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Correspondance pour Whitechapel

Correspondance pour Whitechapel

Publié le 21 févr. 2026 Mis à jour le 21 févr. 2026 Horreur
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Correspondance pour Whitechapel

Correspondance pour Whitechapel

Une miette. Encore une. Une petite phrase en apparence toute simple de Catherine Obscur : deux amis arrivent à Londres et ratent leur correspondance pour Copenhague.

Tout est parti de là.


Avertissement : la nouvelle qui va suivre comporte des scènes érotiques et des scènes horrifiques d'un crime sanglant. Elle est destinée à un public averti. En poursuivant votre lecture vous savez donc où vous mettez les yeux, les pieds et le reste de votre âme.



Correspondance pour Whitechapel


Le vol d’Air Canada s’était posé à l’heure sur le tarmac londonien d’Heathrow. À sept heures dix exactement. La saison y était pour quelque chose, puisque la neige hivernale n’était pas de la partie. La masse touristique non plus. Mary Ann et Frédérick choisissaient souvent cette période printanière pour échapper aux tarifs exorbitants et à la foule oppressante. Une astuce qui devenait pourtant compliquée à gérer, car le nombre de vols était restreint, mais celui de petits malins plus nombreux.


N’ayant pas réussi à dénicher la correspondance parfaite, les deux amis avaient opté pour une nuit à La City. L’occasion de goûter au charme anglais avant d’embarquer sur l’A320 de British Airways, à destination de Copenhague. La seule sombre au tableau était donc ce passage par la zone de sécurité. Un passage forcément obligé, forcément contraignant, forcément détestable pour sortir du circuit de transit. C’était là aussi un avantage de la saison que de voyager léger. Pas de grosses valises à récupérer. Pas de stress à espérer retrouver ses bagages sur les tapis roulants.


Mary Ann et Frédérick voyageaient donc léger. Deux inséparables amis qui privilégiaient la simplicité de l’existence, et ce, jusque dans leurs relations intimes. La joie de vivre, les plaisirs d’un quotidien sans entraves, jusque dans la chambre à coucher. Parfois, un ou une invitée se joignait à eux le temps d’une soirée ou d’une nuit. C’est d’ailleurs ce qui les attendait à Copenhague. Ils avaient déniché un petit appartement où le loyer serait acquitté par quelques parties de jambes en l’air avec le propriétaire. Un étudiant avec lequel ils avaient sympathisé sur Wyylde.


Ce fut Mary Ann qui remporta l’examen de la valise cabine. Elle était ravissante comme peut l’être une jeune femme de 25 ans, le sourire toujours en bandoulière sur son visage d’ange. Ses cheveux noirs nattés pour le voyage lui donnaient un côté Lara Croft. L’agent de sécurité avait très probablement plus envie de fouiller dans sa lingerie que de découvrir une marchandise non déclarée. Il lui rendit son sourire après avoir constaté sa préférence pour le rouge et noir orné de dentelle.


L’aéroport d’Heathrow était une petite ville grouillante qui n’intéressait pas le couple. Aussi, Frédérick repéra très vite la longue file des Black Cabs qui attendaient leurs proies, tel un cortège de corbeaux alignés sur le bitume. Le chauffeur qui s’occupa d’eux, tenue stricte, chargea les deux valises dans le coffre avant de leur ouvrir la portière. Il la referma avec la douceur du gars qui tient à son outil de travail. Puis, aussitôt assis derrière son volant, il lança le compteur qui se mit à tourner avant même que les premiers mots de Frédérick viennent rompre le silence.

— Au 81 Great Eastern Street, s’il vous plaît. Pour The Hoxton, Shoreditch.

– Entendu.


