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Ma vie pour une pièce

Ma vie pour une pièce

Publié le 2 avr. 2021 Mis à jour le 2 avr. 2021
time 7 min

Ma vie pour une pièce

           Et voilà, c’est parti. La journée commençait bien pourtant. Un beau soleil. Un vrai. Un qui réchauffe à chaque rayon qu’il porte sur nous. L’arbre sous lequel j’ai dormi m’apporte ces sublimes cinquante nuances de verts. Mélangé à toute cette lumière céleste si matinale, c’est un vrai ravissement pour les pupilles. Beauté que tout le monde oublie bien souvent. Plus personne ne s’intéresse aux petites futilités de la vie, surtout celle-ci.

           Chaque jour, chaque matin, et chaque nuit aussi d’ailleurs, c’est la même rengaine. Une routine. Le train-train quotidien. Et dire qu’avant j’étais comme eux. Eux qui passent sans cesse devant moi sans me regarder, ou font semblant de ne pas le faire. Eux qui courent, toujours. Qu'ils se disent dans l’obligation de le faire, car leur vie ne leur permet pas de faire autrement. Eux qui ne voient que le futur sans vivre leur présent. Eux qui ont une vie, paraît-il.

           Oui, moi aussi, j’en avais une. Je le croyais en tout cas. La semaine, j’étais pendu au téléphone, à l’appel du chiffre. Plus la croissance était positive et plus j’étais ovationné. Au-delà de la fausse gloire que j’en ai tirée, la cagnotte sur mon compte bancaire faisait plaisir à voir. J’ai eu la chance d’être le centre des regards, adulé, apprécié, même si tout ceci n’était que de l’esbroufe. Maintenant, les yeux qui pointent sur moi sont bien différents. Honte. Malaise. Dégoût. Mépris. Voilà ce qu’est devenu mon quotidien.

           J’avais une vie, oui.

           Des parents. À défaut de m’aimer, de me considérer, ils étaient riches. Au moins, on ne pouvait pas leur enlever ça. Ayant un passage plutôt déplorable en ce qui concerne les écoles où j’ai tenu siège, mon père m’avait, si gracieusement, offert un poste dans sa boîte. Déplorable. Combien de fois j’ai pu entendre ce mot de sa bouche ? J’ai cru un moment que c’était un de mes prénoms. Et là, la révélation. J’étais doué pour le commerce. J’étais doué pour ramener des commandes par centaines. J’aurais presque pu voir un brin de fierté dans le coin inférieur droit de l’œil gauche de mon père.

           Ma mère ? Que dire sur elle ? Ah si, détail qui a de son importance, elle m’avait mis au monde. Frères et sœurs ? Non. J’ai a priori cassé le moule en sortant. Ma première connerie.

           Des amis ? Oui... ! Des vrais ? Heu, ne cherchons pas la petite bête. Un gosse de riche et amis sincères ? Comment savoir ? En tout cas, à l’époque, je ne pouvais discerner la différence entre vrai et faux. Aujourd’hui, j’ai enfin la réponse à tout ça, mais..., est-ce que j’avais vraiment envie de connaître la réponse ? Bringue, restaurant, sorti en bar, tout ça à mes frais bien évidemment, était monnaie courante. Ces rires, ces moments de partage, qu’ils eussent été authentiques ou non, étaient agréables malgré tout.

           J’ai essuyé beaucoup de malencontreuses circonstances qui m’ont conduit ici. Décès de mes parents en premier lieu. Accident de voiture. Ça a été cache pour eux. Enfin, c’est les flics qui m’ont sorti ça. “Quand une caisse ressort aussi plate que les seins de ma femme, c’est qu’ils n’ont pas dû souffrir” fut la remarque de l’un d’eux. J’avais eu beaucoup peine. Oui..., je m’en souviens bien. Pour sa femme. Supporter un tel con, la pauvre. Leur enterrement m’avait coûté. Au-delà de l’argent dépensé à foison pour faire bonne figure auprès des actionnaires, de la famille, et du cercle de connaissance, tout ceci n’était rien face aux préparatifs ultimes que j’avais subis. M’entraîner à pleurer durant le discours. Heureusement que le texte ne venait pas de moi, je n’aurais jamais pu écrire ces mots ... si …. touchant.  

