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Partie II
Fiction
Aventure
calendar Publié le 10 août 2026
calendar Mis à jour le 10 août 2026
time 10 min
Tous publics

Partie II

Dix ans auparavant


– Troie, Troie, toujours Troie !

Les paroles de Ménélas raisonnèrent avec une telle puissance que des oiseaux quittèrent les hauteurs du palais de Sparte, effrayés par les hurlements du roi. Interpellée par ces échos, son épouse accourut vers lui.

– Pourquoi te mets-tu dans ces états ?

A peine eut-elle achevé sa question que le roi lui tendit un long parchemin qu'elle lut entre les lignes, après avoir immédiatement consulté le nom de l'expéditeur de la missive. Durant sa consultation, Ménélas ne cessa de marcher de long en large, le regard fixé sur Hélène.

– Il est obsédé par Priam et sa route commerciale. Il croit pouvoir lever une armée grecque pour marcher sur Troie et reprendre le contrôle du nord de la Mer Egée, cracha Ménélas en agitant ses bras dans tous les sens.

– Tu connais ton frère...dit seulement Hélène, sans avoir besoin d'apporter davantage d'explications à Ménélas qui connaissait par cœur les velléités d'Agamemnon.

Ce dernier alla s'installer sur son trône. La reine le suivit de peu et, tout près de lui, caressa ses cheveux courts et bruns.

– Si Agamemnon déclare la guerre à Priam, tu devras le suivre.

– Evidemment...commença Ménélas en détachant son regard du sol noir et pierreux. Mais ce ne sera pas suffisant pour convaincre les autres rois. Ils ne voudront jamais le suivre sur ce simple motif.

– Sans oublier que s'il sortait vainqueur de ce bras de fer, Agamemnon renforçerait son assise sur le sol grec, au détriment des autres, ajouta Hélène, qui se mit à réfléchir à haute voix.

– Ulysse cultive sa terre à Ithaque et préfère passer ses soirées aux côtés de Pénélope. Quant à Achille, jamais il ne prendra les armes pour une vulgaire querelle de marchands. Sans oublier la détestation qu'il voue à mon frère...


Ménélas dissimula sa tête entre ses mains, en proie à un dilemme infernal. Hélène le connaissait

bien. S'il acceptait la requête de son frère, ils n'iraient pas bien loin. La ville de Troie était réputée imprenable, sans parler de leur armée et de leurs chevaux qui faisaient leur renommée depuis toujours. Si, au contraire, il la déclinait, Agamemnon n'hésiterait pas une seule seconde à renier ce cadet, enfant préféré de leur père, qui avait annihilé toute considération paternelle à son égard. Depuis, il n'avait cessé de provoquer le destin et saisi toutes les opportunités de prouver à leur défunt père qu'il était digne de sa lignée. Le couple royal tenta en silence de trouver une solution qui conviendrait aux deux parties. C'est Hélène qui, la première, proposa quelque chose :

– Le serment de mon père. Il faut l'utiliser. C'est le seul moyen de convoquer tous les rois grecs.

– Sans les Myrmidons à nos côtés, il sera bien difficile de vaincre Hector.

– Achille attend la bataille de sa vie. Si la Grèce entière se rend sur le sol troyen, il s'y rendra dans l'heure.

Ménélas sembla soudainement dubitatif.

– Supposons que tous ceux qui ont prêté serment face à ton père se rallient à cette cause...Cela signifie donc que tu dois entrer dans l'équation ?

Hélène s'installa tout prêt de son mari. Dès qu'elle avait lu les mots de son beau-frère, une folle idée avait prit forme dans son esprit. Il était indubitable que Troie captait une bonne partie des ressources provenant de l'Est. Elle profitait des réseaux mis en place depuis des décennies par leurs souverains et entretenait de solides relations avec les autres barbares. En détruisant la cité, le commerce s'en trouverait largement déstabilisé dans cette région de la mer Egée et de nouvelles alliances devraient être forgées. Or, si la Grèce voulait commercer avec l'Est, Ilion devait être anéantie. Les chefs Grecs seraient alors les seuls maîtres de la région. En tant que frère du chef désigné par les autres rois, Ménélas aurait une place de choix.

