À l’Ombre des Mots (11)
Chroniques décousues d’une jeune fille déconfite
Chapitre 3 (suite)
Nathalie, l’amie d’une amie, m’a invitée à passer le week-end chez elle. Sa proposition m’a étonnée puisque nous nous fréquentons peu et uniquement par l’intermédiaire de notre amie commune, Martine. Je soupçonne Nathalie de m’avoir invitée parce que Martine n’avait pas envie de lui tenir compagnie. Peu importe, sa proposition me ravit. Je vais passer le week-end hors de chez moi pour la première fois.
Je suis immergée dans une atmosphère très différente de celle à laquelle je suis habituée ; Nathalie, ses sœurs aînées, une amie de ces dernières, et moi sommes seules, sans adultes car leurs parents sont absents pour quelques jours. Je ne suis pas obligée de respecter les convenances, de me plier aux normes de la politesse. Je peux faire preuve de spontanéité sans risquer de commettre un impair.
J’ai apprécié cette petite parenthèse de liberté, mais je me suis tout de même un peu ennuyée. Nathalie et moi n’avions pas grand-chose à nous dire. Nous ne nous connaissons pas suffisamment pour partager une vraie complicité et nos tempéraments sont peut-être trop dissemblables pour s’accorder sincèrement. Nathalie est d’une nature très calme qui la rend un peu trop passive à mon goût. Je me sens également un peu en décalage avec ses sœurs et leur amie parce qu’elles sont plus âgées que nous et pratiquement déjà adultes.
Je m’étais imaginée que Nathalie et moi nous nous serions lancées dans des discussions animées dans lesquelles nous aurions échangé nos impressions sur nos camarades de collège, sur les profs, sur nos parents. Je pensais que nous aurions partagé des anecdotes, peut-être des confidences. Nous aurions pu nous balader, jouer à un jeu de société, pourquoi pas. Au lieu de cela, nous avons entrepris des activités captivantes consistant à regarder, pour ma part d’un œil éteint, le concert d’un chanteur dont j’ai oublié le nom, retransmis à la télévision, et nous avons écouté des disques dans la soirée (pour le coup, j’ai regretté la télé).
Au cours d’une conversation, l’une des sœurs de Nathalie m’apprend qu’elle a quitté l’école pour devenir apprentie : elle alterne trois semaines dans un centre de formation avec une semaine de travail chez un patron. Quand je lui dis que, moi aussi, j’aimerais bien quitter l’école, elle m’avoue qu’elle regrette la routine paisible du collège. Je ne vois pas ce qu’il peut y avoir de paisible à fréquenter le collège. Je déteste les cours, et ce sentiment s’est intensifié depuis que ma mère m’a inscrite à Saint Cyprien. Les salles de classe à Saint Cyprien sont déséquilibrées à cause des filles, beaucoup trop nombreuses par rapport aux garçons. De plus, je me retrouve en décalage avec mon milieu social car les parents de mes camarades sont souvent des médecins, des dentistes, des cadres… Les pères de Nathalie et Martine, par exemple, sont des entrepreneurs.
Je veux rompre avec une vie dénuée d’intérêt, me débarrasser des contraintes du collège. L’idée de découvrir le monde énigmatique du travail me motive nettement plus. Je ne serais plus forcée de me soumettre, chaque soir, à la corvée des devoirs. J’évoluerais dans un environnement très différent, bien plus intéressant que mon triste quotidien de collégienne. Je rencontrerais de nouvelles personnes avec lesquelles je pourrais me découvrir des points communs et me sentir plus à l’aise. J’apprendrais à devenir indépendante grâce au salaire que je recevrais chaque mois. Je me distinguerais par la qualité de mon travail, et mon patron me confierait de plus en plus de responsabilités.
J’avais déjà choisi mon futur métier : secrétaire ; j’avais en tête la vision d’une femme vêtue sobrement, mais néanmoins élégante et discrètement sexy, que les séries télévisuelles réfèrent souvent à cette profession. L’image d’une personne lisse et soignée, distillant un charme subtilement sensuel.
