Partie III
Durant les jours qui suivirent, Hélène sentit bien que Pâris ne cessait de l'épier. Elle n'eut pas grand chose à faire. Le jeune homme n'était pas vilain, loin de là. Plutôt grand, une tignasse brune épaisse sur la tête et des yeux clairs, il correspondait en tous points au portrait idéalisé du mari qu'une princesse des environs dressait sans doute lorsque ses pensées vagabondaient. On ne lui avait pas demandé son avis pour Ménélas. Les chefs de guerre les plus éminents s'étaient précipités aux pieds de Tyndare pour lui réclamer sa main. Tous, sauf Ménélas qui avait délégué cette affaire à son frère. L'aimait-elle ? Elle n'en avait pas la moindre idée. D'ailleurs, Hélène ne s'était jamais posée la question. Son époux lui convenait, tout comme Sparte et son statut de reine. Mais elle en voulait plus. De nature aventureuse, elle avait sentit une soif naître dans tout son être. Ce besoin avait grandit jour après jour au point de ne plus pouvoir le contenir. Et ce pauvre prince lui offrait sa chance sur un plateau d'argent.
Chaque soir, Hélène rejoignait Ménélas dans les appartements privés du roi pour mettre au point la tactique qu'ils appliqueraient le lendemain. Le frère d'Agamemnon ne s'occupa de rien d'autre que d'Hector et fit traîner les négociations en longueur pour gagner du temps. Il pinaillait sur chaque détail, chaque mesure, chaque délai, au point qu'Hector en vain à désespérer de conclure le moindre accord avec la cité du Péloponnèse. Quant à la fille de Zeus, elle se rendait auprès de Pâris dès qu'elle le pouvait. C'est d'ailleurs ce dernier qui lui racontait toutes les misères que faisait subir Ménélas à son frère. La langue bien pendue, il ne se faisait jamais prier pour raconter des tas de choses sur Troie, Priam, les richesses de l'arrière-pays. Un puits sans fond d'informations. Durant ces interminables monologues qui lassaient très vite la jeune femme, celle-ci ne cessait de sourire béatement à Pâris qui se trouvait grandement encouragé dans ses récits. Le soir même, Hélène soumit une idée inédite à son époux.
– Tu dois t'éloigner de Sparte, Ménélas. C'est la seule solution.
– Que racontes-tu ?!
Ménélas était un bon chef de guerre, quoique loin d'être brillant, mais il n'avait aucune imagination
dès lors qu'il s'agissait de ruser.
– Invente un prétexte, n'importe lequel, qui t'obligerait à quitter la cité pendant quelques jours,
rien de plus.
– Mais enfin, ce serait délibérément offrir ma femme à ce....ce....
Les mots restèrent coincés dans la gorge de Ménélas.
– Réfléchis...Si tu n'es pas dans les parages, si ta garde personnelle est absente, j'aurais plus de
facilité à me confier à Pâris...
Après des années de mariage, la jeune femme s'étonnait encore que Ménélas ne puisse pas envisager ces manœuvres d'une simplicité pourtant affolante.
– Comment est-il ? demanda Ménélas, en changeant de sujet.
– Il manque cruellement d'éducation. Ses années passées auprès d'un chevrier n'ont pas aidé,
c'est indéniable.
– Il te plaît. Je l'ai vu.
– Il est vrai qu'il est assez beau. Dire le contraire serait un pur mensonge. Mais ses ennuyeux bavardages et l'air niais qui ne le quitte que rarement achèvent de leur rendre attirant.
Ménélas se mit à rire bruyamment et se rapprocha d'Hélène pour lui caresser délicatement la joue.
– C'est d'accord. Je partirai. Je n'aurais qu'à dire que mon grand-père est mort. Et ensuite ?
La jeune femme ne dit rien et se contenta de sourire à celui qui partageait sa vie depuis plus de dix ans.
Quelques jours plus tard, Comme ils l'avaient tous deux planifié, Ménélas s'embarqua pour la
Crète où son supposé défunt grand-père l'attendait pour ses funérailles. Comme Hélène l'avait prédit, Pâris ne cessa de la harceler pour passer du temps avec elle. Et c'est lors d'une balade dans les vergers des hauteurs de Sparte que la reine s'épancha sur sa triste vie entre les murs de cette sordide cité.
