Si fugace est la postérité
On ne parlait plus que de cela, depuis des jours. La ville toute entière bruissait, chuchotait murmurait à l'oreille du destin, comme si prononcer tout haut ce mot, ce vocable nouveau et presque futuriste, aurait tôt fait d'éradiquer dans la minute qui suit les possibilités qu'offrirait bientôt ce tout nouvel instrument. Les cafés, remplis à ras bord de messieurs de la ville et des laborieux de la campagne, le marché, plein à craquer des matrones auréolées de leur progéniture braillarde et intrépide, le parvis de l'église, noirci par les crinolines sombres et bouffantes des fidèles, tout s'enveloppait de cette petite musique du progrès et de la modernité. Les figures s'étaient enfin départies de leur austère sagesse pour laisser la place à des sourires francs et lumineux. Même Monsieur le curé, d'ordinaire froid et engoncé dans son obscur habit de ministre de Dieu, semblait soudainement entraîné par cette farandole continue de gaîté qui traînait partout où l'on mettait les pieds.
L'écrasante chaleur estivale résistait encore aux premiers soubresauts de l'automne lointain. Eole couvrait les environs de son souffle réconfortant, cependant que la fraîcheur de la saison morte planait irrémédiablement sur les carcasses tourangelles. En cette moitié de mois de septembre, on en avait terminé depuis longtemps avec les récoltes qui arrachaient à la terre fertile les blés dorés et gorgés de grains qui permettraient à la populace de consommer son pain quotidien. Après avoir jalousement caché les céréales dans les greniers, on s'était empressé de dépouiller les ceps, qui venaient de fêter leurs noces d'or avec la terre friable et calcaire de la région, de leurs pépites sucrées et rougies par les rayons ardents du soleil.
Ce n'était pas la première fois que l'essor technologique s'était invité jusqu'à ces contrées pourtant relativement éloignées de la vie agitée et permissive de la capitale. Quelques années auparavant, Jean-Vincent Dopter, fervent disciple de Monsieur Daguerre en personne, avait établi ses quartiers à Tours pour trois jours afin de proposer aux ouailles des alentours une démonstration en bonne et due forme de cet appareil révolutionnaire. Grands comme petits s'étaient émerveillés de cette camera oscura miniature et portative, capable de figer sur une plaque la réalité la plus banale. Cette installation, quoiqu'éphémère, avait fait grand bruit dans la localité et le souvenir de cette exhibition persistait avec éclat dans les mémoires les plus vives.
Pierre Auguste Brunaud avait manqué la rencontre avec cette marche en avant scientifique. A l'époque, lui et son épouse, Marie Julie, née Fouque Lacroix, habitaient une commune ordinaire, au nord de l'ancien fief de la Maison d'Anjou. Le trajet aurait pu être emprunté mais Madame était alors grosse, si bien qu'il était tout bonnement impensable de faire voyager la future mère. Et si Pierre brûlait de voir de ses propres yeux cette invention, il n'aurait voulu, pour rien au monde, laisser seule son épouse au moment de la délivrance.
Et puis, le vent avait tourné pour eux. Ils avaient gagné la ville, la vraie et, surtout, le couple Brunaud avait réussi à acheter l'Hôtel de France, en 1840. Bien implantés dans la vie urbaine, c'est avec bonheur et une excitation démultipliée que Pierre Auguste avait entendu les rumeurs qui circulaient de bouche en bouche en laissant traîner une oreille parmi la foule forcément bavarde. Le miracle technique reviendrait parmi eux et plus vite qu'il n'y paraissait. Cette fois-ci, l'hôtelier ne raterait pas sa chance.
Il avait déroulé le tapis rouge au daguerréotypiste et à sa suite cubique de près de cinquante kilos, lui faisant miroiter tout le confort, le calme et le repos qu'il goûterait en s'installant entre ses murs. Pierre Auguste n'avait pas hésité une seule seconde à réaménager le salon rouge du rez-de-chaussée, pièce habituellement occupée par les fumeurs et constamment embrumée par les volutes épicées des bouffées de cigares. L'homme avait pris ses quartiers et son aise, toujours entouré par sa bonhommie et son sourire qui commençait à séduire bon nombre de jeunes demoiselles prêtes à se laisser aller à l'exotisme et à l'art inédit du saltimbanque.
Le cliché était prévu pour ce dimanche après-midi. La matinée était ensoleillée et tiède, parfaite pour immortaliser son passage sur cette Terre. Avant de poser pour l'éternité, il fallut remplir ses devoirs les plus élémentaires. D'abord, on se rendit à la messe, en famille. Pierre Auguste et Marie Julie, accompagnés de leurs deux enfants, un garçon et une fille prénommés respectivement comme leurs ascendants comme la coutume le voulait souvent, se rendirent à l'église la plus proche pour écouter avec assiduité le sermon du prêtre, juché sur sa chaire d'où il dominait les âmes pécheresses. Mais l'hôtelier n'avait guère la tête aux liturgies dominicales. Même Marie Julie, tout à fait pieuse et concernée par sa propre vie éternelle, semblait davantage agitée et peu prompte à prêter une oreille attentive aux paroles divines. Contrairement à leurs parents, le petit garçon et sa petite sœur se tenaient droits et sages comme des images. On les avait informés de ce qu'il se passerait dans l'après-midi. Pierre Augustin fils n'avait pas masqué sa fierté de poser en tant que membre essentiel de sa dynastie toute nouvelle. Quant à la petite Marie Julie, cette nouvelle ne l'avait que peu remuée tandis qu'elle s'amusait avec l'une de ses toupies favorites.
