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Le Roi des Mers
Fiction
Conte
calendar Publié le 8 juin 2026
calendar Mis à jour le 8 juin 2026
time 12 min

Le Roi des Mers

Le Roi des Mers

Le Roi des Mers


Le pêcheur sentait la chaleur ruisseler sur son visage et les rayons ardents du soleil lui lécher les joues. Allongé sur la plage, les yeux clos, il écoutait simplement le piaulement des mouettes qui se mêlait aux cris des marins dans le port, le murmure soporifique des vagues et le crissement du sable soufflé par un vent aux relents iodés. Allongé sur la plage, il laissait simplement le temps couler sur lui tandis que sa transpiration s’évaporait, laissant sur son front des traînées blanchâtres. Passant paresseusement sa langue sur ses lèvres craquelées, il goûta à cette sueur qui lui irritait la peau en disparaissant.

Elle était salée.

Soudain, alors que le soleil à son zénith était sur le point d’entamer sa sempiternelle descente, le marin sentit une ombre lui passer sur le visage. Ouvrant paresseusement les yeux, il se retrouva au pied d’une silhouette qui le dominait de toute sa hauteur et se détachait du ciel azuré. C’était un homme d’une quarantaine d’années, les cheveux blonds ternis par le temps, la peau rougie par le soleil et visiblement en nage dans un costume trois pièce inapproprié sous cette chaleur. Quand il eut reconnu le patron du Roi des mers il fit la moue et referma les yeux.

- Je n’attendrai pas éternellement que tu prennes ta décision. lança sèchement l’homme d’affaires, irrité par son dédain.

- Elle est déjà prise depuis longtemps, soupira l’intéressé, je ne te céderai pas ma maison.

- Mais réfléchis un peu ! s’emporta le businessman dont la patience avait atteint ses limites. Malgré la misère dans laquelle tu es, tu me dis que tu refuses tout ce que je te propose pour ton terrain misérable ?

- Tu pourrais me proposer le monde que je refuserai. Oui je suis pauvre, mais il y a l’immensité de la mer pour moi et c’est elle qui m’a toujours nourri. Et puis il y a mes filles, tu sais bien que la pêche est la seule chose qui me permette de leur offrir un avenir. Elles sont tout pour moi.

- Si tu les aimais tant, tu ne serais pas là à te prélasser alors que tout le monde travaille pour gagner sa vie.

À ces mots, l’expression du père de famille se rembrunit et un nuage d’orage passa sur ses traits.

- Je n’ai rien à leur offrir à par mon temps et je choisis délibérément de passer la matinée avec elle sur cette plage pour les voir grandir. Elles sont tout pour moi. Je n’ai pas peur de travailler plus dure pour ces moments que nous passons. Avant de mourir, mon père m’a dit que quand j’aurai compris que la mer est salée comme la sueur et les larmes, je serai capable de surmonter toutes les tempêtes. L’argent ne donne pas un sens à la vie tu sais.

Les simples mots du pêcheur éveillèrent en lui les souvenirs d’un passé douloureux qui lui laissèrent en bouche un goût désagréable.

Ils étaient amers.

Voyant que l’homme s’était tu, le pêcheur se leva et secoua sa chevelure poivre et sel pour en faire sortir le sable avant de retourner chez lui. Il laissa derrière lui le businessman interdit et cette plage ensoleillée où il avait passé la matinée à jouer avec ses filles, leur tressant des couronnes d’algues et leur bâtissant des châteaux de sable. Sur ce chemin qui longeait la mer, il observa le port animé qui devenait de plus en plus insignifiant au point de disparaître complètement. Sur ce chemin qui bordait la mer, il écoutait le murmure des vagues et les pleurs des mouettes qui plongeaient dans les cieux pour en ressortir éclaboussées de nuages. Sur ce chemin qui longeait le ciel, il entrevit bientôt la silhouette de sa maison qui se dressait timidement au bord de l’eau, abîmée par le sel et l’assaut de l’embrun.

Sans même accorder un regard à ce simulacre d’habitation, le père de famille s’engagea sur la grève où l’attendait sa vielle barque qui lui avait toujours permis de gagner durement mais honnêtement sa vie. Il pensa avec amertume aux longues heures de pêche qui l’attendaient et sortit de sa poche un maigre fruit dans lequel il croqua avidement, retenant une grimace lorsque son jus emplit sa bouche pour dégouliner sur son menton.

Il était acide.

Sautant dans sa barque, il démarra un moteur plus vieux que lui dont le mécanisme crachota avant de se mettre en marche et la frêle embarcation s’élança vers le large, laissant une traînée nacrée dans les remous de son sillage. L’homme passa à côté d’énormes chalutiers qui vidaient impitoyablement les fonds marins et forçaient les pauvres pêcheurs comme lui à s’aventurer toujours plus loin en haute mer pour trouver de quoi subsister. Même s’il ne savait pas lire, il avait appris à reconnaître le nom de la compagnie qui ornait les flancs de ces monstres et qui appartenait à l’homme d’affaire. Le Roi des mers.

