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UN ÉGARÉ

UN ÉGARÉ

Publié le 19 mai 2022 Mis à jour le 2 juin 2022
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UN ÉGARÉ

UN ÉGARÉ, POINTS DE VUE

Tous les matins à sept heures sonnantes, il se levait, traînait les pieds jusqu’à la cuisine, où il préparait un étrange breuvage fait d’un peu de café, beaucoup de chicorée et à peu près autant d’eau qu’il en aurait fallu pour faire passer l’écluse à une péniche. Quant à sa femme, elle n’était pas plus tôt debout qu’elle trottinait déjà dans ses chaussons fourrés, protégée des agressions du froid matinal par la blouse de grosse toile bleue dont elle ne se séparait jamais depuis le jour de 1947 où elle avait épousé son concierge de mari. Tout était parfaitement rythmé, de l’aube qui déposait sur la fenêtre de la loge ses derniers messages de buée (écrite en fines gouttelettes dans un idiome qu’il fallait être enfant pour comprendre), jusqu’à cette heure peu avancée de la nuit où la fille de M. le Directeur rentrait de son service à l’hôtel Vienna. L’horloge tentait de se défaire de son grand bras de cuivre — qui semblait revenir moins vite qu’ailleurs — et, n’eût été le geste lent par lequel le portier se défaisait de son long tablier gris au premier quart de chaque heure, on aurait pu croire que les secondes se gonflaient, s’amplifiaient au fur et à mesure que le jour se laissait gagner par une douce somnolence.

Ce matin-là comme d’habitude, il fit signe à son épouse de garder le café au chaud, sortit pour ranger les poubelles, et rétablit l’éclairage général dans les escaliers menant aux appartements, dans les couloirs, et le hall d’entrée. Encore cinq minutes et les femmes de ménage commenceraient leur journée; de la loge on entendrait leurs voix éraillées cascader un tonique « C’est nous, M’sieu Grimaud ». Et dans une demie-heure, il faudrait allumer la salle Un. Avant trois quarts d’heure, ils entreraient à leur tour, comme une foule tumultueuse qu’il valait mieux ne pas prendre de front, et dès lors, commencerait l’imprévisible jusqu’à cinq heures. Jusqu’à ce que l’on ferme à clé la salle Un, jusqu’à ce que l’on repousse les deux battants de la grand’porte. Jusqu’à ce que le dernier s’en aille. Le dernier élève.

Rien ne pouvait être mieux réglé que la vie du père Grimaud, autrement appelé ‘Guillotin’ par ceux pour qui une journée au lycée égalait en terreur les Journées de Thermidor An IV. Il en était cependant, surtout parmi les plus jeunes, qui ne craignaient pas de venir à la loge soit pour bavarder, soit pour s’y asseoir dans l’attente d’un professeur ou d’un parent ; Grimaud se souvenait aussi de quelques Pierrots lunaires qui, le front toujours tourné vers l’Ouest, et sans jamais dire un mot, écrasés sous le poids de ces vieux murs, noyaient leur regard dans ce qu’écrivait sur les vitres tantôt la pluie, tantôt le vent ou la condensation. À huit heures moins le quart, lorsque notre concierge s’avançait de son même pas fatal pour ouvrir l’accès au lycée, avec la neutralité appliquée d’un passeur chevronné (sur un bac plus que centenaire), il se remémorait la première et très étrange sentence de celui qui l’avait engagé : « soyez maudit si cette porte reste fermée un jour de savoir, car vous êtes le premier acte du maître. » Il avait depuis pris l’habitude de se tenir debout dans l’ombre, en spectateur attentif du déroulement de chaque rentrée.

Il les connaissait tous, plus particulièrement ceux qui étaient proches du terme de cette … réclusion. Il savait que bon nombre y voyaient plutôt une protection, que certains y jouaient le premier acte d’une brillante carrière, la où d’autres seraient impitoyablement jetés sur le pavé brillant de la place. Il revoyait au travers de ces adolescents maladroits les enfants que leurs pères avaient conduits aux marches d’un palais qui les faisait encore trembler. Certes, il lui arrivait d’en rencontrer quelques-uns moins décidés, parfois couverts d’un chapeau. Maintenant, les fils entraient avec leur « copine », comme ils disent tous, parfois essoufflés, signe qu’ils avaient dû, volontairement ou non, manquer leur autobus.

