Les temps toxiques
Récapitulons. Nous avons exploré les quatre premières manières de structurer le temps, de la moins à la plus stimulante : le retrait, les rituels, les passe-temps et les activités. Nous y sommes tous éligibles. Nous pouvons nous retirer du monde, répéter des rituels rassurants, bavarder pour passer le temps ou nous consacrer à des activités plus ou moins passionnantes.
Mais lorsque cela ne suffit plus à combler notre faim de stimulations et de signes de reconnaissance, il reste deux territoires autrement plus intenses : les jeux de pouvoir et l’intimité.L’intimité suppose de se montrer sans trop de masques, sans stratégie et sans chercher à prendre le pouvoir sur l’autre. Les jeux, eux, permettent de vivre des relations intenses sans prendre le risque de cette véritable rencontre.
C’est souvent au cours des passe-temps et des activités que nous repérons les personnes avec lesquelles nous allons ensuite vivre des moments d’intimité… ou jouer à des jeux beaucoup moins innocents.
Soyons clairs : rares sont celles et ceux qui ne jouent jamais. Nous avons tous des points faibles, des besoins, des blessures, des susceptibilités et quelques boutons sur lesquels il suffit d’appuyer pour nous faire réagir.
Le problème n’est donc pas d’entrer occasionnellement dans un jeu. Le problème commence lorsque nous rejouons inlassablement la même partition. Les partenaires changent, les décors changent, les circonstances changent… mais, curieusement, la pièce reste la même.
Et à force de répétition, nous finissons dans des sables mouvants relationnels. Plus nous nous débattons, plus nous nous enfonçons.
Les grands joueurs ont d’ailleurs un talent particulier : ils peuvent vivre énormément de relations sans jamais vraiment accéder à l’intimité. Car l’intimité exige de renoncer à certaines armes. Le jeu, lui, permet de conserver son armure tout en prétendant souffrir de ne pas être aimé.
L’Analyse Transactionnelle a classiquement décrit de nombreux jeux. Beaucoup peuvent se lire à travers trois grandes portes d’entrée : Sauveur, Persécuteur et Victime. Attention : il ne s’agit pas d’une belle succession bien ordonnée où chacun commencerait Sauveur pour devenir Persécuteur puis finir Victime. Ce serait beaucoup trop simple.
Nous pouvons entrer dans le jeu par n’importe laquelle de ces portes. Sauveur, Persécuteur ou Victime. Puis les rôles tournent. Parfois lentement, parfois à une vitesse vertigineuse, selon une logique qui n’a rien de rationnel.
Le Sauveur devient soudain Victime parce que son aide n’est pas suffisamment appréciée. La Victime se transforme en Persécuteur lorsqu’elle attaque celui qui voulait l’aider. Le Persécuteur découvre qu’il est lui-même victime de l’incompétence, de l’ingratitude ou de la méchanceté des autres. Et le manège repart.
Le jeu se termine généralement par un clash, un silence glacial, un moment de stupeur, des dévalorisations réciproques et une généreuse distribution de coups négatifs. Contre soi-même. Contre les autres. Contre la société. Et parfois contre l’humanité tout entière.
Mais le plus extraordinaire, c’est que nous recommençons. « C’est plus fort que moi », disons-nous. Une phrase formidable. Elle permet de constater notre impuissance tout en évitant soigneusement de regarder notre participation au jeu.
Les causes sont évidemment multiples et s’inscrivent dans des liens systémiques complexes. J’en ai déjà abordé plusieurs dans mes précédents billets : les positions de vie, notre besoin parfois insatiable de signes de reconnaissance, la recherche de stimulations et de sensations fortes, les contaminations de l’état du moi Adulte par l’Enfant et/ou le Parent.
Et ce n’est pas terminé. Les messages contraignants, les scénarios de vie, les croyances et nos fameuses vérités absolues viennent eux aussi alimenter cette formidable machine à fabriquer des répétitions relationnelles.
Heureusement, notre corps est parfois moins naïf que notre mental. Si nous sommes suffisamment en lien avec nos sensations, certains signaux peuvent nous avertir qu’un jeu est en train de commencer : frissons, tremblements, boule au ventre, respiration qui change, regard fuyant ou au contraire anormalement appuyé.
Chacun possède ses propres signaux d’alarme. Encore faut-il accepter de les écouter avant de se raconter que l’autre est décidément insupportable, manipulateur, ingrat ou incapable de comprendre.
Car il est souvent plus confortable d’analyser les jeux des autres que de reconnaître ceux auxquels nous aimons nous adonner.
Et vous, connaissez-vous vos portes d’entrée favorites ? Avez-vous tendance à sauver avant qu’on vous ait demandé quoi que ce soit ? À attaquer avant d’être attaqué ? À vous sentir victime avant même d’avoir regardé ce que vous pouviez faire ?
Reconnaître nos fragilités ne nous rend pas plus faibles. Au contraire. La prise de conscience crée une distance entre ce qui nous arrive et la manière dont nous choisissons d’y répondre.
Et cette distance peut nous offrir une liberté considérable : celle de ne pas entrer dans le jeu. Car, contrairement à une idée très répandue, il n’est pas toujours nécessaire de gagner un jeu de pouvoir. Parfois, la véritable victoire consiste tout simplement à refuser d’y jouer.
Mes prochains billets illustreront, avec de nombreux exemples, comment nous déclenchons ces jeux, comment nous acceptons les invitations, comment nous pouvons les refuser… et comment éviter que nos relations ne deviennent durablement ces temps toxiques dans lesquels nous prétendons pourtant ne plus vouloir vivre.
Contribute
You can support your favorite writers


Comments (0)