Chapitre 22 - De sinistres individus
Chapitre 22 - De sinistres individus
Lundi 5 octobre
Clarisse était rentrée fourbue, mais heureuse, de son week-end pyrénéen. Non seulement elle avait découvert des sites exceptionnels, dont la cascade d’Ars, dans le Haut-Couserans, mais elle avait également fait connaissance d’autres passionnés qui lui avaient permis d’identifier des espèces rares, tant dans la faune que dans la flore. La soirée de samedi, dans un gite d’altitude, avait été chaleureuse et lui avait fait pour un temps oublier les épisodes tragiques de cette guerre qu’elle commençait à découvrir. Elle avait emprunté à la bibliothèque Périgord un ouvrage historique consacré au Corps Franc, qu’elle avait lu entièrement dans la soirée du vendredi, mais le samedi et le dimanche avaient été exclusivement consacrés à la nature. Il lui fallait bien pourtant se replonger dans l’affaire Kaiser. Markus Zimmer lui avait promis de travailler sur les documents contenus dans le vieil ordinateur, et elle comptait beaucoup sur ce qu’il y aurait trouvé. Elle devait également aller au musée de la Résistance pour rencontrer Françoise Dullac, qui avait accepté de la recevoir en fin de matinée.
Les kilomètres sur les sentiers lui avaient suffi et elle se dispensa de sa séance de course matinale. C’est vers 8h30 qu’elle arriva dans les bureaux de la Section. Elle salua les quelques collègues déjà présents dans l’open-space avant d’aller se présenter au major.
— Bonjour Chef, tu as passé un bon week-end ?
— Je ne vais pas me plaindre, ça a été plutôt calme, pas de nouvelle affaire pour le moment. J’ai pu aller voir mon fils jouer hier.
Clarisse n’avait pas vraiment d’affinité pour le rugby, mais elle savait qu’il lui faudrait faire des efforts pour s’intégrer. Olivier Roumiac avait eu une carrière honorable avec des clubs amateurs de la région, mais son fils évoluait à un plus haut niveau, aux portes des clubs professionnels.
— Il joue où, déjà ? demanda Clarisse.
— À Blagnac, ils ont mis une belle raclée à Saint Girons.
— C’est une bonne équipe ? continua l’adjudante, pour monter son intérêt.
— Ils ne sont pas au niveau du Stade ou de Colomiers. Mon fils Arnaud est jeune, il espère se faire repérer par les recruteurs, mais la concurrence est rude par ici. Et toi, ce week-end en montagne ?
Après quelques minutes d’échanges informels, le major revint à des considérations professionnelles.
— Je dois travailler avec l’interprète, Markus Zimmer, et ensuite j’ai rendez-vous au musée de la Résistance.
— Bien, passe me faire un compte-rendu à l’heure du déjeuner, si tu peux. Je dois parler avec le procureur en fin de journée.
L'expert se présenta vers 9h00. Clarisse s’installa avec lui dans une petite salle de réunion. Markus avait apporté son propre ordinateur et il le brancha sur l’écran mural.
— Votre collègue m’a fait une copie du contenu de la machine de Kaiser, ce qui m’a permis de travailler sur mon propre matériel, avec des outils de notre temps. Je n’ai pas eu besoin d’ouvrir chaque fichier. L’IA a fait le boulot pour moi, et rassurez-vous, rien n’a transité dans le cloud, tout est en local !
— Je vous fait confiance, je n’ai de toute façon pas trop le choix, plaisanta l’adjudante.
— En effet, bon, je vais vous faire un résumé du résumé. Votre homme travaille sur la seconde guerre mondiale depuis plus de vingt ans, si j’en crois ces documents, mais pas seulement. Il s’est aussi intéressé à certains épisodes peu connus de la fin de la RDA, juste après la chute du mur, quand les archives se sont retrouvées en quasi-libre accès.
— Un contact dans la police allemande m’a confirmé qu’il avait eu des liens avec la STASI dans sa jeunesse.
— C’est possible, en tout cas, il avait des sources bien placées, mais je ne crois pas que ce soit ce qui vous inquiète aujourd’hui. Rudolf Kaiser a publié plusieurs articles très fouillés sur les actes horribles commis par les unités SS, sur le front de l’Est, mais aussi en France, après le débarquement.
— Comme à Oradour ou à Tulle ?
— Oui, c’est cela. Une des particularités de Kaiser, c’est qu’il ne se contentait pas des évènements, mais qu’il citait les noms des principaux responsables et qu’il cherchait à reconstituer, du moins pour les survivants, leur parcours après la cessation des hostilités, ce qui, vous vous en doutez, lui a valu quelques tracas.
— Mais tous ces hommes sont morts aujourd’hui ! objecta Clarisse.
— Oui, c’est exact, mais il se trouve peut-être encore quelques centenaires. Ce n’est généralement pas eux-mêmes qui ont protesté, mais les familles, les proches, qui n’appréciaient pas la publicité faite à leurs patronymes.
— Je comprends, mais en quoi est-ce que ça nous relie à la Résistance française dans la région ?
— Eh bien, dans les documents les plus récents, on trouve nombre de copies d’archives consacrées au Corps France de la Montagne Noire.
— L’archiviste d’Albi, qui a rencontré Kaiser m’a parlé de cela.
— Les dernières notes que j’ai pu lire parlaient également de l’action de la Milice, et de son rôle dans les actions contre le Maquis.
— La Milice, ça ne me dit pas grand-chose, objecta Clarisse.
— C’est vrai que ce n’est pas le meilleur visage de la France de cette époque. On n’en parle pas trop dans les cours d’histoire. Pour faire court, la Milice était un groupe de Français, organisés de façon paramilitaire, opérant au service des forces d’occupation, surtout comme supplétifs de la Gestapo. Les Allemands profitaient de leur capacité à se fondre dans la population pour traquer les résistants, les juifs ou les communistes.
— Vous dites qu’il citait les noms des responsables, en avez-vous trouvé ?
— Oui, en effet, il y a un nom qui revient plusieurs fois, c’est celui de Georges Prax. Il semble qu’il ait été le chef de la Milice de l’Aude durant l’été 1944.
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