Je me voyais déjà vêtue d’un ravissant tailleur étroitement ajusté, ma silhouette mise en valeur par des talons hauts, quelques mèches rebelles échappées de mon chignon adoucissant mon apparence austère, mais néanmoins raffinée. J’envisageais le fait de taper à la machine et de prendre des notes en sténo comme des activités ludiques.
Aussitôt que ce projet germa dans mon esprit, je me suis investie dans les matières scolaires qui m’aideraient à le concrétiser, c’est-à-dire le français et l’anglais, et mes notes progressèrent rapidement dans ces deux matières. Enfin, surtout en anglais, car je n’ai jamais eu besoin de fournir beaucoup d’efforts pour obtenir une moyenne correcte en français. Mais mon rêve s’écroule quand j’apprends que je suis trop jeune pour débuter un apprentissage. Je vais devoir patienter encore une année. Mon petit sursaut d’intérêt pour les études se dissipe aussitôt.
*****
Martine et moi flânons souvent ensemble lorsque nous n’avons pas classe. Nous musardons dans la ville en papotant, de tout et de rien. Nous achetons des canettes de soda et du chocolat ou un paquet de biscuits salés que nous mangeons en poursuivant notre babillage. Elle me parle souvent des péripéties de son frère et de ses copains, des incartades qu’ils commettent, de leurs relations mouvementées avec leurs petites amies. Je devine, lorsqu’elle me relate leurs aventures avec un ton plein d’entrain, de l’admiration et un vif désir d’appartenir, elle aussi, à un groupe d’amis. Les premières semaines de la rentrée scolaire, Martine s’est ingéniée à charmer un petit groupe de filles de notre classe ; elle s’immisçait dans leur conversation, les suivait à l’heure de la récréation. Les filles n’ont pas tardé à se rebeller en lui demandant de les laisser tranquille. Et Martine s’est tournée vers moi. J’apprécie sa vitalité débordante et, plus encore, sa confiance en elle. Elle n’est jamais décontenancée. Elle est aussi une des rares amies que je me suis faite à Saint Cyprien.
Nous sommes assises toutes les deux sur le muret qui ceint le parking de Monoprix. Nous sommes absorbées par les photos des dernières vacances de mon amie, que celle-ci me présente en les commentant avec force détails. Notre attention est soudain détournée par la présence de deux silhouettes qui s’immobilisent juste devant nous. Rachel, accompagnée d’une amie, nous domine de toute sa hauteur, tandis que, depuis nos sièges improvisés, nous la regardons avec étonnement.
Rachel et moi sommes fâchées ; j’ai décidé de prendre mes distances avec elle parce que je ne m’habituais pas à son entourage. En dépit de mes efforts, mon comportement tragiquement empoté persistait, sans le moindre signe d’amélioration. Il valait mieux cesser de me ridiculiser, même si renoncer à mon amitié avec Rachel me coûtait. J’ai demandé à Mélissa de prévenir Rachel que je préférais que nous arrêtions de nous voir. Cette dernière m’a rapporté les paroles de Rachel :
« Bon débarras ! »
J’ai été cruellement déçue par la désinvolture de Rachel. J’espérais qu’elle regretterait un peu ma présence, alors que, bien au contraire, elle se réjouissait de mon absence. La rancœur a bientôt remplacé le désappointement. Pour qui se prenait-elle cette pimbêche ? Et la digue qui retenait, tant bien que mal, ma jalousie à l’encontre de Rachel s’est rompue. J’ai propagé des méchancetés vengeresses sur mon ancienne amie avec l’espoir mauvais qu’elle serait ébranlée par mes médisances. Et la voilà qui surgit devant moi. Je suis satisfaite de constater que mes propos fielleux ont de toute évidence atteint leur cible, mais je prends conscience, au même instant, que je n’ai pas vraiment réfléchi au contrecoup de mes agissements. Je