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60. La Légende de Nil. Jean-Marc Ferry. Livre II, L'Utopie de Mohên. Chapitre X,4

60. La Légende de Nil. Jean-Marc Ferry. Livre II, L'Utopie de Mohên. Chapitre X,4

Published Dec 10, 2023 Updated Dec 10, 2023 Culture
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60. La Légende de Nil. Jean-Marc Ferry. Livre II, L'Utopie de Mohên. Chapitre X,4

 

Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis que Zaref s’est entretenu avec le Président du Syndicat des Industries Autonomes. L’entrevue s’était soldée par un froid entre les deux hommes, et Zaref regrette son mouvement d’humeur. Comme à son habitude, il se parla tout haut à lui-même ; et, cette fois, pour se morigéner :

— Comment ai-je pu le rabrouer ? Il m’est indispensable ! Je me suis vexé comme un dindon. J’aurais mieux fait d’accepter sa proposition. Mais oui, s’il faut négocier avec Santem, c’est lui qui doit le faire, pas moi. Qu’il se rende à Mérov avec le chef des armées, le Président de la Ligue et — pourquoi pas ? — le chef du gouvernement provisoire ! Celui-ci est un pantin, mais peu importe ! L’essentiel est d’avoir le soutien du Syndicat. J’appelle son Président.

— Mon cher Ergan ! ça fait combien de temps ? Trop longtemps, trop longtemps ! Il faut qu’on se reparle… Vous aviez raison. Je me suis conduit comme un idiot. Vous ne m’en voulez pas trop ? Si vous avez un moment, passez chez moi !

Le Président du Syndicat réside dans le même immeuble que Zaref. Il fut chez ce dernier dans le quart d’heure. Zaref l’accueillit avec des marques d’amitié enthousiastes, qui eussent trompé tout un chacun. C’est qu’il a l’art de mobiliser ses affects à volonté et de les faire varier selon les intérêts du moment. Il y réussit au point de donner une impression de parfaite authenticité. Cependant, le Président n’est pas homme à qui l’on puisse aisément donner le change. De plus, l’attitude de Zaref, lors de leur dernière entrevue, passait toujours mal.

— Vos amies ne sont-elles pas là, aujourd’hui ?

Zaref ne releva pas l’insolence de la provocation. Il préféra la tourner en aimable requête :

—  Non. Mais je peux les faire venir maintenant, si le cœur vous en dit. Elles seront tout à vous.

— Une autre fois, peut-être. Je retiens la proposition. Mais j’ai cru comprendre que nous aurions à parler.

— En effet, Ergan. Votre suggestion de rencontrer Santem est des plus pertinentes, je le reconnais volontiers et je salue votre sagacité. Sans flagornerie, c’est la chose à faire. Maintenant, il convient de nous entendre — entre vous et moi avant tout, n’est-ce pas ? — sur ce que nous voulons obtenir de Santem, ce que nous serions prêts à concéder et ce que nous tenons à sauver… Mettons-nous au clair sur la stratégie d’ensemble. Pouvons-nous en dresser quelques lignes maintenant ?

— Je suis à votre écoute.

— Alors, avant toutes choses, faisons le point de la situation économique. Je vois trois problèmes : 1) la production agricole ou, en tout cas, le ravitaillement alimentaire ; 2) les transports, terrestres, maritimes, aériens ; 3) et, ce qui conditionne tout : l’énergie.  Sur ces trois volets, où en sommes-nous ?

— Ce sont nos trois problèmes, en effet. Vous avez vu juste, Zaref. Sur le premier volet, nous dépendons à 85% des importations en provenance des Terres bleues et de l’Archipel. Sur le deuxième volet, nous n’avons pas su obtenir les plans des aéroglisseurs ni, bien entendu, ceux des aéronefs. Quant au troisième volet, il est vulnérable. Les grandes centrales solaires sont sous la coupe de la monarchie, tandis que notre approvisionnement en cristaux me paraît compromis par le blocus de Sarel-Jad. Je me trompe ?

­— Non. Tout est exact…

Zaref garda pour lui qu’en outre la rupture des relations avec Falkhîs exclut à présent que l’on s’adresse à lui pour compenser la perte probable du trésor de Sarel-Jad.

— Mon cher Ergan, prenons chacun des trois problèmes successivement, et commençons, si vous le voulez bien, par le problème agricole. Je l’intitule ainsi par commodité. Il n’est pas prouvé que nous devions pourvoir à notre alimentation par une production propre. Mais c’est la voie normale d’une indépendance alimentaire. Que proposeriez-vous ?

Ergan n’a rien à proposer. Il fit simplement remarquer que l’échec militaire est patent, et qu’il est inutile de persévérer dans cette voie. Après quoi les protagonistes demeurèrent face-à-face sans échanger un mot pendant de longues minutes. Enfin, Zaref risqua une idée :

— Je suis d’accord : pas d’opération militaire en Terres blanches. Cependant, j’ai des informateurs dans la région. Ou plutôt, un informateur.

Zaref s’interrompit, car en parlant du moine qui lui demeure attaché, il risquerait de révéler le pacte qui l’avait, un temps, lié au grand prêtre de Sarmande. Le moine dont la mission concernait les Terres noires avait refusé d’obéir à l’ordre de Falkhîs : empoisonner les points et cours d’eau de l’espace continental. C’est une mission qu’il jugea folle, et il avait en outre été impressionné par l’intelligence de Zaref. D’un mépris à son endroit il en était venu à une admiration qui le fit rester loyal. Zaref y fut sensible. Il se montra généreux avec le moine qui continua de le servir, lui transmettant des rapports sur la situation en Terres noires et, à présent aussi, en Terres blanches. Le moine lui apprit ainsi que les régions naguère occupées par les Kharez et les Djaghats seraient largement désertées. Il en irait de même pour le territoire des Tangharems, car ceux-ci semblent vouloir migrer vers l’Ouest…

Ces nouvelles intéressèrent vivement Zaref. Plus besoin d’engager des conflits armés ! Pourquoi ne pas agir discrètement ? On envoie des Aspalans que l’on aura formés aux travaux des champs. Ils iraient coloniser la partie délaissée des Terres blanches, y créeraient des fermes coopératives. Ils devront éviter tout acte d’hostilité à l’encontre des indigènes, et leur offriront plutôt de bons échanges.

