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La porte du fond

La porte du fond

Publié le 2 mars 2026 Mis à jour le 2 mars 2026 Horreur
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On ne savait pas vraiment pourquoi il avait abandonné la maison, sinon qu'à la fin ses voisins l'entendaient marcher d'un bout à l'autre du couloir et gratter contre les murs dans la nuit, et que le matin où ils avaient forcé sa porte, il n'était plus là, sa tasse de café encore chaude sur la table.


Gabriel n'avait pas prêté attention à cette histoire quand il avait signé le bail. Ce genre de récit accompagne toujours les vieilles maisons comme une odeur d'humidité qu'on finit par ne plus sentir.


Le bruit commença la première nuit. Un grattement sourd, venant du fond du couloir, régulier et patient, comme quelque chose qui cherche derrière la cloison sans jamais trouver. Il pensa à des souris, à la maison qui travaille, à ces sons que font les vieilles bâtisses pour rappeler qu'elles sont vivantes, et il se rendormit en laissant l'explication recouvrir l'inquiétude.


Mais le bruit revint la nuit suivante, à la même heure, depuis le même endroit, avec cette même cadence qui semblait trop régulière pour être animale. Il se leva, longea le couloir dans l'obscurité, et s'arrêta devant le mur du fond, dans ce recoin que les plans de l'agence appelaient pudiquement «l’arrière-cuisine».


Derrière lui, le silence de la maison. Devant lui, le papier peint à fleurs délavé, bombé par endroits sous l'effet des années. Le grattement s'était tu dès qu'il avait approché, il retourna se coucher. Le bruit recommença.


Les nuits suivantes ressemblèrent à la première, avec cette variation cruelle d’un grattement qui durait un peu plus longtemps chaque fois, comme s'il apprenait son rythme à lui, comme s'il savait exactement jusqu'où le pousser avant de s'arrêter. Gabriel cessait de dormir vraiment, glissant dans des sommeils légers d'où le moindre frottement le tirait aussitôt, et ses journées commencèrent à porter le poids des gens qui ne trouvent plus de repos.


Ce fut en s'appuyant contre le mur un soir, épuisé, qu'il sentit sous sa paume le papier peint céder légèrement, mou, presque spongieux, et ses doigts trouvèrent machinalement un bord décollé qu'ils tirèrent aussitôt. Le lambeau révéla en dessous un autre papier, plus épais, à motifs géométriques, plus ancien. Il s'arrêta, recula, regarda ce qu'il avait fait, et alla se coucher, bien décidé à reprendre ses esprits.


Mais la nuit suivante, entre deux grattements, il se retrouva de nouveau dans le couloir avec ses ongles dans le papier peint, tirant méthodiquement, soulevant les couches l'une après l'autre, et il y en avait plusieurs, chacune semblant remonter un peu plus loin, jusqu'à une texture industrielle, presque noire, qui résistait davantage et dégageait une odeur de colle froide et de cave. Il travailla ainsi plusieurs soirs d'affilée, parfois en pleine nuit sans s'en rendre compte, ses doigts continuant pendant qu'il pensait à autre chose, et le grattement derrière le mur suivait le rythme du sien, comme un écho ou une réponse.


Il sentit le bois avant de le voir, sous la dernière couche, sa surface lisse et sombre aux lattes légèrement bombées par les années, une porte entière que les couches successives avaient fini par ensevelir. Il la dégagea entièrement, avec une minutie qu'il ne s'expliquait plus, la poignée en laiton terne apparaissant en dernier, et quand il eut terminé, il resta un long moment simplement à regarder ce qu'il avait trouvé.


La maison était silencieuse pour la première fois depuis des semaines. Il posa la main sur la poignée, la tourna, et poussa.


De l'autre côté, il n'y avait rien. Pas d'arrière-cour, pas de mur, pas de pièce oubliée. Juste du noir, un noir dense et sans profondeur qu'on ne pouvait pas traverser du regard et qui ne renvoyait rien. Gabriel resta sur le seuil, la main sur la poignée en laiton, et la chaleur du métal sous ses doigts était la seule chose qui lui semblait encore réelle. Sa main glissa et il passa le seuil. La porte se referma derrière lui avec un petit clic qui résonna dans le couloir vide.


On ne savait pas vraiment pourquoi il avait abandonné la maison, sinon qu'à la fin ses voisins l'entendaient marcher d'un bout à l'autre du couloir et gratter contre les murs dans la nuit.







Photo d'illustration : Kei Scampa, sur Pexels.

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Commentaires (4)

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Harold Cath verif

Harold Cath il y a 2 heures

Une écriture qui me plait tellement, dans la veine du pont, du double vitrage, je suis fan ! ;-)

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E C Wallas verif

E C Wallas il y a 1 heure

Merci beaucoup, ça me motive pour la suite ! 😁

Line Marsan verif

Line Marsan il y a 3 heures

J'adore l'ambiance, l'écrirure, tout ! 👏👏👏

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