 

II

Julie d’Espéret se dirigeait presque avec plaisir vers la salle 204. C’était une des classes les plus animées, ce que ne souhaite pas toujours un professeur d’allemand, mais dans cette salle en gradins, parmi des élèves dont la bonne humeur était aussi communicative, elle était comme chez elle. Elle savait qu’elle surnommée la Schoen-brune — il faut que jeunesse se passe — mais n’en faisait grief à personne.

Ce matin-là, elle avait distinctement entendu ce qu’il faut bien appeler des cris, mais qu’elle aurait volontiers qualifié de grognements telluriques. Et puis Guillotin, d’ordinaire si sobre dans ses propos, lui avait parlé d’un petit train … de passage dans le bâtiment principal ! Et voilà qu’elle était accueillie en salle 204 par une effervescence inhabituelle. Ses élèves affirmaient qu’un assistant d’allemand venait d’arriver — alors que les budgets, elle le regrettait, ne prévoyaient plus ce type d’affectation.

« C’est bien le cours d’allemand, ici ?

— Oui, bien sûr, répondit-elle à son interlocuteur, un original vêtu à la mode romantique. » Celui-ci parut soulagé et s’assit tranquillement au premier rang. Puis il lui dit quelques mots dans un allemand parfait qu’elle eut grand plaisir à entendre. Elle dut voler à son secours lorsque M. Jeanlisse fit son entrée, comme chaque jour à la même heure. Elle dut expliquer au nouveau-venu qu’il s’agissait de l’économe et qu’il devait décider maintenant s’il prendrait son repas avec ses camarades. Il déclina donc son identité, qui, on ne sait pourquoi, ne semblait pas convenir à l’agent. Après quoi, il sortit de son porte-monnaie, qui ressemblait fort à un gousset, des pièces splendides parmi lesquelles il choisit la comme correspondant à son dû. C’étaient de grandes pièces d’argent, larges comme la moitié de la paume environ, du type appelé « thaler » en Prusse.

            Mademoiselle d’Espéret ouvrit de grands yeux, tout en se disant qu’elle se rendait plus souvent en Allemagne qu’en Autriche, et que, peut-être, ces monnaies anciennes avaient encore cours. Mais lorsque l’intendant parla d’inflation, mot qu’il fallut traduire pour le jeune étranger, ce dernier eut une réaction étonnante : « Ich kenne dieses Wort nicht .»

            Le cours reprit, mais les élèves semblaient ailleurs. Fait étrange, elle ne put jamais croiser le regard de celui dont elle savait maintenant le nom, Werner. Après ce jour, plus jamais elle ne le rencontra ; elle apprit plus tard qu’il avait disparu dans cette ville baignée de mer et fleuve, faite de cette pierre de granite que l’on rencontre si souvent en Bretagne, où elle se montre aussi inhospitalière au vent et à la pluie qu’elle sait être accueillante pour l’étranger ou le frère.

                                         

III

                   Ce que je vais tenter de partager ici est un épisode qui s’est déroulé l’année où je préparais mon baccalauréat — que je n’eus qu’un an plus tard. Il est vrai que je passais trop, beaucoup trop, de temps avec Élisabeth, qui, elle aussi, ne parvenait plus à se réconcilier avec elle-même depuis son retour en France. Je voyais Sylvie de temps en temps, mais il paraissait acquis que l’on ne pourrait plus rien pour elle. Et puis cette année-là fut celle du mariage de Frédéric et Evelyne, en juillet. Tout s’était bien passé, ce qui n’était pas gagné d’avance quand on se souvient que, dès le troisième jour de janvier, Frédéric assommait Jean-Jacques, coupable à ses yeux d’avoir posé la main sur la cuisse de « sa femme ». Malgré cela, nous formions un bon groupe aux dires de nos professeurs. D’ailleurs, même Jeanlisse nous avait dit un jour combien il aurait aimé être des nôtres. Comme il se doit, on l’avait aussitôt invité à venir « boire son verre comme les au-au-tres ! », mais il n’était pas allé jusque-là. Lui mis à part, nous avions une préférence pour M. Juillard, qui nous parlait de philosophie, et pour la belle Julie, qui nous faisait son cours d’allemand avec autant d’aisance qu’elle en mettait à se déplacer entre les gradins de la salle 204.