Ainsi pensait Zaref, et il fit part de sa réflexion au Président du Syndicat.

— C’est une idée, mon cher ! Je ne dis pas non. Quoiqu’il ne soit pas certain que le jeu en vaille la chandelle : les Terres des Djaghats sont très pauvres, et celles des Kharez ne valent guère mieux… Personnellement, j’opterais pour une prospection de contrées situées au-delà des Terres blanches. De toute façon, ce n’est pas à moi de décider. C’est au gouvernement. Il faudrait aussi s’entendre à ce sujet avec le chef des armées. Il n’aimerait pas se voir court-circuité.

— Justement, Ergan ! L’idéal, à mon avis, serait que la rencontre avec Santem ait lieu avec vous avant tout, bien entendu ; mais que vous soyez aussi accompagné du chef des Armées ainsi que du chef du gouvernement et du Président de la Ligue.

— Et vous-même, Zaref, préféreriez éviter un face-à-face direct avec Santem, si je vous comprends bien ?

— Oui. Ma présence ne ferait que ruiner toute chance de succès. Je resterai en retrait.

Le Président poursuivit le bilan économique :

— Quant au problème des transports, au fond, il n’est pas insoluble. D’accord, nous n’avons pas les plans des aéronefs, ni ceux des aéroglisseurs… Ce qui est clair et certain, c’est que nous sommes excellents dans le domaine des nanotechnologies. Nous avons mis en fabrication des moteurs électriques de taille réduite dont les performances sont fort honorables. On progresse vite. Pourquoi s’entêter à copier la technologie des Terres bleues ? à mon sens, j’en prends le pari, beaucoup d’entreprises du littoral, entre Iésé et Syr-Massoug, vont passer de notre côté de la Nohr. Elles ne tiennent pas à se voir soumises à la loi d’Ygrem…

— à ce sujet, Ergan, justement, la question se posera : pouvons-nous accepter la loi d’Ygrem, comme vous dites ? Je crains qu’il ne nous faille nous y résoudre, pour autant qu’avec le Royaume et l’Archipel nous gardions la même monnaie.

— Voilà le point, Zaref ! Que le Nûram devienne la monnaie commune pour régler les soldes commerciaux entre la Ligue et l’Union : bien ! Pourquoi pas, du moment que l’Union adopte de son côté sa propre monnaie ? Que le Nûram continue d’être monnaie unique, c’est moins évident, car entre la Ligue et l’Union il faudrait alors assurer une gestion paritaire de la Banque d’émission. Mais qui arbitrerait les conflits ? Il n’y aurait d’autre solution qu’une stricte gouvernance par les règles... Or, la République se veut souveraine. Personnellement, je n’ai que faire de ces vanités politiques. Mais, d’un point de vue économique, nous aurions avantage à la souveraineté monétaire ; car alors, rien ne nous obligerait à accepter la loi d’Ygrem. Nous nous sommes compris, n’est-ce pas ? « La loi d’Ygrem », cela veut dire : toutes ces entraves sociales et environnementales. Pourquoi s’en embarrasser, dès lors que nous aurions notre propre monnaie ? Chacun sa monnaie et entre l’Union et la Ligue que le meilleur gagne !

— Sans doute, Ergan. Mais, pas si vite ! Avec Santem il nous faut avancer prudemment, très prudemment. Et puis, la monnaie unique pourrait jouer à notre avantage. Qui sait ? C’est une disposition qui justifie une totale neutralisation politique ; j’entends : une confiscation du pouvoir de création monétaire, pour nous, certes, mais aussi pour l’Union. Du coup, fini son pouvoir ! Les marchés prendront le relais, et nos financiers, le contrôle des entreprises, de toutes les entreprises, y compris celles du royaume.  À la réflexion, Ergan, nous jouerions finement en feignant une douloureuse concession à la monnaie unique, car au final nous pourrions bien y être gagnants. Le problème agricole, maintenant ? Bon ! ça ne semble pas insoluble, si vous souscrivez au schéma d’une colonisation discrète en Terres blanches. Et puis je retiens votre idée de prospection au-delà, bien sûr. C’est du plus long terme, mais nous pourrions d’ores et déjà envoyer des missions d’exploration. Les transports ? ça paraît à peu près réglé, si vos industriels concentrent les efforts sur les moteurs électriques, la miniaturisation des piles, batteries et turbines. L’énergie, maintenant ? Les Terres noires ont ce qu’il faut et plus encore dans leur sous-sol. Les énergies fossiles, c’est bien leur atout principal, n’est-ce pas ? Alors, exploitons le sous-sol en mettant, si je puis dire, les pelletées doubles ! Au total, suis-je trop optimiste en avançant que des trois problèmes aucun n’est rédhibitoire ?

Le Président ne répondit pas, et Zaref choisit d’interpréter ce silence comme un acquiescement. Mais il souhaite une confirmation :

Alors, tout va bien, n’est-ce pas ?

Le Président ne pouvait décemment pas rester muet. Il s’en tint à une réponse laconique :

— Tout va bien.

 

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