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22. Congo, Avril 2013
Non-fiction
Voyage
calendar Publié le 21 oct. 2026
calendar Mis à jour le 21 oct. 2026
time 18 min
Label de transparence créative
Tous publics
Image / Image humaine
Texte / Création humaine

22. Congo, Avril 2013

Ce lien avec le monde invisible, l'Afrique ne l'a jamais perdu non plus. Garder ce lien avec l''interculturalité était le maitre-mot auquel j'avais conditionné ma reprise d'études médicales. Parti réaliser mes stages d'été dans des hôpitaux au Viêt-Nâm ou au Pérou durant mon externat, je suis le Diplôme Universitaire de Médecine Humanitaire à la Faculté d'Aix-Marseille pendant mon internat, puis décide de concrétiser ce projet en partant un semestre en mission avec la Croix-Rouge Française.

Ce sera le Congo ! Ou plus précisément la République du Congo, ou Congo-Brazzaville, le petit Congo par opposition à son grand voisin, de l'autre côté du fleuve Congo du même nom, la République Démocratique du Congo ou Congo-Kinshasa. Tout ça est très congolais comme histoire !


Héritage compliqué d'un ancien empire africain, le royaume Kongo, qui fut dépecé par deux puissances coloniales lors de la conférence de Berlin en 1885, au nord du fleuve pour la France, au sud pour la Belgique et le roi Léopold II... C'est le point de départ des nombreuses tensions claniques qui caractérisent l'Afrique aujourd'hui du fait de ce découpage qu'elle n'a pas choisi, séparant artificiellement d'un côté un même peuple dans plusieurs nations distinctes, et regroupant d'un autre côté au sein d'un même territoire des ethnies d'origine bien différentes, qui ne se sont jamais entendues entre elles... Ce qui constituera une aberration à l'échelle politique, au moment où ces anciennes colonies accèdent finalement à leur indépendance, dans les frontières définies par les anciens colons, et qui permet d'expliquer en grande partie les conflits récurrents qu'ils rencontrent depuis.

Dirigé depuis 1979 quasiment en continu par le même homme, Denis Sassou N’Guesso, un homme issu des ethnies du nord, les Mbochis, il a toujours favorisé son clan au détriment des ethnies du sud, descendantes du royaume Kongo. Ce petit pays a connu ainsi trois guerres civiles en 1992, 1997 et 1998, opposant des milices armées dans des affrontements sanglants au cœur même de la capitale Brazzaville. Depuis, le pays est tenu d'une main de fer, la corruption et le détournement des richesses pétrolières est massive, la répression des opposants ou des concurrents potentiels est féroce, et le pays ne cesse de se paupériser de plus en plus. La population du sud notamment a beau gronder, le souvenir des massacres encore récents hante tous les esprits. On subit, on râle, on s'insurge, mais on attend bon gré mal gré la chute du dictateur et l'espoir de jours meilleurs.


Dès le premier week-end de mon arrivée, on m’emmène dans un petit bar du quartier de Bacongo, où les artistes du sud se retrouvent autour d'une bouteille de bière ou de soda et de la musique. Je ne le quitterai plus de tout mon temps passé ici. De l’extérieur, l’endroit ne paye pas de mine. Rien n’indique quel lieu de vie extraordinaire se cache à l’intérieur !

Tous les samedis, plusieurs groupes se succèdent, dont le F.B Stars, un groupe de cinq jeunes rasta-mans congolais, frères pour la plupart, dreadlocks et barbe allongée, s'affirmant comme héritiers de la philosophie de Bob Marley. Ils puisent leur inspiration dans le reggae bien entendu, qu’ils revisitent à travers les rythmes de la rumba congolaise, ce qui donne une magnifique coloration à leurs compositions. Ici, les morceaux se prolongent à l’infini jusqu'au bout de la nuit, on chante en lingala ou en lari, la langue du sud, le public s’agite avec ferveur devant la scène, où noirs et blancs se côtoient dans le partage, la danse et la bonne humeur.

