Suzanne ne sera pas bipolaire !
Dire ça le lendemain de la journée mondiale des troubles bipolaires peut sembler insolent mais écoutez l'histoire de Suzanne et peut-être changeriez-vous d'avis.
Suzanne doute qu'une journée suffirait pour sensibiliser tous les Français à la bipolarité seule. Elle avait pensé à envoyer le lien du livre numérique de la fondation FondaMental sur les avancées de la recherches sur les troubles bipolaires à son entourage. Quelques secondes après l'avoir fait, elle a supprimé tous les messages. On la cataloguerait de donneuse de leçons. Surtout, on lui demanderait pourquoi cette soudaine ferveur pour la cause de ces fous.
Suzanne ne peut pas se le permettre. Elle a été diagnostiquée il y a douze ans. Elle vit confortablement pour se permettre un suivi psychologique sans se serrer la ceinture, grâce à sa mutuelle professionnelle. En parler changerait tout. Si Suzanne s'énerve soudainement sans raison valable apparente, si Suzanne arrive fatiguée et peu entrain à rire avec ses collègues dès le matin, si elle éternue, la réponse sera évidente: bi-po-lai-re .
Après tout Suzanne a baigné dans la pop culture. Dans ce monde aux innombrables possibilités, les femmes bipolaires sont ces nourrices amoureuses de leurs patrons prêtes à séquestrer ses enfants et tuer leurs femmes pour leurs fins heureuses. On parle d'êtres capables de massacrer un groupe de grands gaillards avec un stylo à bille parce qu'il n'aurait pas répondu à leurs bonjours.
Au XXIème siècle on choisit d'être bipolaire. Suzanne entend régulièrement cet argument depuis l'arrivée des livres, de podcasts autour du développement personnel. Elle dénombre tellement de psychologues de comptoir mais aucun d'entre eux ne s'imaginerait aller voir un thérapeute en santé mentale, lui diplômé. Tant qu'elle ne rend désirable son spleen, on supposera qu'elle souhaite attirer l'attention: n'est pas Van Gogh qui veut !
Depuis quelques temps elle a vu passer une Léa Vigier arpenter la France pour briser les tabous en santé mentale, un Nicolas Demorand révéler sa bipolarité, lui pourtant bien sous tout rapport. Alors Suzanne s'imagine se dévoiler à ses collègues. D'ailleurs pour le 30, l'association HopeStage fait une sensibilisation au travail cet après-midi autour des troubles psychiques: il n'y aura pas meilleur alignement.
À midi un collègue fait rire tout le monde en insultant un collègue de bipolaire. L'élan de Suzanne n'est plus. Qui la blâmerait ? Certes ce ne sont que des mots et les mots ne sont pas notre réalité. Mais ils la conditionnent. En 2026, le poids de ces mots est encore bien trop lourd pour notre Suzanne. C'est ainsi. Suzanne ne sera pas bipolaire ni hier, ni aujourd'hui ni demain.
Heureusement tout ceci n'est que fiction. Il n'existe pas de Suzanne ni de Salima et encore moins de Jordan, diagnostiqué ou non, dans le déni ou non, qui penserait qu'être bipolaire est un stigmate dans la société; qui plus est le 30 mars pendant l'année dont la grande cause nationale serait la santé mentale, n'est-ce pas ?
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Image par Nicky ❤️🌿🐞🌿❤️ de Pixabay
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Commentaire (1)
Tmna/R il y a 2 heures
C’est fort et beau en même temps.