Tsisso
J’aimais passer par l’arrière de la maison.
Je sens encore sous mes doigts cette rampe en bois, polie par les paumes, usée par les siècles de sueur et de vertige. On s'agrippe à des choses qui ne tiennent plus debout, de vieux os de chêne qui craquent, juste pour s’offrir le luxe de croire qu'on ne va pas s'effondrer. L’illusion d’être protégé, c’est bien plus doux que la sécurité elle-même. C’est un mensonge qu'on boit comme du lait chaud.
— Ces poules idiotes me font déjà devenir chèvre, et toi, qu’est-ce qui t’arrive ? Où tu traînais ?
Mantchoïa a lâché un petit gémissement, un son de bête qui a trop vu le soleil décliner. Ses yeux mouillés cherchaient ceux de Tsisso. Ce n'était pas une vache. C’était un morceau de chagrin pur posé sur quatre pattes. Et leur bavardage… le choc frontal de deux solitudes immenses. Le sens n’avait pas d’importance, seules comptaient ces prunelles en amande et ce marmonnement qui flottait dans l'air lourd. Même quand elle insultait ses volailles, il y avait cette chaleur qui brûle. « Idiote », chez elle, ce n'était pas un affront. C’était juste la forme la plus lourde, la plus épaisse, de l’amour.
Elle ajuste son béret en angora vert.
Je vois encore la couleur. Précisément. Sous ce tricot, c’était l’ordre du monde qui tenait bon. Elle le replaçait sur son front comme si elle recalibrait l’axe de la terre pour nous éviter de basculer dans le vide.
Puis, le chemin vers la cuisine de plein air… cet endroit où il ne fait jamais froid. Là-bas, dans la vapeur du thé noir géorgien, tout est pardonné d'avance. Ta paresse, ton réveil tardif, et même cette trahison sournoise du temps qui transforme un matin de soleil en un simple souvenir.
— Ah, tu es réveillé, mon petit ? Viens, ton grand-père t'attend pour le thé.
Sa voix vibre encore dans mes os. Aujourd’hui, elle aurait eu quatre-vingt-dix ans de ce temps humain qui ne compte pour rien.
Ils sont tous là-bas, maintenant. Dans cette cuisine baignée de buée. Ceux qui sont partis et ceux qui attendent leur tour. Le thé est encore brûlant. Je vois la fumée danser.
Il me suffit de tendre la main. De saisir cette rampe. Celle qui ne me retient pas, mais qui m'empêche quand même de tomber.
— Dato
Contribuer
Tu peux soutenir les auteurs qui te tiennent à coeur


Commentaires (2)
Fabien Toyos il y a 19 heures
Superbe! L'univers que vous formez avec vos mots est d'une telle réalité, d'une telle profondeur! Leur justesse fait vibrer mon âme et je partage avec vous un peu de votre thé géorgien.
Line Marsan il y a 21 heures
C'est d'une telle douceur...
Dato il y a 17 heures
🙏🏻☀️