Le service achevé, Pierre Auguste et Marie Julie prirent quelques minutes pour échanger avec les locaux, leurs descendants à leur côté. Puis on se hâta de rentrer pour se sustenter grâce à un repas léger et sans fioriture aucune. Marie Julie avait réalisé le ragoût hebdomadaire d'où s'échappait une odeur revigorante. Les hommes de la maison se gavèrent de cette pleine cocotte et le fils demanda même à être servi une seconde fois, ce qu'on lui accorda sans la moindre hésitation car on redoutait que l'enfant ne soit trop malingre.
Après une bonne sieste, les quatre membres de la famille Brunaud arrivèrent en grande pompe dans l'antre du daguerréotypiste. Bien sûr, on s'était changé. La toilette ascétique que l'on gardait pour Dieu et son adoration ne seyait guère à une photographie. Père et fils avaient opté pour leur costume de cérémonie dont la seule différence résidait dans les couleurs, plus claires, pour le petit costume du garçon. Quant à Marie Julie, elle avait choisi une robe crème émaillée de quelques motifs récurrents qui ne jurait pas avec celle de sa petite fille. Bien entendu, l'épouse n'avait pas oublié de dissimuler ses cheveux relevés en chignon sous une dentelle immaculée et finement brodée par les mains agiles de sa mère.
A leur arrivée dans ce qui n'était plus rien d'autre qu'un véritable atelier de photographie, le daguerréotypiste les accueillit à bras ouverts. L'individu s'était couvert de tissus plus colorés les uns que les autres, lui conférant une allure pour le moins étrange. Le petit homme replet et affable ne cessait d'aller et venir dans tous les sens, formant à sa suite un tourbillon joyeux et chaleureux. Marie Julie ne comprenait pas cet être qui s'évertuait à travailler le jour du Seigneur. Pierre Auguste avait tenté de lui présenter des arguments sérieux dans le but de dissiper sa méfiance. Que ces messieurs étaient en réalité des artistes à la vie marginale, obligés de sauter d'une localité à l'autre pour exposer leurs découvertes et faire profiter à tout le monde des dernières avancées. C'était aussi une forme de sacerdoce aux yeux de Brunaud. Quelle vie ces itinérants menaient donc ! Quotidiennement sur les routes et devant sans cesse affirmer le caractère inédit de leur trouvaille, leur pouvoir de persuasion se devait infaillible. Mais ils voyaient du pays, rencontraient du monde. S'ennuyer était sans nul doute un sentiment inconnu pour ces arpenteurs de grand chemin.
Le portraitiste nomade fit installer les Brunaud l'un à côté de l'autre, derrière des tentures. Leurs enfants tout près d'eux, le fils posant sa main gauche sur le solide genou de son père et la bambine tout contre Marie Julie, ils s'immobilisèrent quelques secondes, le temps que leur image s'imprime sur la plaque. «C'est terminé !» s'écria le daguerréotypiste en levant ses bras aux ciel. Très vite, les chérubins s'agitèrent et se précipitèrent vers la boîte à image d'où l'étrange étranger retira une plaque rectangulaire noircie. Il fallait encore la soumettre à tout un tas de réactifs et de procédés pour révéler le fameux portrait de famille. C'est d'ailleurs ce que le photographe apporta aux Brunaud, en tout début de soirée, alors que la famille s'était réunie pour un moment de lecture collective. Il frappa vigoureusement et Pierre Auguste, tout aussi excité que son fils et son épouse, lui ouvrit dans la seconde même pour l'accueillir comme on fait entrer dans sa maison le souffle de la bonne fortune. La plaque avait révélé tous ses secrets. Dessus, on voyait distinctement les quatre membres de la famille Brunaud. C'était un véritable triomphe. Le petit Pierre Augustin demanda à plusieurs reprises à se voir car il n'en croyait pas ses yeux. Même Marie Julie, peu encline à prêter attention à quelque chose qui aurait pu s'apparenter à une diabolique ruse du Mal, due se rendre à l'évidence : c'était tout bonnement incroyable.
On prit grand soin de ce rectangle épais car sa fragilité était extrême. Il aurait été plus que dommageable de briser cet unique exemplaire du portrait de famille. Et puis il n'était pas donné à tout le monde de s'acheter les services d'un daguerréotypiste. Car si le phénomène s'était bel et bien répandu en province, il demeurait cher et inaccessible à bien des bourses.
Pour le protéger, on le glissa dans un encadrement de bois verni qui mit en valeur le quatuor. Et c'est à la lumière déclinante du jour et sous le regard satisfait de Marie Julie que Pierre Auguste accrocha au mur de la salle à manger ce cadre, le premier de sa dynastie qu'il espérait longue et prospère. Car si fugace est la pose, le daguerréotype, lui, fait perdurer dans l'histoire les honnêtes gens.
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