               Nous arrivions quelques secondes avant huit heures, et nous avions tout juste le temps d’ouvrir nos recueils de textes. Le cours commençait alors, et chacun devenait un pièce d’une boîte à musique fonctionnant avec la régularité d’une horloge, alternant les réponses attendues et les erreurs prévues. Il n’y avait pas un moment où notre cœur battait plus vite. Chaque « ancien » se souvient aujourd’hui de ces mosaïques posées du temps de Jules Ferry, de ces vastes couloirs lumineux, même l’hiver, où des milliers de jeunes gens s’étaient passé le relais de la laïcité, du mérite, du sacrifice peut-être. Certaines salles recelaient des trésors de savoir ou de passion, telle cette ineffable salle de musique où se joua plus d’un destin, où plus d’un petit bourgeois choisit la misère pour la vie.

               Toutes les occasions étaient bonnes de prendre un peu d’oxygène au-dehors. Pour ne citer qu’un exemple, Barbarin nous divertissait avec ses caricatures politiques, lui que son père emmenait régulièrement aux manifestations de soutien aux déserteurs. On se redisait en riant les pochades irrésistibles qu’il publiait tous les mois dans le journal du lycée :

Quelques patates et bonne viande

            Vous font un hachis Parmentier.

La même chose autour d’un chef

            Fait un gâchis parlementier.

Quels ingrédients nous ont produit

            Tout ce gâchis parlementaire ?

IV

                       Vraiment ce matin-là — C’était le lendemain de la fameuse bagarre, deux grands, au sujet d’une dénommée Évelyne — il ne comprenait rien à rien, au point de se demander si, par inadvertance, il n’aurait pas associé des médicaments dont le mélange aurait quelque effet hallucinogène. Le plus perturbant n’était pas ce qu’il voyait, mais l’apparente indifférence de tous à ce spectacle insolite. À croire qu’il était seul à tout percevoir, lui, Grimaud. Il est vrai que personne ne restait comme lui le regard fixé sur l’entrée … mais là, quand même …

                 Il vit approcher , dans l’indifférence générale, un petit train ; trapu comme un gros chat, il arriva par un couloir, s’arrêta au milieu du hall d’entrée, chargea les élèves, et glissa silencieusement jusqu’aux salles de classe, devant chacune desquelles il s’arrêtait une minute environ. Tous montèrent comme un seul homme ; il ne restait plus que lui, à l’écoute de la vibration régulière du stylet conçu pour recueillir une mélodie portée sur des cartes, selon le principe d’un orgue de Barbarie. Et ça ne s’est pas arrêté là puisque, alors même qu’il s’apprêtait à saluer M. Juillard, il entendit monter des appels venus des plus sourdes et profondes cavernes, de rocs enfouis ou de montagnes disparues dans la pierre du bâtiment.

                  V

              Lorsque le matin — on en revient toujours à ce même matin, obsédant — mon père mettait le manteau et le chapeau, c’était pour se rendre au travail, non pour s’en donner le goût. Quant à ma mère il y avait beau temps qu’elle ne se levait plus pour fermer mon pardessus ; deux ou trois fois par an, les yeux embués par une nuit trop brève, elle venait me dire au revoir, d’une voix enrouée. Et immanquablement, je répondais : « tu ferais mieux de rester dormir … tu ne tiens même pas debout. » Quand j’avais fini de dévaler les marches de l’interminable escalier, je retrouvais en bas de l’immeuble Élisabeth ou Sylvie, et Mireille les jours où elle avait manqué son bus. Quand nous entrions dans le hall du lycée, en passant devant Guillotin toujours debout dans l’ombre, la sonnerie retentissait comme une marche nuptiale up-to-date.

