acheter la gentillesse et le « bien se comporter ». Dans sa famille, c’était surtout une manière de marquer la différence de traitements. Joachim passait machinalement toutes les constatations qu’il avait faites, depuis la révélation de cette mascarade. Comme si le plaisir de recevoir pouvait atténuer les disproportions flagrantes entre les cadeaux des uns et des autres. La petite voix qui lui soufflait à l’oreille que ça n’était pas bien de comparer ne trouvait plus rien à redire face à la liste exhaustive des différences au fil des années. Il fallait mettre un terme à ce canular, à cette supercherie du père Noël et de ses rennes volants. Et il fallait le faire immédiatement.


Joachim referma son carnet, préférant garder les pages pour écrire ses histoires et ses poésies, puis s’empara d’un carnet à spirale. Ce genre de cahier était bien plus commode pour gribouiller, pour écrire n’importe quoi, voire jeter des sorts. Il fallait être précis, arracher la page comme on arrache une patte d’araignée, puis brûler le papier dehors, en cachette, pour que la fumée de la magie noire aille rédiger le pacte sur le parchemin de la sentence. Il l’avait déjà fait, mais la victime, souvent son frère, n’avait pas encore été sanctionnée. Sans doute fallait-il être plus soigneux dans les dessins des symboles. C’était très probablement à cause de ça que les sortilèges ne fonctionnaient pas encore, surtout les plus violents. Alors, tout en tirant la langue, pour mieux dessiner les runes et les symboles occultes, Joachim s’appliquait et faisait couler l’encre avec religiosité sur le papier blanc. Il composa méthodiquement son sortilège, recommençant plusieurs fois son travail à la moindre imperfection. C’était là l’illustration qu’il entendait souvent, cette histoire de diable qui se cachait dans les détails. Son frère allait prendre cher, tout comme son père. Eux, ils le méritaient plus que tout. Dans son sortilège il comptait bien épargner sa petite sœur, mais sa mère devait quand même souffrir un peu. Après tout, elle était injuste et, aujourd’hui en était la preuve. Méticuleusement il détacha la page de sa dernière tentative, puis roula toutes les autres en boules. Avec la satisfaction du travail bien fait, il souffla un instant en s’amusant à les jeter une à une dans la corbeille de papier. Enfin, dans la corbeille était un grand mot : il rata tous ses lancers francs. Le basket n’avait jamais été son fort. Une dizaine de boulettes gisait donc au pied de la tour de métal. Munitions dérisoires d’une catapulte imaginaire. Presque sans bruit, il attrapa le briquet qu’il cachait dans son tiroir. Attentif au moindre bruit venant d’en bas de la maison, il se dirigea vers la fenêtre, l’ouvrit en silence, puis disposa sa feuille ensorcelée, pliée en quatre, dans un os crânien qu’un cadavre de pie avait pris soin de laisser pour lui. Un pliage qui respectait les rites anciens. Si ça pouvait aider, autant mettre toutes les chances de son côté. Une fois son sortilège en place, d’un coup sec de son pouce, il fit rouler la molette et frotta la pierre du briquet. La flamme jaillit tel un diable hors de sa boîte. La fumée se mit instantanément à sortir des orbites du crâne et montait en volutes noirâtres. Joachim ajusta le réceptacle contenant son sort et referma rapidement la fenêtre. Puis, il se coucha, innocemment, un léger sourire affiché sur son visage. C’était presque le même que celui que sa grand-mère lui faisait esquisser, mais en plus diabolique. Dehors, sur une des tuiles qui bordaient sa fenêtre, le crâne de la pie rougeoyait d’une lueur sombre qui n’avait rien à voir avec l’incandescence d’une feuille de papier. Certaines volutes allaient même contre le vent qui attisait les flammes, emportant avec elles le murmure démoniaque d’un sortilège qu’il valait mieux savoir maîtriser avant de le lancer.


