Félicitations ! Ton soutien à bien été envoyé à l’auteur
avatar
À l’Ombre des Mots (12)
Fiction
Aventure
calendar Publié le 2 nov. 2026
calendar Mis à jour le 2 nov. 2026
time 9 min
Label de transparence créative
Tous publics
Image / Image humaine
Texte / Création humaine

À l’Ombre des Mots (12)


Chroniques décousues d’une jeune fille déconfite


Chapitre 3 (suite)



Dans la classe, une nouvelle venue, nommée Valérie, se singularise par son attitude distante avec les autres élèves ; elle se tient en retrait, parle très peu et garde obstinément les yeux baissés sur ses livres ou en direction du sol. Des rumeurs circulent avançant qu’elle collectionne d’excellentes notes et qu’elle nous snoberait, nous autres, élèves ordinaires aux facultés médiocres. Malheureusement pour Valérie, nous découvrons rapidement une réalité beaucoup moins élogieuse : elle est affligée d’une grande timidité. Elle cumule, de plus, un physique quelconque, une attitude pataude et des notes médiocres. Son comportement timoré favorise son isolement et engendre rapidement un rejet de la part des autres élèves.


Je me souviens avoir souffert de semblables tourments, il n’y a pas si longtemps, pourtant je n’esquisse pas le moindre geste de sympathie envers elle. Cette idée ne m’effleure même pas. Je crains trop de me discréditer aux yeux des autres en approchant une élève stigmatisée. Je ressens même un certain contentement à ce que Valérie endosse le rôle du vilain petit canard de la classe. Au moins, cette fois, ce n’est pas moi que les autres rejettent. La mise à l’écart de Valérie me conforte, en quelque sorte, dans ma condition d’élève "normale". Mais depuis quelques temps, je constate avec étonnement et embarras, que Valérie s’attache à mes pas. Dès qu’elle le peut, (je lui en laisse rarement l’occasion), elle s’assied à mes côtés en cours, me suit comme une ombre pendant les récréations et se tient près de moi, silencieuse, le regard fuyant, pendant que je discute avec d’autres élèves. L’intérêt qu’elle me manifeste me flatte et m’agace tout à la fois. Je redoute de finir par être cataloguée, à mon tour, comme une réprouvée, mais je suis malgré tout sensible au fait que Valérie semble rechercher ma protection. Je feins d’ignorer sa présence et je chasse les remords qui m’importunent en tiraillant ma conscience.


Récemment, notre classe de 5e s’est déplacée, sous la surveillance de notre professeur de sport, en direction du centre-ville ; nous avons travers le pont qui enjambe le fleuve afin de gagner la rive opposée et, parvenu au stade, nous avons entrepris de courir en accomplissant, péniblement en ce qui me concerne, des tours de piste.


Affublée d’un grotesque survêtement bleu ciel (acheté à bas prix par ma mère), qui ressemble plus à un pyjama qu’à une tenue de sport, je m’élance en trottinant sans conviction sur la piste ovale. Martine se place à ma hauteur et nous bavardons en tournant en rond sur la piste. Je m’arrête fréquemment pour reprendre mon souffle et à chaque fois, Valérie, qui court juste derrière moi, s’arrête à ma hauteur, l’air absorbé par les lacets de ses chaussures, puis recommence à me suivre dès que je reprends l’entraînement. Je perçois la détresse de Valérie et je sais que sa conduite étrange recèle son désir de nouer une relation, mais je fais semblant de ne rien remarquer. Martine la couvre d’un regard ouvertement méprisant et je détourne les yeux car je me sens mal à l’aise.