             Jusqu’au jour où, en lieu et place de cette horrible note électrique, on entendit un accordéon malade nous délivrer une mélodie à trois temps, sage et inconsolée comme une guinguette introuvable. Était-ce un canular, une invention de la troupe théâtrale ? Quoi qu’il en soit, c’est dans cette atmosphère que tout a commencé. Nous avions à peine gagné nos places que, quelques secondes avant le cours de M. Juillard, un homme portant huit-reflets et redingote nous demanda, sans pénétrer dans la salle : « Est-ce bien ici la salle Leibniz ? » Nous étions paralysés par l‘impression vague de n’avoir pas vraiment affaire à une plaisanterie, mais pas non plus à une continuation du réel. Christian intervint enfin : « Non, ce n’est pas ici. On est en salle 204. »

           Sans même le remarquer, M. Juillard croisa l’étrange visiteur dont le costume était sûrement ce qu’il y avait de moins insolite dans sa personne. Dès qu’il eut tourné les talons, une rose-thé apparut au carreau le plus haut de la fenêtre sans qu’il fût possible de voir ou deviner le moindre arbuste. Elle brillait de l’éclat embué de ce qui vient au monde. Par la suite, le cours retrouva sa régularité d’horloge, peu à peu nous avions tout oublié de l’étrange aubade sur limonaire et du mystérieux passage de notre visiteur en redingote.

             Celui-ci reparut à la fin de la récréation suivante et dit : « Ich suche den leibnizsaal (Je cherche la salle Leibniz).

— Mais il n’y a aucune salle de ce nom, dit Margaret.

— Il n’y a que des chiffres sur les portes.

— Eh oui, comme dirait Juillard, nous estimons qu’un nom n’a pas de substance suffisante pour ouvrir une porte. »

            Cette imitation brillamment réussie n’amusa que nous ; il y avait en notre interlocuteur une volonté farouche de rejoindre notre classe et une impuissance physique à le faire sans justification. C’est alors qu’Élisabeth et l’idée géniale entre toutes : pour être ainsi vêtu ce ne pouvait être qu’un homme important. « Vous êtes inspecteur ?

Inspektor bin ich nicht …

— … J’y suis, cria Christian, c’est l’assistant d’allemand !!!

­— Deutsch ? Ich bin zur Deutschstunde gekommen (Je suis venu au cours d’allemand).

— Ça tombe bien, c’est maintenant …

— Tiens ! V’là Schoen-brune …

— … Kennen Sie Schloss Schönbrunn ?

— Non, non, force pas, p’tit père, ça va bouillir …

— … Mademoiselle, y a un assistant pour vous !

— Bon, bon, on parlera de tout cela à l’intérieur. Rentrez !

Soulagé par son début de conversation avec Mlle d’Espéret, le « nouveau » prit place à ma droite. Chacun prit son livre, l’ouvrit et suivit la lecture du texte. Élisabeth, qui s’était exceptionnellement avancée jusqu’au premier rang, à côté de Sylvie, se retourna discrètement et l’étonnement s’imprima sur son visage. Elle me fit signe de regarder l’ouvrage de mon voisin. D’un très grand format, sans la moindre trace de couleur, le livre n’utilisait que les teintes qui vont du noir au blanc. Quant au lecteur, il parcourait attentivement chaque ligne, chaque phrase commentée : il aurait bien sûr très bien pu se passer de cette écoute minutieuse, mais paraissait attaché à comprendre, et cela n’allait pas sans un sourcil doucement levé de temps en temps comme s’il s’était trouvé en terrain étranger l’espace d’une seconde, le temps de se rendre d’un rêve à l’autre.

