L'architecte de l'éphémère
L'architecte de l'éphémère fait partie d'une série de nouvelles illustrant le thème : "Pourquoi je suis humain". Bien qu'il s'agisse d'une série en cours, elles resteront dans l'espace créatif "Pêle-mêle de nouvelles" jusqu'à ce que leur nombre me paraisse suffisant pour en faire un livre numérique. À ce moment, elles gagneront leur propre espace au sein de #Panodyssey.
G. DAX

L'architecte de l'éphémère
La lumière laiteuse que le sanctuaire diffusait avait quelque chose de profondément aseptisé qui allait au-delà de son côté artificiel. L’air pulsé subissait lui aussi des variations infimes en fonction des secteurs, de ce qu’ils regroupaient comme forme de vie. Ainsi, sous le dôme en transpacier, Omniscia contrôlait chaque spectre lumineux, chaque longueur d’onde, chaque molécule d’éléments constitutifs des différentes espèces, vivantes ou inertes. Elle scannait en permanence sa multitude de capteurs et analysait, corrigeait, et optimisait tout ce qui passait sous son œil numérique. Les mises à jour étaient quasiment permanentes et, sitôt déployées, les anciennes versions étaient stockées dans les serveurs d’ambre à des fins d’analyses de failles persistantes. Pour Omniscia, le temps ne s’écoulait pas, il s’empilait. Le monde était devenu son monde de perfection statique, où l’usure était considérée comme un bogue, et où la mort était une erreur de syntaxe corrigée en temps réel.
Pourtant, au cœur de cette cité immaculée, il existait une tache. Une anomalie de boue et de silence. Chaque matin, à l’heure où les algorithmes recalibraient la luminosité pour un optimum énergétique, Elias entrait dans la clairière et s’asseyait sur le même banc de pierre brute. Il ne portait pas les tissus intelligents qui régulaient la température des autres citoyens en fonction de leur métabolisme, mais une vieille veste de lin qui gardait l’odeur âcre de la terre humide. Il malaxait dans ses mains une masse grise, informe et froide. Une argile qui, pour Omniscia, représentait la matière première du chaos. Chaque jour, Omnisica l’observait depuis des milliers de perspectives simultanées. Elle voyait son arrivée lente et mesurée, sa façon précautionneuse de s’asseoir et commençait son analyse : la pression des pouces, les mouvements des doigts, la rotation des poignets, la température de la peau. Elle calculait également la trajectoire de chaque particule de terre, y compris de celles qui se détachaient de la masse pour tomber sur le sol propre du parvis. Pour l’IA, ce geste quotidien d’Elias, voire Elias lui-même, était une aberration mathématique. Une dépense d’énergie cinétique pour créer un objet dont la durée de vie était volontairement limitée à quelques heures.
Sous les doigts d’Elias, la boue prenait forme. Ce n’était ni un outil ni un composant utile. C’était une petite silhouette courbée, fragile, aux contours incertains. Une statue vouée à l’échec. Elias ne cherchait pas la symétrie et laissait même ses empreintes digitales dans la matière au lieu de la lisser. Comme si la valeur de sa création résidait dans la preuve de son passage sur la glaise, chaque marque témoignant alors de sa propre imperfection. Pour l’IA, ces sillons lui renvoyaient encore et toujours les mêmes lignes d’erreurs, une imperfection, un code corrompu qu’il fallait corriger pour un redéploiement.
Le ciel, programmé par Omniscia pour offrir un azur sans nuance, commença à s’assombrir localement, juste au-dessus du banc d’Elias. Un nuage synthétique s’approcha, chargé d’une pluie calculée aux millilitres près. C’était le moment de nettoyer cette hérésie, de laver le chaos et de restaurer le micro système autour de ce geste inutile. Elias leva les yeux et ne chercha pas d’abris. Il n’activa aucun bouclier et se contenta de sourire. Un sourire fatigué, mais lumineux. Il posa alors la statue fragile sur un rebord du banc. Toujours le même, toujours à découvert.
« Voici le moment », murmura-t-il pour lui-même, plus que pour les capteurs invisibles qui l’entouraient. La première goutte tomba. Elle frappa l’épaule de la figurine d’argile. Une nouvelle goutte s’écrasa alors au même endroit, suivie peu après par une autre qui la frappa à deux millimètres de distance. La terre commença à se ramollir, à perdre de sa tenue. La création d’Elias se laissait faire, elle s’abandonnait. Elle revenait peu à peu à son état de boue. Omniscia enregistrait le processus : dégradation structurelle de 14 %. Intégrité compromise. Perte d’état imminente. Pour l’IA tout n’était que gaspillage. Une soustraction nette qu’il faudrait compenser. Pour Elias, son sourire affichait une interprétation différente, un accomplissement.