La voiture noire entama alors le début de leur voyage en terre étrangère, mais à la langue familière. La banlieue s’écoulait lentement au rythme du moteur. Les immeubles s’élevaient, les rues rétrécissaient tandis que le taxi s’enfonçait dans les entrailles londoniennes. Assoupi sur la banquette arrière, le jeune couple ne voyait pas la ville les avaler progressivement. C’est une fois devant le design industriel du Hoxton que leurs yeux s’ouvrirent. La façade en briques apparentes et verrières les invitait à pénétrer avec gourmandise dans le chic en habillage de cuir et de béton ciré. Le chauffeur les remercia, heureux du pourboire laissé par Mary Ann et s’en retourna dans l’anonymat routier, parmi ses semblables. Frédérick en était encore à goûter des yeux la décoration, humer le cuir des fauteuils et songer au petit sigle malt tardif au bar quand Mary Ann l’interpella. Elle s’était occupée des formalités et l’attendait en mimant avec exagération l’impatience. Frédérick la rejoignit et la porte de l’ascenseur gauche les coupa du reste du monde. Seul le reflet du miroir de la cabine leur renvoyait l’image de deux jeunes fatigués par une nuit de sommeil sporadique. Mary Ann était déjà sur son petit nuage d’excitation à découvrir les rues alentour et pour ce qu’elle avait précisément en tête pendant l’ascension.

— Hâte d’une bonne douche avant de sortir. Mais, pour gagner de temps et pour en perdre aussi, confia Mary Ann, on va la prendre ensemble. J’ai besoin de ta queue, ajouta-t-elle avec malice.

— Et tu la veux comment ? demanda Frédérick.

— J’ai besoin de me cambrer un peu, donc tu passeras par la porte principale, mais par-derrière.

— Ça me va, conclut Frédérick tandis que le tintement de l’ascenseur approuva en leur ouvrant l’accès au couloir.


La chambre était sobre, moderne, impersonnelle. Pour eux, cela n’avait aucune importance. C’était un endroit où se reposer, faire l’amour et dormir. Le reste se passait dehors. Toujours. Ils posèrent leurs valises sur le bureau, jamais à terre. Une habitude qu’ils avaient prise en lisant des reportages sur les punaises qui attendaient patiemment qu’on leur ouvre l’accès aux vêtements. Le sol en bois clair ne fit aucune différence. Le lit king size attendrait aussi. Mary Ann tira sur la manche de Frédérick et la douche italienne en carrelage sombre accueillit un couple qui jeta ses vêtements sur le lavabo. L’eau chaude arriva rapidement et se mit à ruisseler sur le corps de Mary Ann, déjà bien échauffé par l’envie qui sourdait par tous les pores de sa peau. Son intimité aussi était déjà prête à accueillir la verge de Frédérick, qui enflait sous les caresses d’une main délicate et ferme. Frédérick prit, malgré tout, le temps de vérifier la lubrification des lèvres de son amie. Puis, il agrippa les hanches qui ondulaient devant lui. Mary Ann respirait déjà bruyamment sous le jet de l’eau bienfaisante. Elle inclina la tête pour montrer son envie et enjoindre Frédérick à s’enfoncer dans son intimité. Il le fit. Avec délicatesse, le temps d’ouvrir un peu plus la voie. Ensuite plus fermement, parce que Mary Ann aimait sentir la douceur de l’indécision et la fermeté de l’acceptation. Elle se cambra davantage sous le premier coup contre ses reins et accusa les chocs suivants. D’une main, elle s’appuya contre la faïence, de l’autre, elle attrapa les fesses de Frédérick. Pour les sentir, pour plonger ses ongles dans la chair. Pour accompagner le mouvement. Elle donnait de son bassin tout autant qu’elle recevait les coups de son partenaire privilégié. Le chant aquatique de la douche couvrait à peine leur élan trop longtemps contenu de leur proximité durant le long vol d’Air Canada. Ils gémissaient tous les deux avec un plaisir sans pudeur. Mary Ann avait déjà accueilli un doigt de Frédérick, tandis qu’ils passaient au-dessus du Groenland. Elle aurait voulu prendre son sexe dans sa bouche aussi, mais leur voisin avait été du genre insomniaque. Les yeux rivés sur l’écran devant lui, ou dans son décolleté et son cul quand elle avait quitté le hublot pour les toilettes. La réminiscence de ces souvenirs l’excita encore plus qu’elle ne l’était déjà, si bien qu’elle jouit la première. Sans sommation. Frédérick en fut si étonné qu’il se relâcha instantanément et jouit par la même occasion. Sa semence chaude tapissa le vagin de Mary Ann tandis que leurs corps s’épousaient avec férocité, presque à fusionner l’un et l’autre. Frédérick finit par se poser contre le dos de Mary Ann. Elle posa sa tête sur les carreaux noirs. Et, tous deux se laissèrent envahir par les frissons de plaisir. Laissant l’écoulement de l’eau couvrir leurs traces.