                                                                                         

                                                               

Il y eut ensuite l’interruption due à M. Jeanlisse et à sa question rituelle (« Combien d’entre vous déjeuneront au réfectoire ce midi ? ») : « Douze, répondit le chef de classe.

— Und ich ?

— Cela vous concerne en effet, dit Mlle d’Espéret ; il faudrait l’ajouter à la liste.

— Votre nom ?

— Nahme ?

— Werner Verloren.

— Épelez ! »

Dès que ce fut terminé, M. Jeanlisse n’oublia pas de demander six francs cinquante. « Acceptez-vous l’argent autrichien ?, demanda Werner.

— Ma foi, on nous promet l’Europe unie, allons-y ! » Et Werner de tendre à l’intendant des pièces comme je n’en avais jamais vu, larges et aussi brillantes que des bijoux. « Monnaie forte, sans trait ni inflation …, reprit Jeanlisse. » On demanda au professeur de traduire, mais Werner jurait ses grands dieux ne pas connaître ce mot, même dans sa langue. Il semblait si ému que l’on en resta là. L’économe quitta la salle en étudiant l’avers de la pièce, elle datait de …1719. Julia essaya de reprendre le déroulement de la leçon, en vain. Werner gardait les yeux rivés sur son livre.

À la fin de l’heure, en s’approchant de Verloren, quelques-uns constatèrent avec une incompréhension mêlée d’un certain effroi que son livre avait les mêmes textes que les nôtres, mais que tout y était imprimé en caractères … gothiques. Dès qu’il se leva, Werner eut un regard pour la rose qu’il apercevait au plus haut carreau, comme née de la croix d’or que lui faisait le cadre de la fenêtre ondulant sous les rayons du soleil matinal.

VI

On le retrouva le surlendemain alors que nous étions tous en salle de permanence autour de Barbarin. Sans doute encore à la recherche d’une salle, Werner ouvrit la porte ; Emmanuelle l’appela « Eh !, Renatus, Komm mit mir ! 

— S’appelle pas Renatus, son nom, c’est Werner, bougonna Barbarin, qui commençait à craindre que notre hôte ne finît par lui ravir la vedette.

— J’sais pas pourquoi, j’arrive pas à l’appeler par ce nom-là, répondit-elle. Regarde ce qu’il a écrit sur le mur de Berlin. Vas-y Barb, lis-lui ! » Il ne se fit pas prier plus longtemps, alors que Shalomah quittait le groupe :

Que l’on abatte un jour

         Le grand mur de Berlin,

                C’est ce qu’on craint toujours

                         Chez les amers Ricains.

Was ? ‘Berlin’ haben Sie gesagt ?

Ja, ja, oui, on a zagté Berlinn. C’est rapport au Mur, le mur de la honte.» Comme Werner restait sans réaction, Elisabeth s’essaya à traduire. Werner nous regardait avec une certaine inquiétude.

« La langue est une chose très vivante qui change chaque jour ; par exemple, un exilé peut parler une langue seconde plus actuelle dans son pays d’accueil que dans sa patrie s’il l’a quittée depuis longtemps. Conséquences sur l’élaboration conceptuelle. » Christian venait de relire le sujet de la prochaine dissertation philosophique, et demanda qui avait commencé à rédiger. Werner, quant à lui, sortit de sa poche un cube à peine plus gros qu’une boîte d’allumettes, et on entendit une mélodie imprimée sur de minuscules cartons qui s’entassaient de l’autre côté du boîtier, mélodie que nous avions déjà entendue, mais quand ? Le temps était comme suspendu, même le mouvement régulier des petites fiches imprimées paraissait intemporel, comme si cette durée pouvait se répéter, s’enrouler sur elle-même et ne pas valoir plus que son impulsion initiale. Après tout, il est bien possible, en un rêve d’un quart d’heure, non de vivre, mais d’avoir vécu plus d’une journée : il existe donc des passeports pour la durée infinie, enroulée à l’état fœtal dans le sein de l’heure présente. Werner était-il l’un de ces dignitaires de la substance du temps, un de ces cardinaux situés bien au-dessus de nos capacités temporelles aptes à se déplacer à volonté dans le grand courant des secondes éternelles ?