*****

Je suis allée au cinéma, dimanche. C’était la première fois que je pénétrais dans une salle de cinéma, mais je ne m’en suis pas vantée. Je n’avais pas envie que Martine me considère, éberluée et moqueuse, comme la fois où je lui ai avoué que je n’avais jamais mangé de pizza. Nous nous sommes installées confortablement sur nos sièges et la publicité a défilé sans tarder sur l’écran, accompagnée d’un son puissant qui a submergé toute la salle. Je me laisse délicieusement happer par la magie du cinéma. Je m’identifie au personnage de Vic, l’héroïne, qui représente une adolescente de mon âge confrontée à ses premiers émois amoureux. Le temps de la projection, les parents géniaux de Vic (toujours sympas, attentionnés, ayant réussi leur vie professionnelle, etc.) deviennent les miens. J’oublie ma vie insignifiante et je me glisse agréablement dans l’existence fictive de Vic. Le rêve se désagrège lorsque les lumières se rallument, sans toutefois disparaître totalement ; je garde la sensation troublante d’un bonheur fugace, irréel, et pourtant possiblement accessible.


Lors de notre arrivée au cinéma, Martine m’a demandé mon avis concernant une veste en cuir noire qu’elle portait pour la première fois. J’ai trouvé que ce vêtement lui donnait une allure un peu vulgaire, mais j’ai prétendu qu’il lui allait bien pour ne pas la vexer et aussi parce que son apparence physique m’indiffère. L’une de nos camarades de collège, qui assistait également à la séance, m’a confié discrètement que Martine ressemblait à une prostituée avec sa veste.


*****

Martine me propose de l’accompagner à une fête foraine qui a lieu ce jour-là dans une petite ville près d’ici. C’est la première fois que je vais prendre le train et c’est aussi la première fois que je vais participer à une fête foraine.


Une fois à l’intérieur de la gare, j’ai suivi Martine jusqu’au guichet et, munie de mon ticket aller-retour, je l’ai ensuite introduit, en imitant les gestes de mon amie, dans un gros objet orange pour le composter quand soudain, une odeur pestilentielle s’est répandue autour de nous. J’ai tourné la tête vers Martine, la puanteur semblant provenir de sa direction. C’était forcément elle qui avait largué cette bombe puisqu’il n’y avait que nous deux dans le hall de la gare. Un peu dégoûtée, je lui ai dit :


« Tu sens mauvais » d’un ton accusateur tout en m’écartant pour échapper à l’odeur.


Un groupe de personnes est entré dans la gare à cet instant-là, et Martine s’est précipitée pour se rapprocher de moi. Elle dégageait encore des relents nauséabonds, mais je n’ai pas eu le cœur de la repousser. Je me demande comment une fille à l’aspect aussi charmant peut propager une telle puanteur.


Nous sommes installées dans la Micheline. Martine râle un peu ; elle aurait préféré un train plus confortable. Quant à moi, la Micheline me convient tout à fait. Je savoure ma sensation de liberté.


Arrivées à la gare de la petite ville, nous marchons jusqu’au centre-ville où se tient la fameuse fête foraine. J’écoute Martine d’une oreille distraite lorsqu’elle me dit qu’elle espère y rencontrer un garçon dont elle a récemment fait la connaissance grâce à une de ses cousines. Le garçon habite la petite ville et elle pense qu’il sera présent à la fête.


Je m’amuse beaucoup sur les manèges et j’ai adoré les pommes d’amour que nous avons mangées, bien qu’il s’agisse de simples pommes trempées dans du sirop et plantée sur une baguette en bois. Je dois insister pour percer la couche de sucre solidifié qui enrobe le fruit, mais après cette première bouchée récalcitrante, ma pomme d’amour se laisse gentiment dévorer.


Je suis contente de déambuler dans une ambiance joyeusement animée et rythmée par de la musique entraînante. Autour de nous, les manèges s’activent et les gens flânent, nonchalants, en regardant les attractions.


Martine scrute la foule, à la recherche du garçon dont elle m’a parlé. La journée s’achève sur une déception pour elle, mais moi je conserve le souvenir d’une après-midi agréable.



Propriété intellectuelle et crédits
© Image de Couverture Roses roses sur un banc en bois rustique dans une nature morte florale romantique par congerdesign
© Texte principal Marie-Louise Pisteuo

Commentaire (0)

Tu dois être connecté pour pouvoir commenter Se connecter
Prolonger le voyage dans l'univers Aventure

donate Tu peux soutenir les auteurs qui te tiennent à coeur

promo

Télécharge l'application mobile Panodyssey