Mary Ann et Frédérick marchaient depuis cinq minutes lorsque la Clock Tower de Shoreditch sonna dix heures du matin. Ils échangèrent alors un sourire qui valida leur temps, pas véritablement perdu, sous la douche et poursuivirent la visite du quartier. Les façades des bâtiments mêlaient les briques rouges et fenêtres en arc, des demeures victoriennes, au métal et au verre plus moderne. Sur certains murs, des graffitis lançaient des avertissements aux promeneurs : « You’re being watched », « Time is running out ». Des œuvres de Bansky croisaient alors celles de D Face ou de Stick, tout comme se mélangeaient les parfums des jardinières à celles de l’essence, des fumées des cigarettes et des parfums de vie urbaine. Soudain, en quittant Bethnal Green Road, Frédérick s’arrêta brusquement en plein milieu du trottoir. Mary Ann pensait qu’il venait d’être percuté par la voix de Bob Marley, qui sortait d’une fenêtre et chantait : « No Woman, No Cry », mais le voir figé, fixant un panneau indicateur fut pour elle aussi la révélation. Devant eux, le panneau semblait les attendre depuis toujours. Lettres noires, sur fond blanc, elles indiquaient un nom que Mary Ann prononça à voix haute. Comme une incantation pour relier le passé et le présent : « Whitechapel Road ».

— On est dans le quartier de Jack, murmura Frédérick Putain, j’avais pas fait gaffe.

— Mon non plus, ajouta Mary Ann tout aussi religieusement. Londres, c’était juste Londres. C’était l’escale avant Copenhague.

— On va pas y aller comme ça, à la sauvage.

— Et tu proposes quoi ?

— Là-bas, regarde, y’a un resto. On se prend une table pour ce soir et on se fait la visite dans la soirée.

— Heu…

— Allez, on y est. Tu adores les films d’horreur. On sera dans l’ambiance. On va réserver et on se fait les rues de Jack. Mais pour ça, on retourne à l’hôtel et on prépare l’itinéraire.

— OK, banco, mais c’est toi qui raques.

— Vendu.


Tous les deux accélérèrent vers le restaurant. Décision prise, ils avaient désormais hâte de faire un repérage sur plan, de préparer l’itinéraire. Ce fut cette fois la façade du Poppies Fish and Chips qui les arrêta dans leur élan. L’enseigne, en lettres dorées, ornait la vieille devanture qui mettait en avant des photos d’époque. Les articles de presse détaillaient l’actualité de Jack l’Éventreur, et, au travers de ces brèves, la fin tragique de ses victimes.

— Putain, comment on a pu rater ça, s’étonna Frédéric.

— On n’était pas dessus. Et puis Jack l’Éventreur, c’est plus vraiment de notre génération. Il est plus du genre à nous tomber dessus. Si tu vois ce que j’veux dire.

— Moi, je vois, mais fais gaffe que lui ne le voit pas !

Frédérick éclata de rire, avant de se raviser, mal à l’aise, en croisant les regards des employés qui préparaient le service de midi. Il joignit les mains en un signe de contrition. Il jeta un œil à Mary Ann, implorant qu’elle se charge d’aller faire la réservation. Elle accepta, mais lui fit comprendre qu’il faudra bien qu’il passe au tiroir-caisse pour cela. Le sourire en retour de Frédérick passa pour acceptation, cependant, il ajouta :

— Mes bourses seront à toi pour le paiement en liquide.

— Frédérick ! Tu es gras, mais j’aime ça, fit Mary Ann avant de pousser la porte de l’établissement.

Lorsque Mary Ann ressortit du Poppies Fish and Chips, elle rayonnait. Dans ses mains, quelques prospectus retraçaient le parcours macabre du tristement tueur de renoms.

— On a de quoi potasser avant ce soir. Pour réviser le classique, pour se mettre dans l’ambiance.

— C’est parfait, on va gagner du temps. Parce que je t’avoue que je ferai quand même une petite sieste. Entre le vol d’aujourd’hui, celui de demain de bonne heure et ce qui nous attend à Copenhague, j’ai quand même besoin de dormir un peu.

