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À l’Ombre des Mots (7)
Fiction
Aventure
calendar Publié le 27 sept. 2026
calendar Mis à jour le 27 sept. 2026
time 8 min
Label de transparence créative
Tous publics
Image / Image humaine
Texte / Création humaine

À l’Ombre des Mots (7)

Chroniques décousues d’une jeune fille déconfite


Chapitre 2 (suite)




Autrefois, mon père aimait bien nous emmener à la plage. Je garde un bon souvenir de ces journées ensoleillées durant lesquelles Romuald et moi passions tout notre temps à courir, à ramasser des coquillages et à nous baigner dans la mer. Dans la matinée, après que ma mère avait préparé nos affaires pour la plage, tout le monde s’engouffrait dans la voiture. Mon père avait retiré le cache bagage pour faire de la place à Rocky, notre berger allemand. Nous roulions pendant un bon moment avant d’atteindre la mer, mais j’appréciais les promenades en voiture ; j’entendais mes parents discuter paisiblement et je laissais mes pensées vagabondées en regardant le paysage défilé, bercée par le roulement de la voiture, même si le halètement du chien et l’odeur qui se dégageait de sa gueule me gênait un peu.


Ma mère étalait une serviette ample sur le sable et s’en servait comme support pour notre pique-nique au grand air. Nous construisions des châteaux de sable, Romuald et moi, avant de les délaisser pour aller explorer les environs en grimpant sur les rochers, mais le moment que nous préférions, c’était celui de la baignade : nous avancions lentement dans l’eau en nous mesurant du regard jusqu’à ce que les vagues atteignent le haut de nos cuisses puis, d’un seul coup, Romuald plongeait dans l’eau froid. Mon frère se lançait toujours le premier et je l’imitais aussitôt, de peur qu’il ne me prenne pour une poltronne. La fraicheur de l’eau me glaçait les os, mais l’instant suivant, nous nous ébattions joyeusement dans la mer en nous moquant de la morsure du froid.


Après le bain, nous partions ramasser des coquillages avec mon père. Nous cheminions sur la grève en examinant les rochers, à la recherche de bigorneaux et de berniques. Notre père nous avait montré comment trier les galets et garder ceux pourvus des côtés les plus effilés. Nous nous en servions pour décrocher les berniques accrochées à la roche, et mon frère et moi les mangions sans attendre. Pendant ce temps, ma mère bronzait, allongée sur sa serviette de bain. Elle ne se baignait jamais, prétextant sa peur de l’eau. Quand nous l’encouragions à se joindre à nous, en lui suggérant de se mouiller uniquement les jambes, elle nous répondait que l’eau était trop froide. Je lui en voulais un peu de gâcher tout ce temps à présenter passivement son corps au soleil alors qu’elle aurait pu s’amuser avec nous.


Les sorties à la plage se sont raréfiées. Quand il ne travaille pas, mon père dort l’après-midi.


« Il cuve son vin », commente ma mère.


Je prenais plaisir aux sorties familiales au bord de la mer, mais elles ne me manquent pas. Enfin, pas vraiment. Je ne me sens pas à l’aise à l’idée d’être vue en compagnie de mes parents, de mes nombreux frères et ma sœur, alors qu’avant je n’y pensais pas. Nous détonnons, en tant que famille nombreuse, en comparaison de la famille classique avec deux enfants.


Souvent, lorsque mes frères jouent bruyamment, qu’ils se disputent ou détériorent quelque chose qui m’appartient, je regrette de ne pas être une enfant unique. Romuald et moi nous plaignons parfois auprès de notre mère de n’avoir jamais mis les pieds dans une salle de cinéma, une patinoire ou un salon de coiffure. Nos journées se bornent à des allées et retours moroses entre la maison et l’école, jusqu’à la délivrance tant attendue du vendredi soir qui nous arrache, pendant deux jours complets, à la tyrannie des professeurs et de leurs leçons fastidieuses.


Nous grandissons à l’écart du monde, repliés sur nous-mêmes. Nous vivons comme des reclus, avec le jardin et la télévision pour distractions. Je peux heureusement m’évader une partie du temps grâce à mes précieux livres. Je me sens un peu privilégiée en raison de mon attirance pour la lecture. Romuald n’arrive toujours pas à lire, Alain non plus. Gilles et Blandine s’en sortent mieux, mais ils cèdent plus facilement à l’attrait de l’écran qu’à celui des livres. Ma mère dit qu’elle n’a pas les moyens de payer pour des divertissements parce que nous sommes trop nombreux. Romuald et moi lui reprochons d’avoir eu autant d’enfants.

*****

Romuald, sans doute motivé par l’ennui, a profité de l’absence de nos parents pour fouiller leur chambre et son investigation s’est révélée très intéressante, mais également lugubre…


Son sourire triomphant, lorsqu’il vient me rejoindre au salon, titille ma curiosité. Je le suis jusqu’à la chambre des parents. Romuald grimpe sur une chaise, qu’il a d’abord plaquée contre l’armoire de nos parents, tend les bras vers le haut du meuble et redescend de son marchepied improvisé en exhibant un lourd bocal en verre, dont le couvercle est enserré par une large bande de caoutchouc de couleur ocre. Ce genre de récipient est souvent utilisé pour conserver des aliments mais là, une substance étrange flotte dans un liquide transparent. Intriguée, je m’approche pour contempler la chose : un fœtus, grossièrement formé est enfermé dans le bocal et il baigne, ainsi que nous en informera plus tard notre mère, dans du formol.


Je n’arrive pas à détacher mon regard de cette monstruosité, partagée entre un sentiment de fascination et de répulsion. Que fait cette créature au-dessus de l’armoire de nos parents ?


Dévorés par la curiosité, Romuald et moi décidons d’affronter la réprobation de notre mère en lui parlant de notre macabre découverte. Nous avons appris que, quelques années après la naissance de Gilles, notre mère n’a pu mener une nouvelle grossesse à son terme. Au soulagement rétrospectif qui m’envahit à l’idée que nous avons failli former une fratrie de sept enfants au lieu de six, se mêle le regret de ne jamais connaître celui qui aurait pu devenir mon frère.


Quand nous lui avons demandé pourquoi elle avait conservé le petit cadavre auprès d’elle, notre mère nous a simplement répondu qu’elle ne voulait pas se séparer de son enfant mort.


Propriété intellectuelle et crédits
© Image de Couverture Jardin printanier dynamique avec diverses fleurs colorées en pleine floraison par Magda Ehlers
© Texte principal Marie-Louise Pisteuo

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