la dévisage, un peu gênée. Je m’attends à ce qu’elle m’interpelle sur les propos perfides que j’ai déversés contre elle, mais Rachel ne dit pas un mot à ce sujet. Elle tente de me déstabiliser en prétendant que j’ai traité Nicolas de "maquereau". J’essaie de comprendre le rapport qu’il peut y avoir entre le poisson et son petit ami, bien que je devine au ton accusateur de Rachel qu’il ne s’agit pas d’un compliment. Je lui rétorque que ce n’est pas moi qui ai insulté son petit ami puisque je ne sais pas ce que veut dire "maquereau". Je regrette aussitôt ma franchise car elle déclenche le rire moqueur de Rachel. Affectant une mine goguenarde, elle se tourne vers son amie pour s’exclamer d’une voix chargée de mépris :
« Elle ne sait même pas ce que veut dire "maquereau" ! »
Après qu’elle m’a ridiculisée, elle m’accuse d’avoir colporté des horreurs sur des personnes que je ne connais même pas et qui, me précise-t-elle, exigent des explications car elles sont contrariées. Mes véhémentes protestations d’innocence n’éveillent qu’une lueur ironique dans le regard de Rachel. Déstabilisée, et à bout d’arguments, je renonce à la convaincre que je dis la vérité. Rachel dresse alors le menton en me déclarant qu’elle me défie dans un combat à mains nues. Notre échange prend une tournure inattendue, mais je retrouve mon assurance car Rachel, avec sa silhouette frêle, ne m’impressionne pas. Je tiens même l’occasion de lui rabattre l’orgueil. Elle me demande de la suivre jusqu’à l’allée, toute proche, qui suit le pourtour de l’Église.
Martine et l’amie de Rachel s’apprêtent à nous emboîter le pas, mais Rachel refuse qu’elles nous accompagnent pour assister au "règlement du litige". Son attitude me rend perplexe et m’incite à la méfiance. J’insiste pour que les filles soient présentes, mais Rachel s’obstine dans son refus, allant jusqu’à menacer d’abandonner l’affrontement. Je pressens qu’elle essaie de se défiler ; elle n’avait sans doute pas prévu que j’accepterais sa proposition et désirait sans doute simplement m’effrayer. Je finis par capituler pour ne pas lui laisser la possibilité de se soustraire à notre arrangement. Elle me conduit jusque derrière l’Église, à un endroit d’où les filles ne peuvent nous voir. Comme je l’avais prévu, je parviens aisément à la déséquilibrer en lui faisant un croche pied. ; elle tombe lourdement sur le sol herbeux et j’en profite pour m’asseoir à califourchon sur elle afin de bloquer ses mouvements, mais je suis ennuyée car je me rends compte que je n’ai pas la moindre envie de la frapper. Rachel me tire d’embarras en s’écriant :
« C’est bon, tu as gagné ! »
Secrètement soulagée, je fais semblant d’hésiter avant de la laisser se dégager. Nous retrouvons les filles et nous discutons un moment de tout et de rien, sauf de ce qui vient de se passer. Rachel et son amie s’en vont après que Rachel nous a décoché un :
« Salut les nulles ! »
« Alors ? me demande Martine dès que les deux filles se sont éloignées. »
Je l’informe fièrement que j’ai facilement pris le dessus sur Rachel. Je suis un peu vexée lorsqu’elle dit que l’amie de Rachel et elle-même ont trouvé notre bagarre débile. J’ai appris par la suite que Rachel a raconté à qui voulait l’entendre qu’elle "m’avait mis une raclée".
Mélissa s’est braquée contre moi. Rachel lui a fait croire que j’avais également répandu des saletés sur elle. Je m’évertue à la convaincre que c’est faux, mais elle ne me croit pas.
J’aimerais pouvoir remonter le temps et n’avoir jamais répandu les calomnies qui ont blessées Rachel et susciter de nouvelles calomnies, mais dirigées contre moi, cette fois.
Contribuer
Tu peux soutenir les auteurs qui te tiennent à coeur


Commentaire (0)