Chapitre 2 : trois points


Le calme qui suivit la combustion du sortilège ne dura pas longtemps. En bas, la télévision rugissait pour couvrir les commentaires du père. Certainement une rediffusion sportive à en juger par ce que Joachim entendait : « regarde moi ce geste ! Le poignet est trop mou ! La hanche mal placée ». C’est vrai que côté mollesse, il en connaissait un rayon. Et ça continuait sans répit pour le canapé qui se plaignait de cette masse de chair vaincue : « De mon temps on était des athlètes ! Regardez-moi celui-là, il fendrait même pas une bûche. ». Inutile d’être au milieu d’eux, Joachim voyait très bien le spectacle pitoyable. Le frère à hocher la tête, en bon lèche-cul. La mère à repriser une chaussette, allant et venant avec la régularité d’un métronome. Allant et venant à réparer les dégâts, à recoudre les liens distendus, sans jamais oser couper le fil pour de bon. Et la petite sœur, occupée à bâtir sur les fondations fragiles de sa tour de cubes. Soudain, Joachim se dressa. Ses bras venaient de se couvrir d’une chair de poule glacée. L’odeur dans sa chambre empestait le soufre. Il se rua à la fenêtre qu’il pensait avoir laissée ouverte. Elle ne l’était pas. Il ouvrit sa porte en silence et se glissa précautionneusement dans les premières marches de l’escalier pour jeter un œil dans le salon. L’air était devenu si lourd que les marches semblaient grincer avant même qu’il ne les effleure. Les ombres s’étiraient comme pour fuir les objets auxquels elles appartenaient. C’est alors que la porte d’entrée explosa. Elle expulsa d’innombrables échardes de bois comme autant de shrapnels. Deux silhouettes entrèrent sans invitation. La première était une masse de fourrure noire et huileuse, gigantesque, avec des yeux jaunes, luisants comme des phares de voiture dans le brouillard. Les lectures de Joachim mirent immédiatement un nom sur la créature : le Jólakötturinn. Le chat de Noël. Il renifla l’air, sa langue râpeuse dépassant d’une gueule pleine de crocs, puis, porta son regard de prédateur félin sur sa mère, paralysée par la peur, l’aiguille en suspension. La seconde silhouette qui pénétra dans le salon avait une apparence plus humaine, le temps d’apparaître dans la lumière. Les cornes torsadées, la fourrure brune et épaisse de bélier, la créature traînait derrière elle de lourdes chaînes rouillées qui faisaient un bruit de ferraille, un bruit infernal. Aucun doute sur l’identité du personnage chimérique : Krampus. Il leva un instant sa tête bestiale, comme pour souhaiter le bonsoir à Joachim, puis sourit de toutes ses dents jaunies avant de poser les yeux sur l’aîné qui rampait en direction de l’escalier, les yeux emplis de terreur. Lorsqu’il vit que Krampus le regardait, il se leva d’un bond et se rua dans l’escalier. Krampus fut plus rapide. Il bondit vers le poêle, s’empara de la hachette, et d’un geste rapide, poignet ferme, hanche stabilisée, il propulsa le trophée du père directement entre les omoplates du fuyard. Joachim plongea son regard dans celui de son frère, puis dans sa bouche ouverte, trop grande, d’où aucun son ne sortait. Le sang se mit à couler le long des lèvres, puis les yeux se révulsèrent et le grand frère roula en bas des marches, faisant cliqueter l’arme qui refusait de quitter son dos.


Krampus attrapa le manche de frêne et retira la hachette dans un bruit écœurant, à la foi mou et humide. Il fit un clin d’œil à Joachim, avant de retourner dans le salon. Joachim, lui, se réfugia dans la chambre et cala la poignée avec la chaise de son bureau. Il mit ses mains sur ses oreilles, ferma les yeux de toutes ses forces en s’intimant paradoxalement de se réveiller. Pourtant, en bas, le carnage se poursuivait méthodiquement, avec cris et fracas. Le Jólakötturinn venait de finir son travail. Un cri étouffé, des bruits de mastication au milieu d’os broyés et c’est avec des restes de la robe de la mère de Joachim entre ses crocs qu’il se lécha les babines de contentement. Les deux créatures démoniaques se retournèrent de concert vers le père, enfoncé dans le canapé comme s’il en faisait intimement partie, comme s’il pouvait s’y fondre ou faire figure de coussin. Le chat géant gambada vers la cuisine, ignorant les cris et les pleurs mêlés de la petite fille, et, de sa puissante mâchoire, il rompit le balai en deux. Puis, dans un mouvement souple de la tête, il en envoya l’un des morceaux vers son compagnon d’horreur. Krampus s’en saisit au vol et se contenta de le renvoyer avec une force prodigieuse vers le père tétanisé. Le javelot émit un sifflement aigu qui transperça les oreilles du père avant de le punaiser définitivement sur le canapé. Son ventre n’émit aucune résistance, et la chair vaincue se contenta de laisser passer le bois entre les intestins surchargés. La pointe se fraya alors une sortie, et termina sa course dans la mousse comme l’aurait fait une flèche dans une cible d’archer.


