L'avion rouge...
L’avion rouge…
Elle avait quitté son bureau de Paris la Défense vers 12 h pour échapper au mieux à l’enfer de la circulation parisienne.
Il était déjà presque 20 h. Cathy arrivait enfin à la sortie de Beaufort. Plus que 5 km de montée pour atteindre les hauts d’Arêches — Beaufort, et elle y serait. Elle se sentait épuisée et quelque peu angoissée, aussi.
La dernière fois qu’elle était venue au chalet, elle avait huit ans et son frère Sébastien, dix ans. Elle se souvenait de tout. Le trajet à bord de la DS 21 de papa, que maman n’avait pas le droit de conduire. Papa disait presque fièrement que ce n’était pas une voiture de femme. Cathy et Sébastien ne se souciaient guère de ces histoires de grands.
Ils n’avaient qu’une hâte. Arriver et rejoindre vite leur endroit préféré du chalet, le grenier. Leur grenier, témoin de tant d’aventures inventées.
Malgré la fatigue et cette boule au ventre qui la torturait, Cathy avait encore hâte d’arriver. Mais pas celle de son enfance.
Déjà le ciel était très sombre. Parfois zébré de quelques éclairs. Et malgré le volume assez fort de la musique, elle entendait le grondement de l’orage — rouler dans la vallée.
La route quittait le village par un petit embranchement que presque personne ne remarquait. Un chemin étroit, bordé d’herbes hautes et de vieux poteaux électriques, qui montait doucement vers le chalet.
Elle ralentit. Les pneus crissèrent légèrement sur le gravier humide.
Le chalet apparut alors, comme il l’avait toujours fait :
massif, sombre, solidement planté dans la pente.
Le soubassement de pierre grise n’avait pas bougé. Au-dessus, le bois des façades s’était encore assombri avec les années, brûlé par les étés et les hivers. Le grand toit débordant protégeait le balcon où s’entassaient autrefois les bûches que son grand-père coupait à la fin de l’automne. Comme le faisait aussi son arrière-grand-père, avant.
Elle coupa le moteur.
Le silence tomba presque immédiatement, seulement troublé par le bruit du torrent plus bas dans la vallée, éclairé par les éclairs.
Pendant quelques secondes, elle resta immobile derrière le volant.
Le regard posé sur le chalet, elle eut cette pensée étrange : rien n’avait vraiment changé… et pourtant, tout était différent.
Son regard s’attarda sur la petite lucarne du grenier là-haut. Elle crut distinguer une silhouette familière derrière les vitres, sous la lueur d’un éclair.
— Allons, reprends-toi, ma vieille !
Se dit-elle comme pour se donner du courage. Cela faisait quarante ans déjà qu’elle n’était pas revenue. Pour elle, c’était hier.
Mais elle s’était toujours arrangée pour trouver une excuse.
Pourtant, cette fois, nulle excuse ne tenait.
Six mois auparavant, maître Reblonchard, notaire à Arêches, l’avait contacté suite au décès de ses parents. Il l’avait informé qu’elle était la seule héritière désignée du chalet familial.
Cathy pouvait accepter ou refuser l’héritage, mais elle devait maintenant se prononcer.
Comme si elle avait le choix…
***
Elle ouvrit sa portière et descendit de la voiture. Dans un équilibre calculé, façon funambule sur son fil. L’air de la montagne entra dans ses poumons d’un coup.
Frais, avec cette odeur mêlée de bois, d’herbe et de terre humide.
Chaque pas sur les planches du perron faisait remonter quelque chose du passé :
les étés bruyants, les repas trop longs, les rires. Et les courses dans l’escalier avec Sébastien.
Elle trouva, sans chercher, la fissure dans le chambranle. Ses mains se souvenaient pour elle. La clé était là. Comme elle l’avait toujours été. Son arrière-grand-père, bâtisseur des lieux, en avait décidé ainsi et, depuis, nul n’avait osé déplacer la grosse clé rouillée.
La porte du chalet était lourde. Le bois creusé par les saisons. Elle posa la main sur la poignée. Le métal était froid.
Un instant, elle hésita. La porte grinça. Elle entra.
Cathy perçut l’odeur qu’elle aimait tant étant enfant, émanant du chalet.
Parfumé d’une odeur très particulière. De bois anciens. De poussière et de restes de fumées de bois incrustées dans les murs.
