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1. Pérou, Mai 2023
Non-fiction
Voyage
calendar Publié le 24 juil. 2026
calendar Mis à jour le 24 juil. 2026
time 11 min
Label de transparence créative
15+
Image / Image humaine
Texte / Création humaine

1. Pérou, Mai 2023

Après deux mois de voyage à sillonner l'Equateur et le Pérou, je suis enfin arrivé à Tarapoto, étape finale de ce périple et point d'orgue de ma quête. Le voyage en car fut long et laborieux. Parti l'avant-veille de Huaraz, au pied de la Cordillère Blanche, ville départ de nombreux treks venant côtoyer nombre des plus beaux et hauts sommets des Andes, j'ai fait escale à Trujillo, sur la côte Pacifique, avant de traverser la cordillère d'ouest en est et retrouver les paysages denses et verdoyants d'Amazonie.

Hélas, la route est longue et sinueuse, se frayant son parcours en longeant de nombreuses vallées et en franchissant de multiples cols, parfois bien érodée par l'usure du temps et des intempéries. Secoués puis projetés à droite et à gauche au gré des virages incessants, roulant parfois à vitesse très réduite lorsque le bitume a complètement déserté la voie et qu'il ne reste plus que pierres et poussière, nous nous retrouvons finalement à l'arrêt complet lorsqu'un éboulis, dû à un glissement de terrain en raison des fortes pluies de la veille, obstrue complètement notre chemin.

Bloqués toute la nuit jusqu'au petit matin, j'essaie de me reposer tant bien que mal sur mon siège incliné, alternant sommeil, lecture, bavardage avec mes voisins de circonstances, musique, et méditation sur le temps qui passe. Le jour levé, nous devons encore patienter plusieurs heures, en file indienne de voitures, de camions et de bus, avant que des tractopelles et des ouvriers armés de pelles ne parviennent enfin à dégager une voie de circulation parmi l'amas de roches et de terre.


Les péripéties et imprévus forment le relief du voyage, et constituent ces anecdotes aventureuses si croustillantes à raconter au retour ! C'est donc après deux jours et demi de transports divers que je parviens à Tarapoto, dans cette ville située à l'entrée de l'Amazonie, au nord du Pérou, exténué par la longueur du trajet, mais heureux d'être enfin arrivé à ma destination. Je prends un tricycle moteur, et le chauffeur me conduit rapidement à la pension familiale que j'ai réservée, où mon hôtesse m'accueille avec chaleur et jovialité. Elle me remets les clefs de ma chambre, je bois une pleine bouteille d'eau fraiche et je file prendre cette divine douche, si relaxante et libératrice de toute cette crasse du voyage, avant de m'étendre de tout mon long sur un vrai lit.

Qui a déjà voyagé en train ou bus sur de très longues distances connait le bonheur que revêtent alors chacune de ces petites touches de confort retrouvées ! Puis, après une bonne nuit de repos, je savoure un consistant petit déjeuner fait d'oeufs brouillés, de café et de jus de fruits frais. J'erre lentement au gré des rues, découvrant l'architecture et la cartographie quadrillée de cette ville, en permanence dérangé par la circulation très bruyante des tricycles et autres motos qui parcourent la ville. J'atterris sur sa place principale, prends mes premières marques, enregistre quelques adresses et me définis certains repères afin de parvenir à me situer plus facilement par la suite. Enfin, en début d'après-midi, je gagne le centre de retraite afin de me présenter, remplir les dernières formalités d'inscription, et m'enquérir du programme.


Takiwasi est un centre fondé par Jacques Mabit, médecin français et humanitaire, venu au Pérou en 1980 pour participer à une mission pour le compte de MSF. C'est dans ce cadre qu'il découvre et s'intéresse aux pratiques traditionnelles péruviennes, à propos desquelles il va débuter des recherches auprès de l'Institut Français de Recherches Andines, puis bénéficier d'initiations auprès de guérisseurs traditionnels. C'est dans sa rencontre répétée avec l'Ayahuasca qu'il entend un appel, l'incitant à créer un centre de prise en charge des toxicomanies par le biais des plantes.

Statut d'ONG, Takiwasi est ainsi fondé en 1992, en se fixant comme cadre une approche interculturelle alliant savoirs médicaux modernes et traditionnels, afin de proposer une prise en charge globale des patients, tant à un niveau physique que psychique et spirituel. Utilisant les intermédiaires des plantes, de la psychothérapie et de la psychanalyse, Takiwasi offre ainsi un cadre adapté et rassurant pour ceux qui désirent bénéficier d'une approche chamanique de leurs problèmes d'addiction. Il devient également un centre de recherche et de promotion des savoirs de cette médecine traditionnelle, de l'utilisation des plantes médicinales et sacrées, et participe ainsi à de nombreux travaux et conférences institutionnels sur les bienfaits et les enjeux de ce patrimoine culturel immatériel péruvien.