           J’ai ensuite encaissé la crise économique mondiale. L’entreprise, devenue mienne, avait bien souffert. Les fonds de trésoreries au plus bas, j’ai dû me séparer d’une partie de l’équipe. La moitié pour être exact. J’ai appris plus tard qu’ils en étaient tous bien sortis dans d’autres boutiques. Une chance. Avec beaucoup moins de personnel, la vie au boulot était bien plus stressante. Toujours à rester à point d’heure au bureau. Toujours à travailler le week-end pour choper le plus d’affaires possible. Ce fut un succès. J’avais remonté le chiffre d’affaires.

           Avec cette vie, qui tournait principalement autour de mon travail, je ne prenais plus le temps de vivre. Plus d’amis. Plus de sortie. Et pas de famille. Pour en avoir une, il aurait fallu que je prenne le temps de …« draguer ». Moi, qui suis complètement empoté  avec la gent féminine, c’était un sacré challenge de fonder une famille. Finalement, c’est bien. Je ne les ai pas entraînés dans la déchéance.

           Et voilà que, quand tout semblait enfin aller dans le meilleur des mondes, arrive ce foutu virus, qui touche toute la planète. Le ‘Cou vide’ que je l’appelais, à force de voir nombre de personnes portaient leur masque sous le menton, à leur coude, ou … pas du tout. Pour l’éthique, je le portais constamment. Sauf chez moi, bien évidemment. Mes collaborateurs ne se sentant pas l’obligation de le faire, le mettaient qu’à de rares occasions. Certains étaient touchés de la maladie du conspirationnisme. Ils n’avaient pas aimé quand je leur demandais s’ils prenaient leur cachet pour s’en guérir. Quelques mois plus tard, plus de la moitié étaient en arrêt. Certains ne revinrent jamais. Les complots, ça tue.

           Ma société n’a pas pu survivre à cela. Entre les obligations de fermer, durant des mois dus faits qu’il n’était pas essentiel de faire vivre les quelques employés qui me restaient, et continuer à faire du commerce, étaient devenues impossible. Je ne voulais pas revendre l’entreprise à un charognard du ‘cou vide’. Je l’ai laissé mourir. Sauvant le maximum de postes avant de l’enterrer. N’attendant aucune reconnaissance pour l’avoir fait.

           Je ne sais pas ce que j’ai fait dans cette vie, pour avoir vécu tout cela. Je ne sais pas pourquoi j’ai dû en arriver jusque là. Mais, ça y est. Je suis ce qu’on appelle ‘au fond du trou’. Et, croyez-moi, quand on y est, c’est un voyage sans retour. Avant, j’étais le chef, j’étais le fils à papa, j’étais un homme, une personne. Maintenant, je suis souvent affublé de surnoms si communs. Le mendiant, le sent la pisse, le rat d’égout, la poubelle de la ville, le ‘ne le regarde pas chérie’, l’ivrogne des trottoirs, le gêneur, le moins que rien, … un SDF.

           Je passe mon temps à errer. À voir ces gens si pressés de vivre leur vie, qu’il leur passe sous le nez. Je sais que mes jours sont comptés, alors je prends le temps de la vivre. Je finirais soit mort de faim, de soif, de maladie. Ou bien roué de coup, la gorge tranchée dans la nuit. Comment savoir ? La seule chose que j’ai apprise de mon parcours, est que, l’école, les parents, la famille, les amis, le travail, rien nous apprend l’essentiel, comment profiter de chaque instant. Avant qu’il ne soit plus possible de le faire.

                                                                  En attendant, « Est-ce que vous avez une pièce pour ma vie ? »   

    

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