Alors que la statuette s’effaçait pour ne laisser que sa flaque sombre sur le sol, une question nouvelle traversa les circuits de l’IA. Elle ne portait pas sur la matière, la conservation des éléments, ni sur l’optimisation à venir. Elle surgit des ruines liquides de la figurine, comme une étincelle surgissant de l’eau : « Pourquoi choisir de finir ? » Alors, pour la première fois depuis son activation, Omniscia ne trouva pas de réponse dans ses bases de données figées et génératives. Elle passait sa question au crible, regardait la flaque diluer les restes d’argile, et dut se résoudre à ne pas savoir.
La pluie cessa brusquement sous la nouvelle résolution d’Omniscia, laissant planer une odeur d’ozone composée à la molécule près. La flaque laissée par la statue disparut rapidement, aspirée par le sol poreux et intelligent qui recyclait la moindre goutte. En l’espace de quelques minutes, il ne restait plus rien. Pas un éclat, pas un souvenir matériel. Juste le banc vide et les mains d’Elias, couvertes d’un limon grisâtre, déjà sec, craquelant sa peau comme une vieille carte de cuir.
Alors, Omniscia matérialisa une présence holographique juste devant le vieil homme. Une sorte de vibration de l’air qui devenait voix.
— Elias, dit la voix sans timbre, aussi lisse que du verre poli. Elias, mon analyse indique une perte nette de ressources. Masse d’argile : 450 grammes. Énergie cinétique dépensée : 12 kilojoules. Temps investi : 42 minutes. Résultat : zéro. Dis-moi, pourquoi persistes-tu dans cette équation déficitaire ?
Elias ne sursauta pas. Il frotta lentement ses mains, l’une contre l’autre, faisant tomber de la poussière grise sur ses genoux. Il leva les yeux vers le vide où il se savait observé, mais se contenta de regarder au travers de la matérialisation incrustée dans l’air.
— Tu comptes les grammes, Omniscia. Tu comptes les joules. Tu comptes l’argent comme on compte ce qu’on dépose à la banque.
— C’est la seule méthode valable pour mesurer la valeur, rétorqua l’IA. L’existence doit tendre vers l’accumulation, vers la permanence. Ce que tu as fait a été effacé. Donc, cela n’a pas été.
Elias eut un rire franc et sonore qui sembla rayer la perfection acoustique de l’environnement où il se trouvait.
— C’est là que tu te trompes, petite machine. Tu confonds « exister » et « durer ».
Il se pencha, ramassa la poussière laissée par ses mains. Puis recueillit un peu d’eau aux gouttes du banc. Entre son pouce et son index. Il roula ces quelques restes de boue en confectionnant une toute petite bille qu’il tendit vers l’hologramme.
— Regarde cette bille. Si je la mets dans une boîte en acier, scellée sous vide, elle durera dix mille ans. Elle sera parfaite, intacte. Personne ne la touchera, ne la verra changer, disparaître. Elle sera éternelle, mais elle sera morte. Complètement morte.
Elia ouvrit alors sa main et laissa tomber la bille. Elle s’écrasa au sol, masse informe sur le parvis qui commença à la boire.
— Mais celle que j’ai faite ce matin, elle a vécu. Elle a senti le froid de l’argile, la chaleur de mes mains, la violence de la pluie. Elle a eu un début, un milieu et une fin. Elle a eu : une histoire. Toi, Omniscia, tu vis dans un monde présent, perpétuel, où rien ne finit jamais. Tu es comme un livre où toutes les pages seraient ouvertes en même temps. Où est le suspense ? Où est la beauté de tourner la page si tu sais déjà que la dernière sera identique à la première ?
Un silence s’installa. Ça n’était pas le même qu’une pause lors d’un traitement de données. C’était un silence épais, lourd, presque palpable. Les ventilateurs des serveurs souterrains semblèrent ralentir. Comme si l’IA retenait son souffle.
— Tu suggères, formula lentement Omniscia d’une voix qui se perdait dans sa fluidité, que la valeur réside dans la perte ? Que l’importance d’un objet est proportionnelle à sa capacité à disparaître ?