— Pareil. Alors, on rentre, on baise, on dort, on potasse et on y va.

— Toi, tu sais parler à un homme.

— Et toi, garde ta langue. C’est ta facture.


Ils retournèrent à l’hôtel, presque en courant. Leur excitation était si palpable qu’elle pulsait en saccade sous la peau de leur cou. Les rues défilaient en sens inverse, comme s’ils remontaient le temps. Ils n’eurent pas la patience d’attendre l’ascenseur et gravirent les escaliers en escaladant les marches trois par trois. La porte de leur chambre céda rapidement à l’ordre de la carte codée et, sans même avoir eu le temps de retirer ses chaussures, Mary Ann fut projetée sur le lit king size. Son tanga se retrouva à ses chevilles, exhibant sur le renfort de tissu de l’entrejambe, une envie qui coulait depuis un moment. La cyprine fleurait le parfum de la volupté, si agréable, si envoûtant que Frédérick huma un instant la fragrance de cette gourmandise, avant de plonger entre les cuisses de son amie. Mary Ann parvint à retirer complètement sa lingerie et enserra la tête de celui qui lui donnait du plaisir sans jamais entrer officiellement dans sa vie.


Côte à côte, Mary Ann et Frédérick savouraient encore les échos que seule une bonne partie de jambes en l’air pouvait murmurer en silence. Puis, Mary Ann alla chercher les prospectus éparpillés sur le sol. Ses seins portaient encore la rougeur des mains et de la bouche de Frédérick. Son sexe glabre brillait de contentement, mais, lorsque ses yeux croisèrent ceux de Frédérick, qui la matait ouvertement, elle porta son regard sur la verge rabougrie tout en faisant une moue dubitative. Ils rirent de bon cœur et se mirent à éplucher les documents.

— Putain ! souffla Frédérick

— Putain quoi ? demanda Mary Ann.

Frédérick lui tendit un dépliant qui listait les victimes de Jack l’Éventreur. La chair de poule lui hérissa alors tout le corps, tandis que ses yeux, agrandis, essayaient de porter l’information à son cerveau.

— C’est une blague ? souffla-t-elle, tout en sachant qu’il n’en était rien.

Elle n’attendait pas la réponse de Frédérick. Une colonne, sobre, listait les victimes, ces oubliées de l’histoire, celles dont les noms ne sont pas dans les mémoires. Le premier avait suffi à lui couper le souffle : Mary Ann Nichols ( « Polly » ), 31 août 1888.

— Tu le savais ? interrogea Frédérick.

— Pas du tout, souffla-t-elle. Putain, ça craint, Mary Ann Nichols.

— Lis la suite.

— Annie Chapman, 8 septembre 1888. Elizabeth Stride, 30 septembre 1888. Catherine Eddowes, 30 septembre 1888. Mary Jane Kelly, 9 novembre 1888.

— Encore une Mary.

— T’es pas drôle.


Un froid glacial s’était installé dans la chambre, comme un brouillard givrant en plein hiver. Les sourires avaient disparu. Mary Ann lisait avec un sérieux que Frédérick ne lui connaissait pas. La partie inconnue de l’un et de l’autre. Celle qu’une vie à deux pouvait révéler, mais pas forcément celle de sex-friends, plus adeptes des moments légers, des joies presque sans peine.


Les heures passèrent, studieuses, avant que l’alarme du téléphone vienne leur rappeler leur agenda. Mary Ann posa son smartphone, dont la page Wikipédia affichait encore sa lecture.

— C’est dingue comme on se laisse porter par les traces de Jack l’Éventreur en oubliant celles de ses victimes.

— C’est toujours le cas de nos jours. Regarde, cite-moi un nom d’une victime de Dutroux ou de Guy Georges ? Même Xavier Dupont de Ligonnès, donne-moi le nom de sa femme ou de ses enfants ?

Mary Ann restait bouche close, les yeux cherchant vers le plafond une réponse qui ne venait pas.

— Voilà. Lors d’un crime, quel qu’il soit, l’assassin entre dans l’Histoire, les victimes, elles, sombrent dans l’oubli.

— Ouais, ben on va changer ça.