Rien n’avait bougé dans cette odeur de maison fermée depuis longtemps déjà.
Cathy referma la porte et tourna l’interrupteur de porcelaine. Au bout du fil, une douille également en porcelaine soutenait une ampoule nue qui éclaira la pièce d’une lumière douce et un peu dorée. Elle découpait la pièce en rectangles pâles.
Ici comme dans tous les chalets anciens, les objets avaient également peu bougé.
Dans un rite ancestral transgénérationnel transmis au fil des générations, la mémoire du lieu devait rester intacte. Pour garder vivantes les âmes des aïeux.
Cathy resta là debout un bon moment à redécouvrir les lieux de son enfance.
La grande table massive trônait toujours là au centre de la pièce principale. Arborant en trophées les marques de couteaux, comme autant de cicatrices du temps.
Elle reconnaissait tout.
La chaise où son grand-père s’asseyait toujours. Une vieille sonnaille de vache accrochée à un clou à la poutre. Un vieux calendrier de la coopérative du Beaufort. De père en fils tous y avaient été fruitiers.
Et les vieilles photos jaunies par toutes ces années figées sur les murs.
Sur la plus récente, Cathy apparaissait avec son frère près de la cheminée de pierres. Ils étaient joyeux, la bouche prête à dévorer les deux côtés d’une belle tranche de Beaufort.
Ce fut la dernière fois.
***
Cathy ne trouva pas la force de manger quoi que ce soit. Elle avait froid.
Elle réussit à allumer un peu de feu. Avec les bûches que le dernier occupant du chalet prenait toujours soin de laisser dans la cheminée pour qui rentrerait le premier.
Dehors, l’orage avait éclaté. La pluie et le vent frappaient les vitres des petites fenêtres. C’était aussi fort et violent que celui de sa dernière soirée, passée ici.
Elle se laissa aller dans le fauteuil près du feu.
Face à l’escalier, dont chaque marche grinçait si différemment, qu’elles donnaient l’impression de gémir lorsqu’on les montait. Il desservait les chambres au-dessus.
Celle de leurs parents, interdite d’accès. La sienne et celle de son frère. La seconde volée de l’escalier donnait accès au grenier. Leur grenier.
À l’époque, Cathy et son frère avaient obtenu le droit d’en faire leur salle de jeux. Plus précisément, leur salle d’aventures extraordinaires parmi les vieux skis, les luges en bois et des malles pleines de trésors pour eux.
***
Sans avoir même le temps d’ouvrir la bouteille d’Apremont trouvée dans la remise, un lourd sommeil emporta Cathy vers tous ces souvenirs qui remontaient.
Durant la nuit, le tonnerre redoubla de puissance. La porte du grenier craquait fort, puis céda dans un sinistre claquement.
Cathy se réveilla en sursaut, trempée de sueur. Et sans qu’elle sache pourquoi, elle leva les yeux vers l’escalier. Comme si quelque chose, là-haut, attendait depuis longtemps qu’elle revienne.
Il lui sembla entendre murmurer son frère Sébastien, qui la suppliait de venir la rejoindre dans le grenier. Incrédule et effrayée, une larme roula sur ces joues. Mais elle ne put se résoudre à quitter le coin du feu qui la rassurait tant bien que mal.
Elle se souvenait parfaitement de ce soir-là. Sébastien, son héros que rien n’effrayait, brandissait son petit avion de métal rouge par la lucarne du grenier.
— Regarde bien, Cathy ! Je vais m’envoler avec lui comme Saint — Exupéry, retrouver le Petit Prince !
Un éclair frappa l’avion dans la main de son frère.
Puis un grand silence envahit le grenier.
— Sébastien, Sébastien, relève-toi, t’es pas drôle !
Cathy hurla pour faire monter les parents.
Sébastien gisait sur le sol du grenier. Il ne respirait plus.
Les yeux grands ouverts comme horrifiés. Sa main était marquée d’une brûlure circulaire à l’endroit de l’impact.
Au petit matin son avion rouge fut retrouvé tout noirci au pied du chalet.
Il n’avait pas réussi à braver l’orage.
Depuis, Cathy n’était jamais revenue.
Espérant plus que tout que l’âme de son grand frère avait, elle, trouvé le chemin pour rejoindre celle du Petit Prince.
***
Le lendemain lundi, elle était rentrée sur Paris.
Son portable vibra.
