facebook LAX
Félicitations ! Ton soutien à bien été envoyé à l’auteur
Fiction
LAX

LAX

Publié le 13 juil. 2021 Mis à jour le 13 juil. 2021
time 8 min

Sur Panodyssey, tu peux lire 5 articles par mois sans être connecté. Profite encore de 4 articles à découvrir ce mois-ci.

Pour ne pas être limité, connecte-toi ou créé un compte en cliquant ci-dessous, c’est gratuit ! Se connecter

LAX

Le verre reposé, il fallait partir. Sa vie ne changerait pas en franchissant quelques centaines de kilomètres mais cette ville lui avait prouvé l’impossibilité, en dépit de tous ses efforts, de rester. Elle pensait l’anonymat de l’urbanité sans fin parfait pour elle. Elle pensait y creuser son trou - comme cette expression la débectait -, s’y faire sa place, comme tout le monde. Comme tout le monde.

L’appartement trouvé était glacé, impersonnel. Elle aurait dû comprendre. Lorsque l’agent immobilier le lui avait montré, elle n’avait pensé qu’aux améliorations possibles, les aménagements, les fameuses touches personnelles qu’elle pourrait ajouter. L’esprit de la ville était pourtant tenace et ces touches personnelles n’avaient jamais existé ; l’appartement était resté cet endroit froid et chic conçu pour recevoir - sans que jamais cela n’arrive.

Elle rêvait maintenant du chalet de bois minuscule et certainement très modérément propre qui l’attendait, la fameuse cabin de vacances qui était déjà sienne et qu’elle n’avait pas encore visitée.

LAX. Le lieu de tous les possibles, qu’elle avait traversé dans l’euphorie des années plus tôt, débarquant d’une autre rive. Jamais encore elle n’y était retournée. LAX était demeuré cet endroit où le reste du monde redevenait une possibilité, où ce qu’elle en était venue à considérer comme le monde qu’elle voulait à tout prix quitter pouvait finalement être rejoint. Aujourd’hui, LAX était son échappatoire et pourtant elle traînait. Lambinait. Faisait tourner le verre. Réfléchissait à en reprendre un. Le taxi allait être là, arrivait. Le temps avait disparu.

Elle se souvint des sensations comme si c’était à nouveau son lot quotidien. Le voyage en avion, le parcours à travers les continents, les rencontres qui en découlaient toujours. Le crochet qui nous tire vers le haut alors que la pression nous plaque en arrière au décollage. Les hôtesses et stewards, souriants, prévenants, les voisins passagers parfois avenants. Ceux qui ont peur et s’agrippent à une main ou un accoudoir.

Elle sentit la boule de dureté logée au fond de sa poitrine qui lui tenait lieu de carapace se renforcer. Elle s’était rêvée une de ces néo-post-hippies-vraie-bobo qui parle aux autres en venant ici. Elle avait essayé. Elle avait pratiqué le yoga et la méditation et l’initiation au travail agricole par le biais de son Association d’Entraide Paysanne pour le Bien Commun. Elle avait tellement parlé, ri, communiqué, échangé au cours de sa vie. Elle s’était dit qu’elle ne pouvait plus prendre aux autres et se nourrir de l’illusion qu’elle aussi leur donnait. Il fallait que cela devienne vrai, authentique.

L’aéroport d’Helena était minuscule. Propre - mais où ne l’est-ce pas dans cette partie du monde ? Personne ne l’attendait. L’agent immobilier qui lui avait vendu la cabin le lui avait offert mais elle avait décliné, sachant avoir perdu complètement l’aptitude à faire la conversation. Personne ne fait la conversation gratuitement à LA. Au mieux les gens discutent. Au pire ils roulent.

Au moins la voiture l’attendait à l’agence, comme prévu. 

La première pensée qui lui vint en voyant la cabin fut celle de l’idiotie de son choix. Avait-elle vraiment réfléchi ? Tenter de revenir à la société en vivant là ? Et puis elle se souvint de son précédent choix, LAX et ce qui a suivi. Elle avait alors choisi le lieu - qui serait forcément une mégalopole - en tirant au sort. Les papiers mis dans le verre indiquaient uniquement des initiales d’aéroport parce que ç’avait été sa vie. Ensuite elle avait acheté un aller simple, American Airlines, pour le confort, sans douter une seule seconde qu’elle poursuivrait dans cette mégaville ce qu’elle avait toujours fait jusqu’à ce jour, parler à autrui et écrire à ce sujet. L’échec n’était pas envisagé. La blessure lui semblait inguérissable mais qu’elle ait décidé de retourner au fond des montagnes au cœur de l’Amérique lui semblait malgré tout une décision optimiste. Jamais guérie, mais soignée. Peut-être.

L’argent n’était pas un problème comme il avait pu l’être une quinzaine d’années plus tôt. Ses livres se vendaient correctement et surtout, régulièrement. Malgré l’anesthésie complète de sa capacité à écrire, elle connaissait tellement d’éditeurs et de rédacteurs qu’elle savait pouvoir revenir. Elle ne se disait jamais qu’elle « espérait » pouvoir revenir. Elle savait pouvoir revenir, reprendre sa place et recommencer à produire quatre à cinq fois par an l’un des récits qui l’avaient faite vivre. Voilà le plan.