Un fait étrange se produisit pendant l’heure suivante lorsque M. Jeanlisse demanda que lui fût de nouveau épelé le nom de Werner. Comme on lui disait qu’il l’avait déjà écrit la veille, il tourna la page et lut : « Douze repas, le 12 octobre 1969.

— Monsieur, vous avez ajouté Werner à la fin de votre liste, hier.

— Si votre professeur veut bIen me servir de témoin …

— … Je ne vois en effet, dit Juillard, que le chiffre douze sans autre mention en marge.

— Mais il vous a donné deux thalers de 1719 !

— Deux quoi ? (Silence pesant).

— Deux thalers, reprit Juillard ; vous savez bien, Kant : ‘cent thalers réels ne contiennent rien de plus que cent thalers possibles. Mais je suis plus riche avec cent thalers réels que si je n’en ai que l’idée.’

— En tout cas, il n’en reste aucune trace.

— Demandez-lui de passer à mon bureau, conclut Jeanlisse.

— De toute façon, il n’en est même pas venu à la cantine, hier, alors qu’il avait bel et bien payé son repas. »

L’idéologie de l’homme nouveau et les fondements de la philosophie américaine nous tirèrent de notre stupeur et, tandis que Sylvie éprouvait les pires difficultés à fermer la fenêtre sans y coincer une rose qui avait poussé là par hasard, nous acheminèrent vers plus de rigueur. Le choix que faisait Werner des cours auxquels il assistait était fort curieux puisqu’il veillait à être présent dès le début pour l’heure d’allemand, mais disparaissait dès la fin, comme s’il ne souhaitait pas perfectionner son français. La plupart des autres lycéens s’avouaient incapables de se remémorer son visage ; il fallait souvent recourir à la photographie que Sylvie avait faite par surprise avec son ‘Polaroid’.

On se rendit ensuite en salle de musique ; les plus anciens d’entre nous se souvenaient y avoir quasiment assisté à un spectacle balinais enregistré sur audio-disque entre les deux guerres. Le coffret ‘Musik des Orients’ avait été abandonné en ces lieux par un commandant de la Wehrmacht en 1944. La puissance évocatrice de cette gravure était unique. On eût dit qu’elle pouvait possédait le pouvoir magique, épiphanique, de faire apparaître sous vos yeux ce dont vous n’aviez qu’une restitution sonore. Werner l’aurait apprécié, lui qui nous avait confié être allé deux fois à Calcutta ; il était d’ailleurs adepte d’une variété de bouddhisme dont je n’ai pas retenu le nom.

VII

Quand il revint le lendemain, on distinguait à sa ceinture deux attaches de cuir. « Au fait, Werner, quelle est ta date de naissance ?

Warum ?

— Pour savoir sin nous pourrons fêter ton anniversaire tous ensemble.

— Huit février 1727.

— Écris-le ! » Élisabeth aurait juré qu’il avait fait une confusion dans les chiffres, mais il écrivit véritablement 1727. « Quel âge as-tu ?

— Vingt ans (pause, longue).

— Qu’est-ce que tu as fait hier soir ?

— Je suis allé sur le port … bar à filles …

— Tiens donc ! Tu es sûr que tu ne t’s pas trompé d’époque ? » Soudain Christian se laissa emporter par un sentiment qui, confusément  nous habitait tous depuis quelques jours: « Eh ! les mecs, vot’ nobliau …, cria-t-il en se ruant sur Werner comme sur un adversaire, … il était au bordel hier soir ! Pendant qu’on se fait du souci pour lui, hurlait-il, à bout de souffle, en le poussant vers Sylvie, monsieur va baiser pour du fric ! Et elle, elle te plaît pas ? Elle en crève de te voir tourner les talons sans un mot d’amitié, espèce de salaud !» Il fallut se mettre à plusieurs pour les séparer. Werner remit en ordre ses cheveux qui retombaient at accentuaient la presque feminité de ses traits.