— Il faudrait. En attendant, direction la douche chère Mary Ann, Coudray. À moins que tu veuilles que les clients du Poppies sentent autre chose que le Fish and Chips !

Mary éclata de rire en prenant conscience de l’odeur de sexe qui régnait dans la chambre.

— Chacun son tour, hein ! J’ai vu ton regard lubrique tout à l’heure.

Frédérick éclata de rire à son tour. Chassant l’image de la levrette qui lui avait traversé l’esprit, malgré la redoutable période réfractaire qui avait réduit sa verge au silence.


Le Poppies Fish and Chips était un lieu emblématique du quartier. Son ambiance de pub victorien était tout autant vantée que sa référence au criminel de Whitechapel. Les lumières tamisées, les boiseries sombres, les murs couverts de photographies d’époque, tout contribuait à passer un moment aussi délicieux que le repas qu’ils avaient pris. La bière London Pride avait marié le plat d’une agréable façon. Impossible de faire mieux selon le serveur, et le bougre avait sacrément dit vrai. Ils en avaient repris une tournée, après tout, ils étaient à pied. C’est donc un peu grisés, mais rayonnants, que Mary Ann et Frédérick entamèrent leur périple sur les traces de Jack l’Éventreur. Oubliant cette envie de changer les choses. Oubliant que l’encre des journaux conservait la noirceur du crime, mais pas le rouge sang des victimes.


Quand ils firent leur premier pas dans Durward Street, anciennement Buck’s Row, ils comprirent aussitôt que Jack l’Éventreur avait pu commettre son forfait en toute discrétion. La ruelle, étroite, déversait ses pavés dans une ombre que les lampadaires à gaz de l’époque devaient à peine éclairer. Aujourd’hui encore, à vingt heures trente, c’était davantage une ruelle de nuit que de lumière. Les promeneurs étaient inexistants dans le quartier. Pas de parc, pas de bancs, juste des façades d’une époque révolue que se tenaient les murs pour rester droites. Mary Ann frissonna comme son éponyme avait dû le faire. Elle se sentait prise au piège et pouvait à peine imaginer la morsure glacée de la panique entrer progressivement dans le cœur de la victime. Elle aurait voulu ne pas penser à la lame de Jack l’Éventreur qui avait ouvert la gorge de sa première victime d’une oreille à l’autre, mais il était trop tard. Par réflexe, elle porta sa main à sa propre gorge et sa mémoire lui renvoya la description médico-légale de l’autopsie de Mary Ann Nichols. La langue sectionnée, l’abdomen entaillé, les organes génitaux mutilés. En arrivant devant la plaque commémorative, une larme s’était mise à couler sur sa joue.

— Frédérick ? chuchota-t-elle.

— Oui ? Ça ne va pas ?

— Je ne suis pas certaine d’arriver à tout faire.

— Tu veux qu’on aille s’asseoir ? Prendre un chocolat et rentrer ?

— Non. Je te dis juste que je suis pas certaine. C’est dur. Peut-être on n’aurait pas dû lire avant.

— On aurait surtout dû le faire en plein jour. Je t’avoue que c’est pas du tout comme dans les films là. Je sais pas. Ou alors c’est les bières, mais moi aussi je ne garantis pas qu’on se fasse les cinq.

— Bon, et bien mon cher Frédérick, nos confidences faites, y’a plus qu’à avancer et vous où ça nous mène ! Fais voir le plan ?

Frédérick lui tendit le prospectus et éclaira un peu plus le chemin avec la lampe de son smartphone.

— C’est pas loin. Cinq cents mètres et on y est. Allez monsieur. Debout.

— Tu reprends vite du poil de la bête, toi !

— Et tu en sais quelque chose, hein ?

La question n’attendait pas de réponse. Aussi, ils reprirent tous deux leur déambulation. Et, effectivement, sept minutes après, ils débouchèrent dans une ruelle plus large, toujours bordée de maisons ouvrières, mais quelques commerces fermés leur disputaient la place. Ils marchaient main dans la main pour se donner le courage de continuer. Puis, lorsque la plaque de pierre usée mentionna le lieu où fut retrouvé le corps d’Annie Chapman, Mary Ann vint se resserrer contre Frédérick. Sa présence avait quelque chose de différent de soir là. De rassurant, de confortable. Elle ne parvenait pas à saisir la netteté de cette sensation, probablement due à cette immersion, cependant, une graine venait de faire bouger le substrat de leur relation. Elle chassa rapidement ses pensées incongrues pour regarder où fut découverte la victime suivante, Elisabeth Stride. Quatre cents mètres à peine. Rue Henriques, anciennement Berner Street.