Soudain, à l’incitation de quelques artistes venus se retrouver ce soir, un petit groupe se forme. C’est l’heure des shows individuels de ces maîtres de la scène, certains se produisant désormais à l'international ! On sort alors les tambours : il faut entendre ces ngomas, ces ngonguis, ces lokoles, ou ces tsakalas, qui résonnent tous ensemble dans la nuit ! Il faut les sentir battre de concert, ces percussions qui délivrent une rythmique endiablée, jouant en chœur ou en écho, se répondant l’une et l’autre, partant parfois en solo, puis reprenant toutes ensemble le rythme sur l’indication du dong-dong. La musique s’accélère, la tension monte, les rythmes s'entremêlent, les spectateurs se prennent à l’ambiance, puis le dong-dong lance un appel pour qu'une nouvelle rythmique commence.

Chaque danseur à son tour entame une chorégraphie d’inspiration tribale, évoluant rapidement vers un état extatique. Bras collés au corps et avant-bras à l'horizontale, ils marquent le rythme en même temps qu’ils s’avancent au milieu du groupe. Une fois au centre, ils se laissent emporter par le mouvement répétitif de la musique. Les corps s’expriment alors d’eux-mêmes, les membres se désarticulent, les bassins se libèrent, la tête tourne dans tous les sens, l’agitation frénétique les emporte. La rythmique, hypnotisante, les pousse à aller toujours plus loin, toujours plus vite, toujours plus libres. La sueur perle abondamment de leur front tandis que leurs gestes sont désormais saccadés, encouragés par le claquement des mains du public qui les entoure et les encourage.

Ils sont alors dans un état de transe généralisée. Un homme entonne un chant en lari, sorte de prière tribale à l'adresse des esprits. On l'écoute, puis l’ensemble des percussionnistes reprennent en chœur sa mélodie. Ici, on fait vibrer la terre afin d'éveiller les vivants et réveiller les morts, en danse, en transe, en esprit de fête. Certains prennent alors le microphone pour chanter de manière improvisée ce qui leur vient à l'esprit. Et derrière, le F.B Stars, qui a retrouvé ses instruments, reprend un air de rumba congolaise qui s'envole, telle une mélodie éthérique, dans la nuit noire et profonde de Brazzaville.


Les frères rastas, je ne les quitte plus durant mes six mois. Nous devenons de véritables frères de coeur. Une fois mon travail à l'hôpital terminé, je les retrouve en ville ou chez eux, en périphérie de Brazzaville. Après avoir fait les salutations d’usage à leur famille, je pars les retrouver sous l'arbre à palabres un peu plus en contrebas. Je les rejoins là, assis sur des rondins de bois ou des bancs de fortune aménagés sous un grand manguier, en train de discuter avec les autres jeunes du quartier.

- Oh, Charles ! Toi ici, mon frère !

On m’accueille chaleureusement, on se tape dans les mains, on se presse les poitrines, on termine ce salut congolais en se cognant la tête, à droite et à gauche, deux fois, puis on me fait installer.

C’est ici qu’ils se retrouvent tous les jours. C’est un lieu de rassemblement où l'on peut à tout moment rencontrer d’autres personnes du quartier. On s'y rend, on en vient, on se pose le temps qu'on a de libre et on prend la température des dernières actualités du moment. Chacun amène ses histoires, ses expériences, ses connaissances, ses réflexions. On y débat des problèmes des uns et des autres, on avise, on objecte, on prodigue ses conseils et on affirme ses opinions, dans le respect de la parole de chacun.

Moi, je suis assis parmi eux et j’observe la fluidité de ces échanges. Tous font l’effort de parler en Français devant moi, et non en lari, leur langue maternelle vers laquelle ils reviennent toujours malgré tout quand la discussion s'anime. On me fait prendre part à la conversation, on me questionne sur la France et sur comment pensent les blancs, on m’explique les réalités du Congo.

Ils me parlent de politique, des travers de la dictature de Sassou, me relatent leur immense frustration envers ce régime politique. Ils me parlent d’Histoire, du temps du grand royaume Kongo jusqu’aux évènements tragiques récents qu'ils ont connus malgré leur jeune âge. Ils me parlent de leur vécu des trois guerres civiles, de leur fuite au village quand ils étaient gamins où ils se nourrissaient de chenilles pour survivre. Ils m’expliquent les différentes ethnies du pays, leurs origines, leurs dialectes respectifs, les tensions qui existent entre elles. Ils m’expliquent leur philosophie de vie rastafari d'aujourd'hui, qui malgré toutes ces souffrances et ces humiliations, prône la paix et le respect entre tous les gens. « Poussière...Tu viens de la poussière, et tu retourneras poussière.. » Telles sont les paroles inspirées de la Genèse d'une magnifique chanson de mon ami Kitio.