Ce fut M. Juillard qui intervint sans que nous l’ayons vu se joindre à nous : « Vous êtes-vous demandé si ce jeune homme pouvait ne pas mentir ? » Comment ! Voilà notre référence quasi-absolue, rationaliste à tout crin, qui se rangeait du côté de ce descendant de vandale dont la qualité d’étranger lui permettait de nous mener sur les sentiers de la réincarnation que rien ne pouvait plus avérer, ni de son côté, ni du nôtre.

« Mais enfin, monsieur, vous ne pouvez pas croire qu’il soit né en 1727 !

— Je me contente de le croire sincère.

— Alors, c’est … un malade ?

— Malade de quoi ? De votre raison à vous !! Je n’ai absolument pas dit que ce jeune homme que je ne connais pas est cette personne et, au même moment, quelqu’un qui serait né en 1727 tout en ayant vingt ans en 1969. Je dis simplement que nous sommes en présence d’une totalité unique que j’appelle sa sincérité, du latin sin-cerus, sans mélange. » Nous étions abasourdis. En s’éloignant, Juillard ajouta, comme pour lui-même :

« la sincérité d’Albert le Grand était aussi totale lorsqu’il pratiquait l’alchimie que lorsqu’il découvrit la potasse caustique. Quelle sincérité avons-nous choisie ? »

Le silence se fit au terme duquel notre hôte de passage remercia M. Juillard. Christian, cédant à une nature généreuse, vint faire des excuses que son adversaire accepta presque avec soulagement. Quant à Sylvie, elle prit le bras de Werner et tous deux allèrent vers la sortie. Nous ne devions plus revoir ce camarade venu d’ailleurs, ni même en parler. Sylvie, frustrée et inconsolable, avait confié à Élisabeth qu’elle n’avait pu le décider à partager sa nuit. Ne valait-elle pas mieux qu’une fille à matelots ? Enfin, nous étions prêts à tout accepter, mais il nous restait un dernier motif d’interrogation : pourquoi nous, pourquoi notre lycée, pourquoi notre ville ?

                         

 

VIII

Une première explication fut tirée d’une phrase que Werner répétait souvent : « C’est à l’Ouest que se tient le vrai. » Lors de son dernier soir, il aurait même dit à Sylvie : « Il faut aller le plus loin possible à l’Ouest pour refaire le chemin de l’humanité et y trouver la fin des fins. » Un an plus tard, un ouvrier chargé de réparer une conduite d’eau dans les toilettes du lycée renversa quelques briques, sur chacune desquelles était gravée la référence du fabricant: « Verloren Werner, Wien ». Cela n’eut d’écho que parmi les redoublants, dont j’étais. D’abord abasourdi, je finis par apprendre que les briques VWW provenaient d’un établissement militaire autrichien démantelé du temps des conquêtes napoléoniennes, ce que confirma le proviseur. La voix de Werner s’était tout simplement imprimée sur les pierres et s’était transportée jusqu’à notre lycée au moment de sa construction.

Au moment où notre professeur de physique affirmait que la science ne pouvait admettre les explications irrationnelles, un fort coup de vent fit s’ouvrir les fenêtres, laissant pénétrer une enfilade de boules de ‘sapin-Noël’ et de salamandres.

Aujourd’hui encore, M. Juillard se souvient très précisément des conditions dans lesquelles il apprit l’existence de Werner, il revoit ce matin où l’un des élèves de sa classe ajouta à la liste de M. Jeanlisse un nom jusqu’alors inconnu, au point que l’intendant demanda qu’il fût épelé. C’est alors qu’il prit conscience de ce qui se passait : les élèves, déroutés, lui signifièrent que « le nouveau » avait déjà décliné son identité la veille ; sur quoi Jeanlisse tourna la page, reprit la liste des repas sans y voir une quelconque mention particulière. Il paraissait que ledit Werner avait payé en thalers, chacun se demandant comment ce farfelu aurait pu trouver cette monnaie prussienne, à moins de les voler chez un numismate.

