Chapitre 7 : Une nouvelle écoute du monde
Chapitre 7 : Une nouvelle écoute du monde
Je continuais à faire des exercices d’écoute avec l’orthophoniste, qui me guidait avec une patience infinie. Chaque séance était une plongée dans un monde sonore que j’avais oublié… Ou que je n’avais jamais vraiment connu. Elle me faisait répéter des mots, des phrases, des sons. Elle me faisait écouter des morceaux de musique, des bruits de la nature, des voix humaines.
Ces découvertes étaient merveilleuses, mais aussi épuisantes. Chaque son, chaque modulation de ma voix demandait un effort de concentration presque surhumain. Je devais réapprendre à écouter, à reconnaître, à distinguer. Cela allait bien au-delà de la simple perception, il fallait que mon cerveau réapprenne à comprendre les sons, à filtrer le bruit, à reconstruire le sens. En parallèle, je devais aussi réapprendre à parler. Ma voix sonnait différemment, parfois trop forte, parfois trop faible. Je m’entraînais à articuler, à poser ma respiration, à trouver un équilibre entre ma voix et ce que je percevais. Ce travail titanesque ne concernait pas seulement mon oreille, il engageait tout mon être, mon esprit, ma mémoire, mes émotions.
C’est là que j’ai compris une vérité essentielle : l’audition n’est pas qu’un sens, c’est un lien. Elle relie au monde, aux autres, à la vie. Chaque petit progrès, chaque nouveau son, même imparfait, représentait une victoire. Et puis arriva le jour que je redoutais autant que je l’espérais : le 6 août 2000. Cette date reste gravée dans ma mémoire : elle marquait ma quatrième opération, celle de l’oreille droite. J’avais peur, bien sûr, peur que cela échoue, peur que le silence soit définitif. Mais je savais que c’était ma dernière chance, et je devais y croire. Avant l’opération, j’ai confié mes doutes au chirurgien ; il m’a regardée avec douceur et m’a simplement dit :
— Nous allons tout faire pour que cela fonctionne.
Ces mots, sobres mais sincères, m’ont apporté une force nouvelle. Je me suis accrochée à eux comme à une promesse, je pensais aux messages d’encouragement que j’avais reçus, aux visages aimants de ceux qui croyaient en moi, et surtout, à tous les sons que je voulais retrouver. Vivre dans le silence après avoir connu le bruit, c’est une torture.
Les personnes sourdes de naissance vivent leur surdité autrement, dans un esprit serein. Mais pour moi, qui avais goûté à la musique, aux voix, aux rires… Ce vide était insupportable. Imaginez, si vous vous bouchez les oreilles toute une journée, très vite, cela deviendra frustrant. Puis, soudain, si vous les débouchez, le moindre bruit deviendra un cadeau. C’est ce bonheur, cette renaissance que je voulais retrouver. À l’hôpital, l’infirmière antillaise que je connaissais déjà m’a accueillie avec son sourire lumineux. Elle avait ce don rare de rendre les choses plus simples, plus légères. Elle me prit la main et murmura :
— Tout va bien se passer, je suis là.
Ces mots réchauffèrent mon cœur et apaisèrent ma peur. Sa bienveillance me donnait du courage.
Après l’opération, on me ramena dans la chambre 18. Ce numéro avait une signification particulière : c’était le jour de ma naissance. J’y ai vu un signe, le symbole d’un nouveau départ. Peut-être n’était-ce qu’une coïncidence, mais j’ai choisi d’y croire.
Le lendemain, on me retira la perfusion. Le chirurgien vint examiner la cicatrice et m’annonça que je pourrais sortir dans la semaine. Je restais méfiante, après tant de déceptions, mais quelque chose en moi avait changé. Pour la première fois, depuis longtemps, je sentais l’espoir renaître. J’avais échappé de peu au redoublement, mais la perspective d’intégrer une classe professionnelle en secrétariat et comptabilité ne me réjouissait pas. Mon rêve, c’était le service à la personne, mais toutes les places avaient déjà été prises. Cette nouvelle m’avait brisé le cœur. Moi, je voulais aider les gens, leur apporter du réconfort… Pas manipuler des chiffres. Mais il ne restait qu’une place, et j’ai dit oui, presque par dépit. Peut-être qu’avec le temps, j’y trouverais un sens. Je savais que j’y retrouverais certains de mes anciens camarades, et que cela adoucirait un peu les débuts. Mais très vite, j’ai compris que tout le monde connaissait mes difficultés scolaires. Certains me dévisageaient, curieux ou maladroits, comme s’ils cherchaient à comprendre sans oser poser de questions, leurs regards me gênaient. Je ne voulais pas être différente, je voulais juste avancer. Heureusement, ceux que je connaissais déjà m’ont accueillie avec bienveillance. Leur présence familière apaisait mes doutes.
Entre le lycée et les séances d’orthophonie, mes semaines étaient bien remplies. Chaque mercredi après-midi, je parcourais vingt kilomètres pour rejoindre le cabinet. Grâce à eux, je me sentais un peu moins seule dans ce quotidien devenu si différent. Ces allers-retours étaient devenus mon nouveau rythme de vie, une routine de courage et d’endurance. Le taxi était presque une bulle suspendue entre deux mondes : celui du silence que je quittais lentement, et celui du son que je réapprenais à apprivoiser. C’était un moment de réflexion, parfois d’apaisement, parfois d’inquiétude. Un jour, en descendant du taxi, j’ai failli ne jamais arriver au cabinet. Je traversais la route, concentrée sur les mouvements des voitures, quand soudain, l’une d’elles a surgi à toute vitesse. Je n’ai pas entendu le coup de Klaxon ; tout ce que j’ai perçu, c’est la voiture qui fonçait sur moi à vive allure. Mon cœur s’est arrêté. Par réflexe, j’ai bondi en arrière. Le véhicule a frôlé mes jambes. Mes mains tremblaient, j’ai murmuré intérieurement :
– Si seulement je pouvais entendre…
Ce jour-là, j’ai compris que la surdité ne se résumait pas à un handicap sensoriel. C’était un combat pour la sécurité, l’autonomie et la vie.
Bientôt, une nouvelle opportunité s’offrirait à moi : celle de réentendre pleinement. Je ne savais pas encore que, quelques mois plus tard, j’allais redécouvrir le monde autrement. Non pas dans le silence, mais dans une symphonie nouvelle, où chaque son aurait une saveur d’apprentissage et de victoire.
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👩🏽💻 Barbara Wonder
🏞️ Image: photo personnel et Canva
✍️ Le: 17-04-26
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