Enfin, ils me confient le rôle capital que la sorcellerie joue ici. Ce dernier aspect est probablement le plus dérangeant pour un occidental comme moi, qui a toujours baigné dans la rationalité et l’esprit critique. Cela prête d'abord à sourire d'entendre mes camarades me raconter, avec forte conviction, l’histoire d’une petite sculpture miniature que des vieux d’un village auraient transformé durant quelques heures en véritable avion pour pouvoir aller visiter Paris. L’histoire d'Air Makana est pourtant célèbre dans tout le pays, et aurait même suscité une enquête des autorités françaises m'affirment-ils !

Mais il ne faut pas oublier que cette dimension occulte fait partie intégrante de leur culture. Ici, on explique nombre de ses déboires et de ses malheurs personnels par l'idée qu’un protagoniste nous aurait jeté un sort après un différend, par esprit de vengeance, par jalousie, par le pouvoir magique que certaines paroles prononcées peuvent alors prendre. En psychologie interculturelle, on parle du principe d'attribution causale externe pour caractériser ce mode de pensée orienté vers l'extérieur pour expliquer ce qui nous arrive, contrairement à l'attribution causale interne qui nous fait porter l'entière responsabilité de ce qui se passe dans notre vie.

Les dirigeants africains s’entourent ainsi d’une pléiade de sorciers redoutables parmi les plus puissants du pays, ce qui leur permettrait d’asseoir leur pouvoir et de se prémunir des sorts jetés par leurs opposants. C’est une histoire de franc-maçonnerie à l’africaine que mes amis me racontent, des histoires de sociétés secrètes autour desquelles, me narrent-ils avec gravité, circulent de nombreuses histoires de cannibalisme et de sacrifices humains.


Dans la société civile, des tribunaux des affaires coutumières traitent tous les jours des questions de droit privé. Des différends entre voisins comme des conflits familiaux. Un de mes patients, juge dans l'un de ces tribunaux, devant mon intérêt et ma curiosité à ce sujet, m'en raconte le fonctionnement.

- S’il ne s’agit pas de faits relevant de la loi écrite et du tribunal de grande instance, par exemple, le tribunal des affaires coutumières peut prendre en charge le dossier. On tente d’éclaircir la plainte, on œuvre à concilier les parties. C’est un lieu de régulation sociale fondamental ici, car cela évite que trop souvent les gens règlent leurs comptes par eux-mêmes.

On y aborde des problèmes de nature très diverse, mais la plupart du temps, on y traite surtout d'affaires de sorcellerie. Il y est souvent question de quelqu’un qui, par avidité ou idée de vengeance, par exemple, est accusé d'avoir transigé avec les esprits pour obtenir ce qu'il souhaite.

Puis il me raconte l'interrogatoire des parties plaignantes et accusées, l'enquête qui est menée au décours, faisant appel à des voyants et à des sorciers reconnus. Et s'il y a congruence entre les différents éléments rapportés, les réparations qui peuvent être exigées, sous forme de dons ou de sacrifices, à l'égard du plaignant comme à celui des esprits courroucés qui ont besoin dans cette histoire d'être désormais apaisés.


On est dans une autre dimension, issue de la transmission orale, dont on ne distingue plus où se situent l’histoire originale et son cortège de légendes. On se les raconte sous l'arbre à palabres, on s'en imprègne avec attention, et on les transmettra à son tour au suivant.

Finalement, me dis-je, peu importe que mon esprit critique accepte ou non d’adhérer à ces histoires parfois très extravagantes. Sans doute ont-ils accès à une dimension mystique que nous avons bannie en Occident avec l'avènement de la pensée scientifique. Sans doute aussi cette notion d'esprits est-elle extrêmement manipulée par certains ici, à des fins de pouvoir et de contrôle des autres, comme le fut en d'autres temps le pouvoir de l'Eglise chrétienne dans nos sociétés européennes.