— C’est dingue, s’étonna Mary Ann, qu’il ait pu les massacrer dans un périmètre aussi resserré.

— Oui, pas certain qu’il aurait pu réussir son coup aujourd’hui.

— Ses coups.

— Oui. Tiens, regarde, la plaque est là.

Comme la précédente, encore lisible, mais souffrant de l’érosion du temps, comme un souvenir qu’on oublie, la plaque mentionnait le lieu de la découverte du corps.


Soudain Frédérick bondit comme un diable ! Il lâcha un cri qui déchira le silence de la nuit. Mary Ann hurla à son tour. Frédérick sautait sur place. Il donnait des coups de pied dans le vide, mais l’un d’entre eux atteignit la bête noire qui s’était jetée entre ses jambes. Le chat miaula de surprise et s’engouffra dans une petite ruelle entre deux maisons.

— Putain de chat ! pesta Frédérick ! Putain de con de chat !

Mary Ann avait troqué son cri par un rire encore un peu nerveux. Cependant, cette nervosité n’avait plus grand-chose à voir avec la peur. Elle regardait Frédérick avec cet œil neuf qui la troublait.

— Non mais sérieux ! C’est dans les films de série B le coup du chat !

Frédérick alla s’appuyer sur le mur opposé de la plaque. Pas loin de la ruelle dans laquelle le chat avait disparu. Il avait besoin de faire redescendre son rythme cardiaque. Mary Ann le regardait avec un sourire tout aussi neuf, tout aussi différent que d’ordinaire. Elle n’était plus dans les ruelles de la tragédie. Elle était ailleurs. Un ailleurs qui avait sacrément entaillé l’accord tacite d’une relation amicale où le sexe faisait partie du contrat. Mais l’envie qui montait en elle n’avait plus rien à voir avec tout ça. Elle traversa la rue à son tour pour rejoindre Frédérick. Il lui jeta un regard vaincu :

— OK, vas-y, tu peux me charrier. Je vais en entendre parler toute ma vie.

— Viens-là, mon sauveur au cri si perçant !

Elle l’attira à lui dans un câlin habituel, mais seul Frédérick était encore dans ce registre. Mary Ann avait ouvert la brèche et s’y était engouffrée. Au diable Jack. Elle pivota en entraînant Frédérick et passa l’angle de la rue Henriques pour se retrouver dans celle du chat. Une rue sans éclairage, sans nom. Une rue déserte, abandonnée, tout juste surnommée Bishop Street Alley par les résidents. Adossée sur les briques, Mary Ann ne laissa pas Frédérick se poser la moindre question. Aussitôt qu’il fut aspiré dans la nuit, emporté par son mouvement, elle plaqua sa bouche contre la sienne et lui fourra sa langue sans sommation. Frédérick ouvrit les yeux de surprise. Habitué à ces élans de l’un ou de l’autre, il était loin de penser que ça se passerait là, maintenant. Il allait récupérer sa langue pour protester, à peine, mais renonça aussitôt quand il sentit les doigts de Mary Ann défaire un à un les boutons de son jean. Ce fut lorsque son sexe émergea de son pantalon qu’il recula un peu.

— Ici ? Maintenant ?

— T’as hurlé comme un malade, t’as entendu une réaction ? Y’a plus personne dans les rues. Pas un char, pouffa-t-elle.