Joachim n’eut même pas le réflexe de sortir par la fenêtre. Où alors, l’idée de se retrouver face au crâne de pie lui était inconcevable. Il revoyait l’œil de Krampus luire d’une résolution froide. Sa respiration faisait un bruit épouvantable dans sa tête. Il retira ses mains de ses oreilles. Le silence avait pris possession de la maison jusqu’à en rétrécir les murs de sa chambre. Plus un cri, pas même un pleur de sa petite sœur. Elle devait être épargnée, il l’avait dit : pas ma petite sœur. En se remémorant son sortilège, il réalisa seulement maintenant sa probable responsabilité. Pourtant, quelque part, une voix lui disait qu’il ne pouvait être responsable de l’inconcevable. La glace se mit de nouveau à ramper dans son corps, dressant ses poils les uns contre les autres, dans son dos et sur ses bras. C’est alors qu’il entendit le bruit des chaînes, celui des sabots et les miaulements plaintifs du Jólakötturinn. Ils montaient. Joachim se jeta sur la porte.Vérifia qu'elle était verrouillée. Assura le dossier de la chaise contre la poignée. Pourtant, tout vola en éclat, dès le premier coup de hachette contre le bois qui se fendit. Dans l’ouverture ressemblant à une entaille, la tête de Krampus apparut. Son visage bestial le regardait avec l’assurance du psychopathe qui sait qu’il va rentrer, mais qui veut encore jouer avec sa proie. L’image de Shinning fit irruption dans l’esprit de Joachim au moment même où la porte céda. Krampus se tenait debout dans l’entrebâillement, le chat maudit à ses pieds. Ce dernier semblait renfrogné, comme si les deux monstres s’étaient disputés. Il s’assit sur son arrière-train, tandis que Krampus laissa tomber la hachette ensanglantée sur le bureau de Joachim. Puis, le sourire fendu d’un côté à l’autre de sa mâchoire, Krampus sortit de son dos une masse plus ou moins ronde qu’il expédia d’un geste habile dans la corbeille à papier. La trajectoire était parfaite. Une parabole silencieuse qui laissa dans son sillage quelques gouttes de sang en ligne droite vers le panier improvisé. L’objet atteignit le fond avec un bruit mat, mais la corbeille n’encaissa pas le choc. Elle bascula presque au ralenti pour Joachim, comme pour s’assurer de sa curiosité morbide, puis déversa la tête de sa petite sœur. Ses grands yeux ouverts fixaient le plafond avec un étonnement qui n’avait pas eu le temps de faire place à la compréhension. Krampus essuya ses mains sur son tablier de cuir bouilli et s’exclama d’une voix aussi joyeuse que terrifiante : « Trois points ! »


Chapitre 3 : Le pacte


Krampus s’approcha de Joachim, qui tremblait d’une peur primitive, celle que seuls les gènes ancestraux sont capables de faire surgir du tréfonds d’un corps qui s’apprête à mourir dans d’atroces souffrances. Pourtant, la bête se contenta de sourire en s’accroupissant pour se mettre à la hauteur de Joachim.

— Tu m’as appelé Joachim. Tu m’as appelé et vois, je suis venu.

Joachim voulait crier que non, que ça n’était pas exactement ça. Qu’il avait demandé la fin de la mascarade, la punition, la vengeance, mais pas ça ! Qu’il ne connaissait même pas les mots pour décrire ce qu’il avait vu !

— Tu as voulu la justice. Tu as voulu que les comptes soient soldés. Tu ne l’as pas écrit, mais tu l’as pensé tellement de fois.

Des larmes commencèrent à sortir des yeux de Joachim, mais Krampus les essuya d’un revers de pouce.

— Non. Garde-les pour plus tard, petit homme. Pour les soirs où tu repenseras à cette nuit. Dis-toi bien qu’on ne dérange pas les puissances anciennes pour un caprice sans en payer le prix.


Le silence dans la maison était absolu, pourtant, Joachim n’entendit pas le Jólakötturinn s’approcher sur ses coussinets maculés du sang de sa famille. Krampus souleva l’enfant pour l’asseoir sur le lit. L’immonde chat tournait dans la chambre, ses griffes claquant sur le parquet, il regardait Joachim avec une gourmandise qui ne laissait aucun doute sur son envie de le dévorer.

— Il a faim et tu as ce goût de la colère dont il raffole.

— Je… je ne voulais pas ça, sanglota Joachim.

— Tu as mêlé la vengeance et l’esprit de Noël. Tu as convoqué le chaos et nous y avons répondu. La sentence nous appartient. Le Jólakötturinn est un peu comme toi. Il compte, il calcule. C’est un chat et tout ce qui intéresse le chat, c’est de se nourrir en jouant avec sa proie. Il veut donc jouer avec toi, t’apprendre, te lire, te savourer avant de te faire disparaître dans ses entrailles. Mais il est sous ma garde et, toi aussi, tu vas l’être.

Joachim ne parvenait pas à parler. Il écoutait Krampus avec un instinct de survie dont il n’avait pas conscience. Le chat, lui, s’était un peu rapproché. Il ouvrait sa gueule immense en laissant échapper une odeur de viande crue et de neige sale. Krampus le chassa d’un revers de sa main ensanglantée.