– Je n'ai jamais été à ma place ici, avoua-t-elle de but en blanc en arrachant une olive d'un arbre certainement centenaire. J'avais quatorze ans quand j'ai découvert cette terre. Je n'ai même pas choisi Ménélas. Et malgré mes nombreux efforts, je n'ai pas réussi à faire naître l'amour entre nous. J'ai toujours eu la désagréable sensation d'être considérée comme l'éternelle étrangère. Celle qui ne pourrait pas se conformer aux coutumes si particulières de ces contrées. Et que dire d'Hermione...C'est son père tout craché.
Entre deux phrases, la jeune femme observait le prince du coin de l'œil. Les yeux presque exorbités et la bouche ouverte, il lui faisait davantage penser à un bœuf que l'on avance pour l'hécatombe qu'à un prince de sang. Les sourcils rapprochés, il semblait transporté par le discours larmoyant de la jeune femme.
– Viens avec moi Hélène, proposa Pâris en prenant ses mains.
Enfin. Enfin il lui tendait la perche tant espérée. Lui, prince de Troie, allait faire entrer en conflit sa cité alors qu'il avait été chargé de renforcer la paix. Avant de lui répondre, Hélène lui sourit.
– C'est impossible, tu le sais bien...mentit-elle, éhontément.
– Si tu m'aimes comme je t'aime, alors tout est possible, assura Pâris.
Le piège se refermait avec une cruauté dont Hélène se délecta au fond d'elle. Tout s'emboîtait parfaitement comme elle l'avait espéré.
– Que diront Hector, Priam, Troie ?
– Tu seras accueillie les bras ouverts. Tu deviendras...Hélène de Troie.
L'angélisme du prince troyen toucha la jeune femme qui s'en étonna elle-même. Un bref instant, elle hésita à aller plus loin. Bien vite, sa raison se rappela à elle. Pâris n'était qu'un crétin, à mille lieux de penser que les conséquences de son amourette retomberaient sur une ville entière, son père lui-même et sur des centaines d'autres âmes.
Deux jours plus tard, en plein milieu de la nuit, la jeune femme se glissa dans la chambre de sa
fille. L'enfant dormait à poings fermés, plongée dans ses rêveries enfantines. Ses doigts effleurèrent les beaux et longs cheveux de la petite fille, aussi noirs que les siens. Cette légère caresse ne déclencha cependant rien dans son cœur. Elle n'avait jamais rien ressenti pour ce petit être qu'on avait posé sur sa poitrine seulement quelques secondes après l'avoir expulsé de son utérus. Son statut de mère n'avait été que passager, s'effaçant rapidement au profit de ses fonctions naturelles de femme et de reine. Quitter Hermione n'était pas douloureux, et ne devait en aucun cas être un obstacle à son entreprise. Et sa progéniture serait bien mieux sans elle. Il fallait dire qu'à dix ans, l'héritière de Sparte ne ressemblait en rien à sa génitrice. Dodue et ingrate, on lui avait très vite fait comprendre qu'elle n'arriverait pas à la cheville de sa mère. Sans elle, Hermione souffrirait moins et pourrait se construire sans l'ombre de la beauté d'Hélène.
Les gardes du palais laissèrent la reine sortir sans que quiconque ne l'interroge. Tous avaient
étaient prévenus la veille au soir qu'ils ne devaient en aucun cas la retenir. Dehors, la nuit noire lui offrit la meilleure couverture possible. Il ne lui fallut qu'une demi-heure pour rejoindre les bords du fleuve Eurotas, qui se jetait dans la Mer Egée. Là, elle se cacha un moment dans les taillis et attendit le signal de Pâris pour monter à bord. Il fallait à tout prix éviter de tomber nez à nez avec Hector ou tout membre de la délégation qui la reconnaîtrait dans l'instant et la ramènerait au palais. Enfin, le prince troyen vint la chercher et l'aida à grimper dans le navire plat avant de descendre dans la cale où elle se dissimula derrière des tonneaux d'eau douce. Une fois en mer, il ne saurait être question de rebrousser chemin.
Hélène imaginait déjà faire son entrée à Troie. La nouvelle se répandrait vite dans les campagnes et on se hâterait pour prévenir Ménélas que sa femme avait été vue en Troade. Alors Ménélas crierait à la trahison et courrait à Mycènes pour supplier Agamemnon de l'accompagner jusqu'aux plages de Troie pour la récupérer. Et puisque c'était sa femme qu'on avait ravie, la Grèce entière se soulèverait pour laver cet affront et lui porter secours.
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