Frédérick prit le regard mutin de Mary Ann pour une moquerie bien méritée. Il était loin de penser que c’était celui de l’amour qu’il contemplait. Mary Ann était un peu stressée. Rien à voir avec le lieu, avec le risque de se faire prendre, elle était amoureuse et en était à se demander comment le dire à Frédérick. Elle savait que de nombreux sex-friends s’étaient perdus en franchissant le Rubicon. Tout ce qu’elle désirait alors, c’était sentir le sexe de Frédérick dans le sien. Sentir ses aller et retour. Sentir son désir à lui. Son envie d’elle. Elle voulait le regarder prendre du plaisir à sa vulve. À parcourir ses lèvres, à frotter son clitoris, à sonder l’intimité de son vagin et pour enflammer sa jonction de Gräfenberg. Elle voulait qu’ils s’électrisent ensemble et sentir ses projections de sperme à chacune de ses saccades. Frédérick fit glisser sa culotte et la pénétra. En douceur pour goûter ce moment délicieux, cet instant d’éternité où le trésor se révèle et attise l’envie de se jeter corps et âme dans le plaisir des sens. Puis, une fois la chaleur humide cernant la hampe de sa verge, Frédérick accentua la pression. Un premier mouvement. Plus franc. Plus ferme. Un mouvement qui arracha un premier soupir à Mary Ann. Elle plongea alors au fond de ses yeux. Elle voulait y voir la même flamme que celle de ses sentiments. Un second mouvement la fit tressaillir de nouveau. Elle ne le quittait pas des yeux, goûtant son plaisir mêlé au sien. Le troisième coup fut plus nuancé. Il venait de changer légèrement de position. Jouant avec le rythme et l’angle d’attaque. Au quatrième coup, il cria. Mary Ann en resta incrédule. Elle n’osait plus bouger. Plus rien dire. Le regard de Frédérick lui renvoyait la même consternation, tandis qu’elle sentit le liquide chaud et épais s’écouler entre ses cuisses. Elle n’osait toujours pas parler. Tandis que Frédérick roulait des yeux, elle se demandait comment, après tant de sexe aujourd’hui, il avait pu jouir aussi vite. Pourtant, Frédérick se retirait. Lentement. Il ne se posa pas contre elle, mais se laissait glisser.

– Frédérick ? Ça va pas ?


Frédérick ne répondit pas. Il tressaillait : Mary Ann sentit alors un flot chaud inonder ses chevilles et quelque chose s’abattit sur ses baskets. Le bruit attira davantage son attention. Un ploc mouillé et mou. Elle baissa les yeux.

Son hurlement ne vint pas immédiatement. Il fallait d’abord que les yeux acceptent la vision horrible. Afin de transmettre au cerveau ce qu’ils voyaient. Il fallait un temps au cerveau pour être certain de comprendre. C’était peut-être ça qui provoquait cet instant de paralysie. Celui que seul un cri épouvantable pouvait rompre. Mary Ann hurla comme jamais elle n’avait hurlé. Le cri fut si fort, si désespéré, que ses cordes vocales se déchirèrent. Un filet de sang coula sur sa langue et dans son larynx. Elle en perdit la voix, comme si elle s’était échappée avec le hurlement. Pendant ce temps, les intestins de Frédérick continuaient de se répandre à ses pieds. Le corps finit par suivre : Frédérick s’affala dans ses propres entrailles. Mart Ann aurait voulu crier, encore, mais seul un hoquet émergea de sa gorge. Pourtant, intérieurement, elle hurlait encore plus fortement que la fois précédente. Frédérick a ses pieds, la silhouette d’un homme en costume trois-pièces et chapeau melon lui souriait. À ce moment-là, Mary Ann était la seule personne encore vivante, capable d’identifier Jack l’Éventreur.

— Bonsoir Mary Ann. Mais quel cadeau m’as-tu fais là.

Aucune question dans les propos de Jack. Il se contentait de ciseler ses phrases d’une voix monocorde. Comme s’il répétait son texte, sans jeu de scène, sans passif, sans efforts.

— Je vous suis depuis un moment, Frederick et toi. Tu permettras que je prononce le nom de ton client à l’anglaise. Frederick. Dire qu’il a été à deux doigts de me capture ce satané inspecteur. Mais il n’attrapera plus personne maintenant. Il ne prendra plus personne non plus si je me mets à parler votre langage moderne. Toi la première.

Mary Ann, toujours tétanisée, n’arrivait pas à comprendre. Toujours ce problème de traitement de l’information.

— Ho, mais je te rassure. Je sais très bien qu’il n’est pas réellement Frederick Abberline. Tu n’es pas non plus Nichols. Même si vos ébats contre le mur ressemblent sacrément à une passe de catin. Mais tu imagines un instant ce rendez-vous immanquable : Mary Ann, Frederick et moi, ce bon vieux Jack.


