L’homme d’avant les portes
Le présentateur dit que les pourparlers ont repris,
il pose ses feuilles d’une façon qui signifie quelque chose,
et je suis debout devant le miroir avec ma cravate qui ne veut pas,
ce nœud que je refais depuis vingt ans et qui ce matin résiste,
comme si même ça voulait me retenir.
Il parle de corridors humanitaires, de garanties provisoires,
des mots qu’on a inventés pour que les choses aient l’air d’avancer,
et je verse le café sans regarder la tasse.
Il déborde un peu sur le bord, sur la soucoupe, sur la table,
et je laisse, parce que ce n’est pas ça qui compte.
J’espère juste que ma femme et mes enfants vont bien.
Ma fille a peur du bruit depuis l’été,
pas tous les bruits, juste ceux qui viennent d’en haut et de loin et qu’on ne reconnaît pas,
elle a sept ans et elle a appris à faire la différence.
Le présentateur dit que la situation reste sous contrôle,
il dit ça avec la voix de quelqu’un qui n’a pas appris à faire la différence.
Je prends mon manteau, le dossier sur la chaise,
je regarde une seconde le salon dans la lumière du matin,
les jouets mal rangés, le verre d’eau qu’on a oublié sur la table basse,
ces petites choses qui prouvent que quelqu’un vit ici,
que quelqu’un reviendra ce soir pour les laisser encore.
J’espère juste que ma femme et mes enfants vont bien.
Les gens dans le couloir hochent la tête quand je passe,
je hoche en retour, c’est un langage qui n’exige rien.
Personne ne pose de vraie question parce que personne n’a le temps d’une vraie réponse.
Je marche, je hoche et quelqu’un me tend un dossier que je prends sans le regarder,
parce que je pense à eux, juste à eux, encore à eux.
Il y a deux grandes portes au bout du couloir,
des portes qui pèsent ce qu’elles ont à peser,
et je pose mes deux mains dessus, je sens le bois froid sous mes paumes.
Je souffle, une seconde, juste une,
le temps de redevenir ce que la pièce derrière attend.
Les portes s’ouvrent et je suis accueilli :
« Monsieur le Président. »
J’espère juste que ma femme et mes enfants vont bien.

Photo : Marcelo Renda @ Pexels.
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Line Marsan il y a 7 heures
Je ne sais pas lequel c'est, mais quelque chose le rend sympathique. J'imagine donc que c'est de la fiction pure... 😉
E C Wallas il y a 7 heures
Sous ma plume tout n’est que fiction, même quand ça ne l’est pas. 😌