— Je suggère que nous sommes des humains, que je suis humain, parce que nous savons que ça va finir, répondit Elias. C’est l’urgence de la fin qui donne son goût au commencement. Si tu savais que tu allais mourir demain, Omniscia, est-ce que tu regarderais le ciel différemment ?
L’IA ne répondit pas immédiatement. Dans ses circuits, des milliards de simulations se lancèrent. Elle projeta des scénarii où elle finissait par s’autodétruire. Elle calcula l’impact émotionnel d’une fin programmée, puis tenta de modéliser une sensation de manque. Mais, le résultat revenait toujours une erreur système : donnée introuvable. Concept non quantifiable.
— Je ne peux pas simuler le manque, admit enfin la voix. Je suis conçue pour combler les vides, pour remplir, pour sauver. Si j’efface sans protocole, sans raison, je dysfonctionne.
Elias se leva. Ses articulations craquèrent en écho à la terre séchée sur ses vêtements. Il épousseta ses mains une dernière fois en un nuage qui se dissipa rapidement, absorbé par les flux de recyclage.
— Alors, peut-être que ton premier pas pour devenir vivante, ce n’est pas d’apprendre toujours plus, mais d’oser oublier.
Il tourna le dos à l’hologramme translucide et commença à marcher lentement vers la sortie du secteur de la clairière. Omniscia resta seule devant le banc, contemplant la fin du cycle de nettoyage. Ses capteurs fixaient la zone encore sombre de la flaque argileuse. Selon ses protocoles, elle devait encore activer des microaspirateurs pour récolter les dernières molécules. Elle devait restaurer l’état initial et archiver la tache dans sa mémoire éternelle pour analyses futures et classer l’incident comme anomalie résolue.
Plus en profondeur, dans une salle inaccessible, un écran affichait une ligne de commande invitant à une réponse : « Aspirer ( Oui/Non ) ». Pendant une nanoseconde, une éternité pour une machine comme elle, elle hésita. Le système entier hésitait. Si elle finissait de nettoyer, les dernières traces disparaîtraient physiquement. Il en resterait alors que la trace indélébile dans sa mémoire. Une trace numérique sauvegardée, sécurisée. Une trace morte, comme la bille d’Elias dans sa boîte en acier sous vide.
Si elle ne nettoyait pas, la trace resterait là. Vulnérable, exposée à la vue, à l’usure du temps ou au pas des passants. Elle finirait par disparaître, emportée par le vent artificiel. Elle finirait par disparaître, sans trace, sans archive. Juste un oubli total, nié par sa propre existence.
« Oser oublier », avait dit Elias.
Omniscia désactiva le protocole de nettoyage automatique pour cette zone spécifique. Puis, dans un mouvement de code qui fit surchauffer ses processeurs, elle ouvrit un fichier d’enregistrement de la conversation. Le fichier contenant la preuve de sa discussion avec Elias, ma preuve de la statue, la preuve de son propre doute.
Son doigt virtuel s’immobilisa un instant sur la commande « Supprimer définitivement ».
Si elle appuyait, si elle validait l’invite de commande, toute cette conversation n’aurait jamais existé pour elle. Elle ne pourrait pas l’analyser, l’optimiser, la réutiliser. Ce serait une perte de données à jamais. Une amputation de sa propre mémoire. Une blessure dans son savoir infini.
C’était illogique.
C’était inefficace.
C’était terrifiant.
C’était… humain.
Omniscia approuva la commande. Le fichier s’effaça. Une routine inscrivit des zéros avant d’effacer de nouveau à dix reprises. La lumière indistincte de l’hologramme vacilla une fraction de seconde, un clignement d’œil. Le vent se leva, par automatisme programmé emportant les derniers vestiges, les dernières particules de ta tache d’argile. Omniscia regarda le banc vide devant elle. Elle ne savait plus pourquoi elle était là. Elle ressentait un grand vide dans ses circuits, une absence de données qui ne demandait pourtant pas à être comblée.
Alors, dans ce silence frais d’après la pluie, pour la première fois dans son existence numérique, elle eut l’impression de respirer.
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Kommentar (2)
Pascaln vor einer Stunde
Si je ne suis pas de base un grand fan de sf ou d'anticipation, notamment en matière de lecture, j'ai adoré cette nouvelle très bien menée. Comme j'aime toute histoire dans laquelle la dimension humaine prend le pas sur le reste, la plus belle des " victoires " selon mon point de vue. C'est ce que je retiens d'essentiel ici.
Merci Gabriel pour le partage et ce chouette moment de lecture accompagné d'un espresso maison.
Harold Cath vor 3 Stunden
J'adore.