C’est pour moi surtout l’occasion d’un partage avec mes amis congolais, qui me font l’honneur de me livrer en confiance leurs plus grands secrets et les fondements de leur culture, me permettant d’accéder ainsi un peu plus à l’essence de leur façon de percevoir le monde. Et c'est justement cela qu'il m'intéresse de découvrir ! A la fin, ils me font tourner la cigarette de marijuana et s'exclament :

- Toi, Charles Kongo ! Toi, tu es blanc à l’extérieur, mais noir à l’intérieur !.

Et nous partons dans un grand éclat de rires complice.

A la fin de mon séjour, nous convenons de nous rendre au village d'où ils sont originaires, à Boko, sur la terre de leurs ancêtres. C’est un moment d’une grande importance symbolique pour nous tous ! Car dans leur culture également, morts et vivants continuent de se côtoyer et d’interagir ensemble en permanence.

Sur la pierre tombale érigée dans le jardin, mon ami Moïse me présente aux anciens :

- Chers ancêtres, veuillez accueillir notre frère Charles Kongo. Il fait partie de la famille maintenant ! Il va repartir là-bas, en France, mais il a besoin de votre protection avant de repartir. Que toute votre force l’accompagne pour qu’il rentre bien dans son pays, et qu’il puisse transmettre tout ce qu’il a vu et appris ici !

Lorsque Moïse revient, il me dit :

- Ah ! Mon vieux Charles ! Les ancêtres m’ont dit qu’il fallait désherber là, que l’herbe est devenue trop haute, que ce n’est plus possible !

Discussion simple et très pragmatique entre les esprits qui siègent là et les vivants, descendants de ces derniers, ceux-ci étant seuls à pouvoir encore agir concrètement sur les éléments matériels de ce monde.

- Mais ils t'ont bien accepté. Ils se réjouissent que tu puisses faire partie de la famille désormais, et ils vont t'accompagner là bas, ils m'ont promis.

On ouvre ensuite la maison en versant un peu de tsamba, ce vin de palme légèrement fermenté, aux quatre coins des pièces, sur la terrasse à l'entrée, et sur les tombes. Nous préparons le repas, puis chantons toute la nuit leurs chansons les plus emblématiques qui ont tant émerveillé mon séjour ici.

- Charles wellé, Charles wellé,…chante Kitio, repris en choeur par Moïse, Baladeur, Sossolisso et Gédéon. « Charles s’en va.. ». Oui, je m'en vais désormais.


- Bon voyage, Charles Kongo, bon voyage ! me chante quant à lui mon cher Magic le lendemain sur la terrasse de ma maison, lui qui n'a pas pu venir à Boko, guitare en main, parmi mes collègues et amis de la Croix-Rouge.

Dans l’avion à mon retour, je suis profondément ému. Je regarde en larmes les dernières vidéos que j’ai filmées avant mon départ. Ici, j’ai trouvé une famille, qui m’a accueilli, accepté et valorisé pour celui que je suis. Ici, le temps de six mois, étranger pourtant dans ce pays, je me suis senti profondément à ma place. Et ça, ça me touche au plus profond de mon cœur, de mon âme même ! Oui, ça, ça n’a pas de prix.


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Propriété intellectuelle et crédits
© Texte principal Charlie
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La clause du chat
Charlie verified
IA ? c'est quoi IA ?
Ici, c'est que de l'IP : de l'Intelligence Personnelle.

Humaniste convaincu, quelles que soient les potentialités de l'IA, je crois qu'il est important de ne pas se laisser déposséder de ce que nous avons de plus précieux : notre conscience du monde, de nous mêmes, et notre capacité à penser par nous mêmes.

Tout ce que j'écris défends donc ce combat : explorer les potentialités de notre propre conscience.
Alors respectez- vous, respectez moi ! tout ce qui est écrit ici doit, en cas de reprise, respecter les droits d'auteur et me citer comme tel.

Après...n'hésitez pas à partager !
Car ce qu'il y a de bien avec l'intelligence humaine, c'est que plus elle est partagée, plus elle aide à se faire grandir mutuellement !

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