Construisant au cours des années sa reconnaissance et sa renommée, et face notamment à la demande croissante des Occidentaux, on décide alors d'organiser des diètes de plantes pour des personnes ne souffrant pas de problèmes d'addiction, mais désireuses toutefois d'un cadre sécurisé pour bénéficier de cette approche thérapeutique holistique. Celle-ci ne repose pas seulement sur un usage contrôlé de plantes, mais aussi sur une conception différente du fonctionnement de l'être humain et du monde, sur son rapport avec des forces supérieures et invisibles qui interagissent avec lui et influent sur sa santé, sur les dysfonctionnements et déséquilibres qui peuvent se manifester dans son existence, et sur les soins nécessaires à lui apporter pour participer de sa guérison.

On ne soigne pas qu'un corps, mais un individu évoluant au milieu d'un ensemble d'esprits ! Une conception alliant chamanisme amazonien et psychologie occidentale, cherchant à recréer du lien entre le monde visible et le monde invisible, entre la partie consciente et inconsciente de la psyché humaine, qu'elle soit individuelle ou collective. Avec comme support principal la Nature Enseignante, et l'Homme qui doit se repenser comme faisant partie d'un Tout, non séparé de son environnement.


On m'oriente vers Miguel, un psychologue péruvien qui sera mon référent durant toute la retraite. Celui-ci m'accueille avec bienveillance et prend un temps d'échange avec moi, afin de venir ré-interroger mes aspirations pour participer à cette retraite. Quelques mois auparavant, j'avais déjà dû détailler mes motivations par écrit avant d'être accepté à m'inscrire. Il prend note, réfléchit, inscrit sur son carnet des préconisations pour l'orientation individualisée de ma propre diète.

Puis il prend le temps de me détailler l'organisation de la retraite. Celle ci commence dans quelques jours, et il me rappelle d'abord tout un ensemble de règles à suivre désormais pour préparer mon corps et mon esprit à accueillir cette expérience. Pas d'alcool, de tabac, ni d'usage d'aucune drogue ou autre plante maitresse. La consommation de médicaments est soumise à contrôle et approbation du Dr Mabit, ceci afin d'éviter d'éventuelles interactions. Pas de sucres, fruits compris ; pas de graisses ni de fritures ; pas de viande de porc ou de bœuf. Pas de pratiques sexuelles, partagées ou individuelles.

Il m'explique également le déroulement de la phase préparatoire, qui commence dès maintenant. Je vais prendre aujourd'hui une décoction d'une plante qui va me permettre de réaliser une première purge intestinale. Repos et respect strict des règles alimentaires sont indispensables pour la suite. Dans deux jours, nous absorberons collectivement une plante vomitive, séance au cours de laquelle nous serons amenés à boire de l'eau tiède en grande quantité, afin de favoriser les vomissements et le bon nettoyage par le haut. Il me faudra ensuite réaliser une deuxième purge intestinale. Enfin, le jour de la cérémonie initiatique de la retraite, nous prendrons la Mucura, afin de parfaire notre préparation et nous rendre ainsi plus réceptifs aux énergies des différentes plantes dont nous serons amenés à faire la diète. S'ensuivra un bain de fleurs et de plantes aromatiques, avant d'intégrer la cérémonie qui débutera le soir-même, à la nuit tombée. A ces conditions préparatoires seulement, je suis autorisé à participer à la retraite. Je donne mon accord, et nous nous serrons la main.


Fort de tout ce programme désormais bien établi, je ressors de l'entretien songeur, avec un mélange d'appréhension, d'excitation et d'apaisement. Dans quelle aventure étrange me suis-je embarqué ? Comment mon corps et mon esprit vont ils réagir à ces différentes expériences ? Que vais-je approcher que je n'ai encore jamais connu ? Qui serai-je dans dix jours et plus ?

Mais je sais pourquoi je suis là, je sais que toute cette pratique est très bien encadrée, j'ai beaucoup lu à ce sujet, et je suis plus que jamais déterminé à explorer cette autre façon d'aborder ma propre santé, mon propre rapport au monde, ma propre identité. Le curandero, « celui qui soigne », appelé par Miguel, arrive avec une bouteille remplie d'une substance brune et un verre. Il allume un mapacho, une cigarette de tabac brun non transformé, tire plusieurs taffes pour bien en faire rougir l'extrémité, récite quelques incantations, verse la potion dans le verre, souffle trois bouffées de tabac sur l'extrémité de mon crâne, puis dans le verre, et me le tend. Je bois la décoction, et regagne rapidement ma pension pour entamer le premier travail de ce long processus initiatique.


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Propriété intellectuelle et crédits
© Texte principal Charlie
Sources, citations, co-auteurs MABIT J. https://takiwasi.com/fr/jacques-mabit.php
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