— Allo, Cathy ? C’est Maitre Reblonchard à l’appareil. Avez-vous eu le temps de prendre une décision pour le chalet ?
Elle ne laissa pas la boule au ventre l’envahir en coupant court :
— Bonjour Maître, oui, j’ai décidé. Je garde le chalet.
— Vous acceptez donc l’héritage ?
— Oui, je viens de vous le dire.
Cathy sentait une sorte d’agacement monter en elle.
À moins que ce ne soit que de l’impatience. Maintenant qu’elle savait.
La nuit passée au chalet.
Quand l’orage a enfin ouvert la porte du grenier, elle a compris que le murmure dans son dos n’était pas le vent, mais la promesse d’une chair qui n’avait jamais appris à vieillir.
Le téléphone raccroché, elle sourit tendrement en regardant le vieil exemplaire du roman de Saint-Exupéry — Le Petit Prince, ouvert et posé sur son bureau.
Il faisait tant rêver son grand frère.
« Moi, je partirai vivre sur B-612. Là-bas, les volcans sont petits et on peut regarder les couchers de soleil quand on veut. »
Pouvait-on lire sur la page cornée.
— Oui, Sébastien, là-haut, c’est B-612. Depuis la lucarne, bientôt tu me raconteras tout…
PascalN ©
« Chroniques d’un pas de côté »
Note d'auteur : Pascal Nicod, alias "PascalN" est l'auteur et seul propriétaire de ce texte "humanuscrit" et de tous les droits qui en résultent. Il n'en autorise pas l'utilisation sous quelque forme que ce soit, sans accord préalablement écrit et signé par lui-même, ou via la notice de transparence Panodyssey qui accompagne ce texte. Les IA du logiciel Antidote et de ChatGpt ont été utilisées à seules fins de corrections orthographiques, grammaticales et typologiques. L'illustration a été créée avec IA-ChatGpt.
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Commentaires (3)
Pascaln il y a 51 minutes
Merci beaucoup pour ton retour EC Wallas, comme je l'ai dit, dans mon commentaire précédent, lire d'autres plumes aguerries dans des genres différents des siens, est parfois inspirant. Il suffit d'être ouvert d'esprit avant tout. Il me parait donc légitime de citer ces sources d'inspirations...😉🙂
Line Marsan il y a 9 heures
Des retrouvailles irréelles et émouvantes.
J'aime beaucoup les descriptions du lieu : tu nous prends par la main pour nous faire ressentir ce chalet et ses souvenirs enfouis dans chaque recoin. ❤️
Alexandre Leforestier il y a 8 heures
Je l'ajoute à ma pile à lire (PAL) et je vois que nous avons un nouveau bloc de commentaire, au design plus fin !
Pascaln il y a 7 heures
Merci beaucoup Line, je suis ravi que cet effet " visite de ce vieux chalet familial " fonctionne pour le lecteur. Je me suis restreint volontairement pour rester dans le format nouvelle, mais quelque part, c'est limite un peu frustrant. Ma compagne qui est mon " cobaye " de 1ere lecture, la pauvre...🫣, m'a dit : " j'aurai envie lire d'en plus, tellement, tu nous fais vivre le lieu " et d'ajouter : " Quand est-ce que tu te mets au roman ?! "
Bah oui... mais un roman, c'est long... Ça fait dejà si peu de temps que je me suis mis à la nouvelle😊.
Enfin, j'avoue que ce jeu du we n'y est pas pour rien. Merci à Gabriel pour ça 😉😊
Harold Cath il y a 10 heures
On s'attend presqu'à du surnaturel et on découvre avec ravissement une introspection toute naturelle du personnage. J'adore.
Pascaln il y a 7 heures
Merci beaucoup Harold🙂. Effectivement, il y avait une autre issue plus surnaturelle possible. Mais ce genre d'écriture n'est pas vraiment dans mes inspirations naturelles🫣. Et pourtant, je prends de plus en plus plaisir à le découvrir ici, grâce à certaines plumes comme la tienne, celle de EC Wallas, etc...
En tout cas, je suis ravi que cette nouvelle t'ait plu😊
E C Wallas il y a 2 heures
Honoré de me retrouver cité ! ☺️
J’ai aussi cru à du fantastique, et de qualité en plus, aïe aïe aïe j’avais une nouvelle concurrence !
J’ai apprécié la chute plus pragmatique, très certainement que Sébastien se serait envolé avec moi. Très belle approche.