M. Juillard ne le rencontra qu’une fois ; ce jeune homme était en mauvaise posture puisque Christian, un brave garçon très impulsif était sur le point de l’étrangler. Verloren était pour les élèves une énigme autant qu’une source de culpabilité — beaucoup s’en voulaient de ne pas réussir à l’apprivoiser. Leur professeur cherchait donc à les faire réfléchir sur la part d’incommunicabilité dans l’altérité ; si l’irréalité doit nous interroger, ce qui importe n’est pas de croire ou ne pas croire. Assez touché de l’assistance que lui avait portée le professeur, Werner lui avait dit : « Monsieur le Professeur, sachez que je n’ai abusé personne. S’il est vrai que j’étais dans de mauvais lieux [hier soir], c’est pour avoir cédé à une irrésistible pulsion, au désir, plus fort que moi, de former des couples. Je n’ai rien fait d’autre, vous pouvez juger honteuse cette pratique. Mais quand on est égaré dans l’espace et le temps comme une étoile qu’on n’aurait pas encore découverte, il arrive qu’on ne sache plus quel est même le premier degré de la morale. »

Juillard le regarda se fondre dans l’espace, et se dit qu’il y aurait là un beau sujet de dissertation.

 

ÉPILOGUE

Sylvie ne parvenait pas à comprendre pourquoi la silhouette de Werner avait disparu de la photographie ; il lui était insupportable de se figurer son image errant entre le réel partagé et quelque planète échappant encore à l’inscription dans le temps universel. Seule lui restait de celui qu’elle aimait une feuille de notes, prises par elle et lui à la Bibliothèque. Nous les laissons à l’appréciation du lecteur, sans préjuger de leur intérêt :

« Sincerus Renatus publia en 1710 les cinquante-deux commandements de la Rose-Croix d’Or. Il est prescrit à la ligne 26 de renoncer à l’identité profane, dont le nom a une substance excessive par rapport à la personne ; chaque frère pourra se rajeunir avec la pierre toutes les fois qu’il changera de pays ; chaque frère doit porter le nom du dernier mort de la communauté. Souvenons-nous que le landgrave Werner Verloren, fils d’un israélite portugais, ne prenait jamais ses repas en public.

Il rencontra Madame de Genlis. C’est à elle qu’il livra son secret le plus intime, un de ceux qui éveillent le rire ou l’incrédulité du plus grand nombre : « Je ne saurais dire quoi que ce soit sur ma naissance ou mon enfance. Tout ce que je sais, c’est qu’à sept ans j’errais au fond des forêts avec mon gouverneur … et que ma tête était mise à prix. La veille de ma fuite, ma mère, que je ne devais plus jamais revoir, attacha son portrait à mon bras. »

Lors de son second voyage aux Indes il fut témoin de la prise de Calcutta. C’est là qu’il s’initia aux doctrines tantristes et acquit des pouvoirs d’hypnose, clairvoyance et pharmacologie, qu’il renforçait en s’abstenant de tout commerce avec les femmes. Mais, fidèle à l’enseignement du Tantra, il savait unir les couples et les guider sur la voie du plaisir le plus intense, en veillant à ce qu’ils accordent la plus grande douceur à chaque hommage rendu au sexe opposé.

En 1745, il quittait notre port de l’Atlantique sur une frégate, « La Doutelle », avec Charles-Édouard, prétendant au trône d’Angleterre. Son récit de cet ultime voyage disparut du fonds de notre bibliothèque en 1945 lorsque la poche allemande fut réduite par les Alliés. On pense que ce document a regagné l’Autriche ou l’Allemagne dans un coffret portant le numéro d’inventaire suivant immédiatement celui du dit récit et supposé contenir de très anciennes gravures sur cire de danses indiennes.

                                                   ___________________________________

                                                                                                                                           MoroMikael, mai 2022

                                                                                                        

Photo : 1. Jeu de Paume Michael Schmidt 2. Pinterest

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