– Je dois aller à Troie. C'est le seul moyen, annonça la jeune femme.

Le roi se leva d'un bond. En proie à une intense réflexion, ses pieds lui firent faire d'étranges arabesques dans l'immense salle. Immobile et calme, la fille de Zeus espérait que sa proposition ferait mouche.

– Comment comptes-tu t'y prendre ? demanda subitement Ménélas, dont le regard s'était éclairé.

– Hector sera là dans quelques jours. Son père croit encore aux vertus de la diplomatie. Il espère conclure un marché entre son peuple et le nôtre.


Hélène marqua une pause cependant que Ménélas l'engagea à poursuivre sa démonstration.

– Je m'arrangerai pour partir avec lui. Je me plaindrai de toi, de ma vie ici et je le supplierai de m'emmener. Hector est un idéaliste, il m'écoutera.

– Non, non...Hector est loyal et jamais il ne lui viendrait à l'esprit de trahir les efforts de son père. Il ne prendra pas le risque de briser la fragile alliance que Priam tente de nouer avec Sparte.

– As-tu oublié mon pouvoir de persuasion ? interrogea Hélène, en souriant à son mari.

– Crois-moi que non, et je crois qu'aucun Grec ne peut l'oublier...Mais Hector est Hector. C'est un fidèle, en amitié comme en amour. Il ne s'approchera d'aucune femme, il tient trop à Andromaque pour éveiller ne serait-ce que le soupçon de l'adultère.


Le couple se trouvait dans une impasse. L'idée était bonne et viable, c'était un fait. Mais face à Hector, il était évident qu'elle n'aurait aucune chance. Il fallut se résigner à changer de stratégie. Pourtant, lorsque la délégation troyenne franchit les portes de Sparte quelques jours plus tard, le destin, ou les dieux, peut-être même les deux, offrirent à la reine la solution pour assouvir les désirs de son beau-frère et hisser son mari un peu plus près de l'Olympe. Car aux côtés du prince aîné se tenait un jeune homme inconnu de toute la maison royale. Les lettres de Priam n'avaient pas fait mention de ce second ambassadeur. Quant aux espions disséminés sur le trajet, ils ne l'avaient jamais évoqué dans leurs rapports. Mais au regard des ses vêtements et de sa monture, il semblait bel et bien faire partie de la famille royale. Et puis il chevauchait aux côtés de l'héritier du trône. Bien sûr, Hécube avait bien travaillé en fournissant à Troie des fils à ne plus savoir quoi en faire. Mais tous, Hector excepté, avaient rejoint les rangs de l'armée pour y être incorporés en tant que soldats. Et bien que la solidité de leur éducation ne faisait aucun doute, aucun n'avait jamais été désigné pour être émissaire.

Le soir même, après que les hôtes se soient délassés et reposés de leur harassant voyage, les Spartiates les accueillirent en grande pompe dans la salle du trône, où des tables gorgées de mets plus raffinés les uns que les autres se disputaient les faveurs des invités. Hélène fit son entrée seule, pas loin d'une heure après la foule. Son plan était désormais clair, et l'intrus, qui s'appelait en réalité Pâris, lui offrait sur un plateau l'excuse qui mettrait en branle la Grèce entière. Le corps oint d'une huile parfumée et recouverte d'une robe légère et vaporeuse, tous se turent lorsqu'elle remonta l'allée centrale pour rejoindre son mari. Tous les regards étaient tournés vers elle, la jeune femme le sentait. Depuis le jour de sa naissance, on n'avait cessé de lui rappeler qu'elle était spéciale et sa beauté s'était déployée au fil des années. On joue avec les armes que les dieux veulent bien nous donner. Celui d'Hélène avait été précieusement caché dans un coffre pour éviter qu'il ne s'altère trop vite. Mais aujourd'hui, il était temps de le mettre à profit, autant pour sa patrie que pour elle. Car la reine comptait bien graver elle-même son nom sur la stèle de l'Histoire.

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