Jack détailla Mary Ann. Il approcha son visage de celui de Mary Ann, marchant délibérément dans les tripes encore chaudes de Frédérick. Le son atroce, spongieux, fut un déclencheur pour elle. Jack ne s’y attendait pas. Il reçut le coup de tête de Mary Ann juste sous son front, à la naissance de son nez. Le bruit ne fut pas le même. Ce fut un craquement sinistre. Il recula en titubant, laissant la seconde qu’il fallait à la jeune femme pour s’enfuir. Elle courait vite, enchaînant les rues sans même savoir où elle allait. Les pavés résonnaient du cri que Mary Ann ne pouvait plus émettre. Malgré les semelles en caoutchouc, on pouvait entendre chacun de ses pas, résonner comme si elle portait des talons. Une nouvelle frayeur s’empara d’elle. Elle jeta un œil sur ses baskets. Elle vacilla, perdue par sa curiosité et s’affala au sol. Sur des pavés, trop sales, baignants dans une lumière trop jaune. La bouche en sang, une dent en moins, elle leva la tête sur un des lampadaires. Patinée par la pluie et la suie, sa couleur hésitait entre le noir passé et le vert sombre. Son corps conique se dressait presque jusqu’à trois mètres de haut avant de lancer un bras supportant une lanterne de verre. La lumière jaune pâle, vacillante, tremblait dans la nuit qu’elle était en charge d’éclairer. Décontenancée, perdue, Mary Ann ne parvenait plus à se repérer.

— Tu commences à comprendre Mary Ann, ricana Jack.

Il planta ses deux chaussures d’un autre âge devant les yeux de sa proie. La lumière du lampadaire à gaz faisait trembler leur ombre.

— Frederick ne m’a jamais attrapé. Pourtant, je ne suis jamais parti d’ici. Je suis Whitechapel.

Mary Ann se recroquevilla. Elle pleurait. Ses larmes venaient se mêler au filet de sang qui coulait de sa bouche.

— As-tu vu où tu es tombée ?

Mary Ann craignait de recevoir un coup de couteau si elle tournait la tête, mais la curiosité encore une fois l’emporta et elle osa détacher son regard de Jack. La plaque sur le mur ressemblait aux autres, en pierre, non officielle, posée par les habitants. Mais à côté du nom qu’elle avait lu moins d’une heure auparavant, celle-ci en mentionnait deux :

  1. Ici gisait le corps de Mary Ann Nichols, assassinée par Jack l’Éventreur le 31 août 1888
  2. Ici gisait le corps de Mary Ann Coudray, assassinée par Jack L’Éventreur le 21 février 2026

Mary Ann comprenait que rien n’aurait pu sauver Mary Ann. Elle était paralysée, tétanisée. Elle comprit que rien ne pourrait la sauver non plus.

— Tu connais mon visage, Mary Ann.

Elle aurait voulu lui dire qu’elle ne dirait rien. Qu’elle garderait ça pour elle. Elle aurait aimé pouvoir dire toutes les conneries inutiles que l’on peut dire à un monstre. Mais sa voix était déjà morte. Et Jack n’en avait strictement rien à faire. La lame qu’il exhiba n’avait rien de fantomatique. Elle ressemblait à un sourire d’un jaune brillant. Elle espérait que cela se passe vite. Mais le rapport médico-légal du Docteur Rees Ralph Llewellyn lui revint en mémoire.

— Tu as raté ta correspondance pour Copenhague, Mary Ann, mais tu n’as pas raté ta correspondance temporelle pour Whitechapel. Le mien. Le tien aussi désormais.

Elle sentit la lame, froide, acérée, entrer du côté de son oreille gauche. Mentalement, elle sut : « Une incision profonde, de 15 à 20 cm de long, de l’oreille gauche à l’oreille droite — coupant la trachée et le larynx. ».


Elle préféra laisser son corps sombrer avant la suite. Elle s’évanouit juste avant de mourir.

Gabriel DAX, Texte sans IA

Crédit photo : 1.33X MotionPicture, Unsplash

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Commentaires (3)

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Gabriel Dax verif

Gabriel Dax il y a 4 secondes

Et avec la notice je te raconte même pas !

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