L'Egorgeur : Chapitre 24
— Plusieurs personnes que vous connaissiez sont mortes à Vallon-Pont-d’Arc, dans la nuit du 13 au 14 juillet.
On avait changé de cadre. Du bureau dans la grande salle, on était passé à une pièce exigüe équipée d’une table, de trois chaises, d’une caméra et d’un immense miroir. Une salle d’interrogatoire. Le Lieutenant Rozenkreutz, l’homme maigre à capuche qu’elle avait d’abord pris pour un camé, regardait Madame Grüssmann avec insistance.
Il répéta.
— Plusieurs personnes que vous connaissiez sont mortes à Vallon-Pont-d’Arc, dans la nuit du 13 au 14 juillet. Vous l’avez échappé belle.
— Comment ça, s’étonna Constance ?
Le lieutenant de police posa une série de photos sur la table devant elle.
— Cela s’est passé la nuit précédent votre défaut de stationnement. Le tueur a visé des personnes qui se connaissaient et qui étaient descendues dans le même hôtel.
— Quel rapport avec moi ? Je ne suis pas descendue dans cet hôtel et je ne connaissais pas ces gens.
— Vous en êtes certaine, Madame Grüssmann, intervint le second policier resté dans l’ombre jusque là ?
Rozenkreutz lui désigna une première victime du doigt.
— Morzine 1992.
Contance Grüssmann regarda les deux policiers, apparemment incrédule.
— On tue les gens de la colo ?
— Non, répondit Rozenkreutz en pointant une autre photo du doigt. Celui-là, vous le connaissiez du Meublorama de Terville.
— Je ne connais personne qui travaille au Meublorama de Terville.
— Mais si. Une histoire de lit cassé.
— Vous me soupçonnez des meurtres ?
— Nous avons des raisons de vous soupçonner des meurtres ?
— Non.
— Alors, c’est ce que je disais ; vous l’avez échappé belle.
Constance Grüssmann ne répondit rien. Elle était fatiguée, désorientée. Les questions des policiers semblaient n’avoir ni queue ni tête.
— On fait une pause, demanda le second policier ? J’ai envie d’une cigarette.
On venait à peine d’entrer dans la salle d’interrogatoire et il était déjà question de pause ? Constance se leva tandis que les deux hommes sortaient de la pièce. Rozenkreutz lui fit signe de se rassoir et referma la porte derrière lui.
En garde à vue, elle était en garde à vue. C’était ça, le terme qu’elle cherchait. Constance Grüssmann regarda l’heure et calcula le temps depuis que la police de Lons-le-Saunier l’avait embarquée. Elle avait entendu, dans une série télévisée, que la garde à vue durait vingt-quatre heures et qu’elle avait droit à un avocat. La nuit allait être longue. Et puis elle sortirait. C’était sûr.
Ou pas.
Madame Grüssmann comprit dans la douleur à quel point le citoyen lambda est désarmé face aux subtilités de la procédure pénale. Ne le serions nous pas moins, plongés dans n’importe quel milieu inconnu ? Ainsi, Constance Grüssmann finit par découvrir sa méprise, environ vingt minutes après le départ en pause des deux policiers. Un interrogatoire éprouvant succéda immédiatement l’annonce, puisque l’avocat ne viendrait pas ce soir.
Il était conduit par l’inspecteur un peu costaud et l’élégant commissaire. On revenait sur les mêmes questions, sans ménagement. Le Commissaire Demesy était peut-être le plus dur des deux, sous ses air de garçon doux et bien élevé. Il n’élevait pas la voix. Il ne la frappait pas. Mais elle aurait presque préféré.
Les questions lui donnaient chaud. Trop de questions.
« C’est vous qui avez eu l’idée de lui faire prendre l’identité de votre ex-mari ?
« C’était pour vous venger ?
« Qu’est-ce qui s’est passé à Morzine ?
Puis on la laissa dormir. Et deux autres flics vinrent à leur tour reposer les mêmes questions, inlassablement.
Bordel. Pourquoi ne voulaient-ils pas entendre qu’il ne s’était rien passé à Morzine ? Ils ont juste attendu dans le froid comme des idiots. Les moniteurs sont partis un moment. Puis ils sont rentrés au centre.
Le reste… Vallon-Pont-d’Arc… Comment leur dire ça ? Surtout, que ne pas dire pour éviter les ennuis ?
Vint une autre interruption. On la laissa se reposer dans le noir avec une couverture, un repas chaud et de l’eau. Dehors, il n’y avait que le nuit froide et visqueuse. Un pont noyé dans le brouillard, qui ne menait plus nulle part. Elle était lasse, si lasse. Peut-être qu’en avouant tout ce qu’ils espéraient entendre, cela finirait enfin ?
Le Commissaire Demesy passa la nuit bien au chaud dans son lit. Gastelier qui s’était encore disputé avec sa femme, passa la nuit sur le divan. Rozenkreutz passa la nuit sous antianxyolitiques. Clément oublia d’éteindre la lumière en s’endormant. Le Capitaine Renault resta de garde, avec un épais bouquin, au cas où il arrivait quelque chose à la prisonnière. Et ainsi pour chacun des membres de la Brigade. Une nuit qui succédait à tant d’autres. Enfin, pour eux.
Le lendemain matin, la jeune femme blonde entra en scène. Elle réveilla Constance Grüssmann avec le café et les croissants. Elle la laissa déjeuner sans un mot. Puis au moment de débarrasser, elle lui glissa avec douceur :
— Alors, c’est quoi votre histoire ?

Carte interactive "Les Enquêtes du Commissaire Demesy"
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