La montagne, les gens rudes et peu amènes de ce coin d’Amérique devraient lui fournir déjà un bon tiers de son prochain récit. Faire parler des gens comme eux avait été sa spécialité. Elle pouvait échanger avec n’importe qui, dans n’importe quelle langue, même - surtout si elle ne la parlait pas. Avoir un accent avait toujours été indéniablement un plus, même si certains pourraient y réagir négativement. Il suffirait de faire ce qu’elle avait tenté de faire à LA : se fondre dans la masse. Sauf qu’ici il serait impossible de disparaître au regard de ladite masse.

Elle a déjà essayé de se fondre dans une normalité qui n’est telle que pour les autres. Elle, sa normalité, c’est de ne pas rester plus d’un an quelque part. C’était. Jusqu’à LA. La deuxième tentative, l’ultime, s’est-elle jurée. Elle n’a jamais rien fui, jamais connu de « fêlure initiale ». Au départ, elle s’installait quelque part pour une durée relativement longue, au moins dix mois. De la famille et des amis venaient la voir. Boulots peu qualifiés, à part l’enseignement, une fois. Un jour son récit (raccourci, certes, mais son récit, ses mots!) avait été acheté. Un autre. Puis plus rien. Il avait fallu encore presque un an pour en vendre un autre et cette fois, le moteur s’était emballé, la pente n’attendait plus que d’être dévalée. Elle l’avait fait avec une rare constance.

Et ce jour, American Airlines, LAX, l’idée d’essayer autre chose, de tenter la fameuse « normalité ». D’arrêter tout ça. De « se poser ». Cette espèce de culpabilité sourde qui semblait lui être venue avec la maturité, cette fameuse maturité si respectée qui est censée résoudre les questionnements existentielles - du moins leur redonner juste perspective.

La même culpabilité qui lui avait fait tenter ce retour à l’origine, aux origines, une première fois, longtemps auparavant, l’échec qui s’en était ensuivi et qu’elle avait vécu comme une légitimation.

Elle s’était toujours débrouillée pour se sentir partout chez elle. Il lui suffisait de huit jours, souvent moins. Huit jours, c’était souvent dans les villes sans fin, à Tokyo, Shanghai ou New York. Trois jours au Kerala, quatre jours dans le Shikoku, quelques heures n’importe où dans les Îles Britanniques, de même dans les États Unis sauvages ou surpeuplés. 

Elle n’y pensait même pas, elle arrivait, sortait son appareil photo, rangeait ses vêtements dans un tiroir ou une penderie quand c’était possible, allait acheter à manger, parlait avec des gens, parlait, discutait, écoutait, photographiait, notait. C’était fait. Deux jours de suite à sortir vers la même heure, retourner boire un café ou un thé au même endroit et elle était chez elle.

Sauf à LA. Données de départ faussées. 

La cabin était idéale en réalité. Petite, spartiate, propre. Du bois partout, un lit, un poële, une vraie baignoire, l’eau courante. Les habitudes revinrent. Elle avait tout laissé derrière elle, les livres, les DVD, la plupart de ses habits. S’était rachetée la garde-robe de la baroudeuse, version montagne. Simple, efficace, chaud. Une seule tenue élégante, sa règle de toujours.

Une autre cabin à moins de cent mètres, une esquisse de village à moins de dix miles, plusieurs isolats caractéristiques de la montagne aux alentours. Surtout, le vertige du paysage parcouru par les troupeaux, surveillé par les aigles.

La voiture freina assez brutalement. Elle se sentit découverte, comme une bête prise dans un piège. Cela faisait deux jours et elle avait commencé à se créer un ou deux rituels, à échanger de façon anodine avec plusieurs personnes, à prendre des notes - succinctes, mais nul n’était encore venu jusqu’à la cabin. Elle respira. Tout se passerait bien. La femme qui en descendit n’était que l’agent immobilier, qui la savait arrivée et voulait s’assurer que tout allait bien. Jamais celle-ci n’aurait pu exercer ce métier ailleurs que dans ces montagnes du centre-ouest de l’Amérique. Sa façon de parler était à l’avenant, mais c’est exactement ce qu’elle recherchait. Elle prenait des notes mentales frénétiques tandis que la femme lui disait du pays et des gens qui les entouraient. Elle se sentit revivre. C’était fini. 

Photo by Romanas on Unsplash

1
Coup de coeur
J'adore cet article
0
Coup de génie
Brillant
0
Coup de main
Cet article m'a été utile
0
Coup de pub
Je souhaite promouvoir cet article
1
Coup de chapeau
Un sujet très intéressant
0
Coup de balai
Ne correspond pas aux standards Panodyssey
1
0
0
0
1
0
Partager l'article
copylink copylink

Commentaire (0)

Tu aimes les articles Panodyssey ?
Soutiens leurs auteurs indépendants !

Prolonger le voyage dans l'univers Bien-être
Labyrinthe
Labyrinthe

Mon esprit est un Labyrinthe.Là, quelques lampadaires,Partout des rues austèresBuissonnantes de peurs, de craint...

Maryne Fournier
1 min
Debout
Debout

Debout pour quoi? Mes rêves d’avant s’en sont allés avec les pages tournées de cett...

Hélène Bidet
1 min

donate Tu peux soutenir les auteurs qui te tiennent à coeur