— L’esprit de Noël est de donner, sans volonté de partage, de réciprocité, de comptabilité. C’est l’amour inconditionnel et la protection des plus faibles. Tu as sacrifié les plus faibles sur l’autel de ta jalousie. Pourtant, je vais te laisser une chance de te rattraper. Parce que la mort, ça serait trop simple. Tu vas vivre, Joachim. Tu vas vivre pour expier et pour rendre à Noël l’esprit que tu lui as volé.

Le démon s’approcha dangereusement de son visage. Son haleine méphitique exhalait un poison olfactif qui aurait soulevé le cœur de n’importe quel médecin légiste, pourtant, Joachim ne bougeait pas. La terreur lui paralysait tous les muscles.

— À partir de ce soir, intima Krampus, tu seras le gardien de l’esprit de Noël. Tu devras aimer tes proches plus que toi-même. Et, lorsque décembre sera là, tu devras animer le mois avec une ferveur absolue. Si une seule année, tu laisses l’amertume corrompre l’esprit de Noël, alors nous reviendrons. Nous nous occuperons des tiens, de ta femme et de ta progéniture et je t’impose d’en avoir. Puis, le Jólakötturinn s’occupera de jouer avec ton corps avant de dévorer ton cœur.

Les larmes de Joachim tentèrent une nouvelle fois de se répandre et, cette fois, Krampus les laissa couler.

— La peur s’efface et les hommes oublient, continua Krampus. Alors, je vais te laisser quelque chose qui sera un rappel pour toi.

Krampus siffla et le chat s’approcha immédiatement du lit. Son sourire carnassier jouissait de ce moment. C’est alors qu’il lança son immense patte massive avec une dextérité inouïe. Les griffes noires, telles de noirs cimeterres, lui lacérèrent la poitrine au niveau du cœur. La douleur fut fulgurante et le sang jaillit aussi rapidement que le geste. Sous sa chemise déchirée, quatre sillons de feu lui barraient le torse à l’emplacement du cœur.

— Cela ne s’effacera jamais. Les cicatrices vont grandir avec toi. Chaque battement de ton cœur viendra les faire rougir lorsque Noël approchera. Tu sentiras la démangeaison, puis la brûlure si tu faillis.

Krampus se releva, ajustant sa ceinture de chaînes.

— Joyeux Noël, Joachim, et à l’année prochaine. Ou pas.

Une ombre avala la chambre avec le départ des deux démons. Joachim resta là, assis sur son lit, sans pouvoir bouger, ni même cligner des yeux. Sur sa peau, devenue trop blanche, deux sillons traçaient deux lignes parallèles menant à la griffure déjà devenue cicatrice. Puis, lorsque les murs reflétèrent les lumières rouges et bleues des gyrophares de police, il ferma les yeux et s’évanouit.


Épilogue


Le salon était baigné d’une lumière dorée, chaleureuse. Un feu crépitait dans la cheminée, diffusant une odeur de bois et de cannelle. Des rires cristallins résonnaient tandis que deux enfants, un garçon et une fille déchiraient les papiers d’emballage avec une frénésie joyeuse. Joachim, assis dans un fauteuil de cuir, observait la scène avec un plaisir non dissimulé. Son regard pétillait tandis que sa femme vint à côté de lui, posant sa main sur son épaule.

— Tu as encore réussi ton coup chéri, lui souffla-t-elle à l’oreille.

— Nous avons réussi, chérie.

Joachim se leva et alla s’asseoir avec les enfants.

— Je vous aime, vous savez.

Les deux enfants le serrèrent dans le bras avant de retourner à leurs cadeaux. Joachim resta immobile un instant. Son sourire ne quittait pas ses lèvres, mais ses yeux se firent plus lointains. Lentement, discrètement, il porta sa main à sa poitrine, sous son pull. Il sentit alors la texture rugueuse de la vieille cicatrice. Les quatre marques du chat qui chaque année se réveillaient et semblaient pulser d’une chaleur sourde. Un rappel silencieux et terrifiant : « Si tu faillis, nous reviendrons ».

Joachim appuya légèrement sur la cicatrice, comme pour apaiser la douleur fantôme. Comme pour la repousser en lui disant mentalement qu’il avait encore gagné un an et qu’elle pouvait donc repartir dans son sommeil annuel. Il était le gardien de l’esprit de Noël depuis ses dix ans et veillait année après année à ce que cela perdure. Même en équilibre, le bonheur s’élevait, comme une tour de cubes Joachim retira sa main, avec la certitude qu’il transmettait cet esprit jusqu’à son dernier souffle. Ses yeux redevinrent lumineux et se mirent à pétiller.

— Qui veut des chocolats ? lança-t-il.

Dehors, la neige commença à tomber en flocons gracieux. Elle se mit à recouvrir lentement le monde de son manteau blanc et pur. Un manteau de coton, pas un linceul, pas cette année.


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