Assurément, ce quadragénaire qui avait fait trembler les familles modestes dans sa conquête était le prince de ce littoral. Il possédait tous les bateaux du port et nul ne vendait une écaille sans que la moitié du prix ne lui revienne. Le businessman avait écrasé tous ses rivaux et dévorait peu à peu la mer avec ses énormes chalutiers. Pourtant, malgré les dettes qui le criblaient et la misère qui l’étouffait, le pêcheur lui tenait bravement tête, sachant qu’il lui résisterait tant qu’il lui restait cette barque précaire et son plus grand trésor, ses filles.

Cela faisait plusieurs heures déjà qu’il remontait, l’échine ployée et le front trempé de sueur, ses filets qui demeuraient désespérément vides, tandis que le vent courant sur la surface des flots lui portait l’odeur âcre d’une tempête proche. Mais ni les vagues qui clapotaient férocement contre sa coque, ni le silence surnaturel des mouettes ne le détachaient de ses filets qui remontaient inlassablement vides. Et bientôt, il se retrouva prisonnier de l’orage qui éclata.

D’énormes vagues venaient tourmenter sa frêle embarcation et le mécanisme muet de son moteur l’avait abandonné, le laissant à la merci des éléments qui dansaient autour de lui en hurlant. La mer grondait sourdement et les flots noirs qui répondaient aux ténèbres du ciel étaient comme un abîme menaçant de l’engloutir. Soudain, une énorme lame se dressa et vint frapper de plein fouet le flanc de sa barque qui se brisa en un effroyable craquement. Désespéré, le pêcheur tenta de retenir son embarcation qui sombrait dans l’onde noire, mais impuissant face à l’ire des cieux, il ne pouvait qu’assister au désastre. Pris d’une sourde fureur il eut juste le temps de hurler à la tempête avant qu’une vague ne le renverse et ne le jette à l’eau.

Il se sentit se débattre mais il savait que la mer happait avidement ses dernières forces. Elle ne laissait aucune chance aux misérables qui tombaient dans ses bras. Alors il ferma les yeux et se laissa sombrer tandis que la lumière des éclaires qui zébraient la surface des flots se dessinait sur ses paupières closes. Il pensa aux larmes de ses filles qu’il ne pourrait jamais sécher et au goût qui ne l’avait jamais quitté des lèvres pâles de sa femme qu’il savait rejoindre.

Elles étaient sucrées.

Ses propres larmes se mêlèrent à l’eau de mer qui emplissait sa bouche tandis que l’océan souverain reprenait ses droits sur ce corps qu’il avait toujours nourri.

Il était salé.



Debout sur la grève, le businessman observait le soleil qui disparaissait à l’horizon en incendiant la mer où elle l’engloutissait. Puis il reporta son regard à ses pieds où le corps du pêcheur était étendu. Ce dernier fixait de ses yeux grands ouverts le ciel pourpre et or. L’eau de mer en s’évaporant avait laissé sur son front une auréole de de cristaux de sel et son visage livide était dénué de toute expression.

Après un temps qui lui parut une éternité, le père de famille finit par remuer et se mit à genoux, le dos courbé et grelottant dans la fraîcheur du soir.

- Alors ? demanda le businessman insensible. Que comptes tu faire ?

Prenant sa tête entre ses doigts crispés, l’intéressé se mit à trembler violemment tandis qu’en proie à une tempête intérieure, le désespoir se reflétait sur son visage las, caché par sa chevelure poivre et sel. Impassible, l’homme d’affaire continuait de fixer le misérable qui avait tout perdu durant cet orage.

Pourtant, le pêcheur finit par se calmer, cessant de trembler, et redressa son front prématurément ridé avant de se relever pour affronter le regard de son interlocuteur qui recula, désarçonné. Ses yeux noirs reflétaient une paix que le riche quadragénaire ne connaîtra jamais et son expression sereine l’emplit soudain d’amertume.

Au même moment, il entendit dans son dos des pas précipités qui trébuchaient dans le sable et vit deux petites filles se jeter sur leur père pour enserrer sa taille de leurs bras.

- Papa, je suis si heureuse de te revoir !

- Quand la tempête a éclaté, j’ai cru que mon cœur allait s’arrêter. Mais tout est fini maintenant.

- Rentrons, on va te préparer on bon petit plat dans lequel on mettra tout notre amour pour te réchauffer !

Souriant, le pêcheur se laissa conduire par ses enfants tandis que le businessman qui les regardait s’éloigner sentit son cœur se serrer douloureusement.

Il le comprenait désormais, cet homme était le véritable roi de ces mers et tout son argent n’y ferait rien. Couronné par la mer, il était couronné de sel, couronné de larmes et de sueur. Il serait capable de surmonter toutes les tempête tandis que son empire à lui était voué à sombrer, soufflé par le vent à l’instar d’une vulgaire statue de sel.

Sa vision se brouilla et il sentit de grosses larmes rouler sur ses joues avant de mourir sur ses lèvres.

Elles étaient salées.

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