Maintenant, si on se penchait sur ces fameux algorithmes ?
Un algorithme, c'est quoi ?
On sait maintenant d'où vient son nom. On sait aussi que son existence est encore bien plus ancienne et qu'elle remonte même aux origines de la civilisation humaine. On sait que son apparition est liée à la sédentarisation, au partage des terres, à la transmission de l'héritage, au commerce. On sait que son but était de résoudre les problèmes de calcul qui pouvaient en découler.
On sait qu'il est en fait un ensemble d'opérations mathématiques et logiques destiné à résoudre des problèmes qui ne peuvent pas l'être par une seule opération simple, et on sait aussi que c'est un ensemble d'opérations qui doivent être résolues dans un certain ordre.
Nous souvenons-nous de la résolution de problèmes arithmétiques et mathématiques de nos études primaires et secondaires ? quand un terme d'une formule n'était pas trouvable tel quel dans l'énoncé, mais qu'il devait d'abord être déduit à partir d'autres données qu'il contenait à l'aide d'une autre formule ou d'une simple opération arithmétique ?
Eh bien, quand nous résolvions ces petits problèmes, nous faisions en fait de l'algorithmique sans le savoir. Nous exécutions plusieurs opérations et plusieurs calculs dans un certain ordre, et même dans un ordre précis, afin de trouver la solution du problème posé par l'énoncé.
Et il s'agissait d'observation autant que de calcul, car nous devions identifier non seulement la formule pertinente pour sa résolution, mais aussi les données pertinentes pour son utilisation – et non seulement les données en elles-mêmes, mais d'abord leur présence ou leur absence en tant que telles... et en cas d'absence, la possibilité de les déduire d'autres données présentes – et la formule ou l'opération à utiliser dans ce cas, préalablement à l'autre.
On devait donc commencer par remonter le fil de la logique à l'envers, avant de pouvoir enfin résoudre le problème à l'endroit à partir des données présentes dans l'énoncé.
Il ne s'agissait donc pas de la simple application d'une seule formule donnée, mais de tout un raisonnement qui incluait la fouille de connaissances préalables pour en extraire non pas la, mais les formules (ou opérations) pertinentes...
... et si l'énoncé avait été imaginé par un prof, ou un rédacteur de manuel, un peu sadique, le processus d'identification de formules pertinentes et d'extraction de données manquantes pouvait se répéter à plusieurs niveaux... un véritable processus fractal...
... au grand désespoir de la plupart des gosses de dix, douze ou quinze ans, qui, à moins d'avoir, comme on dit, "la bosse des maths", avaient envie de passer leur temps à bien autre chose qu'à du calcul algorithmique, surtout en cascade ! et en avaient donc vite marre des calculs compliqués ! Ah ces maudits profs, ah ces maudits manuels, que ne pouvaient-ils faire simple ! au lieu de passer leur temps à empoisonner la vie des gosses !...
Il n'en reste pas moins une conclusion évidente à ce stade : toute cette identification de données manquantes, de formules pertinentes, et leur résolution en cascade – si ce n'est pas de l'algorithmique, qu'est-ce que c'est ?
Si ce n'est pas le "if... then... else..." ("si... alors... sinon...") bien connu des informaticiens, qu'est-ce que c'est ?
Avons-nous appris, au cours de nos études, à identifier le plus grand dénominateur commun de deux nombres ? ou leur plus petit commun multiple ?
Eh bien, c'est que nous avons appris à résoudre l'algorithme d'Euclide.
Oui, un algorithme !
Niveau collège (pour les élèves français, et pour ceux qui vivent ou ont vécu leur scolarité dans un pays dont le système s'inspire du système français voire est copié sur lui).
Ce que je veux dire avec tout cela, c'est qu'en réalité, les algorithmes nous sont bien plus familiers que nous le croyons.
C'est qu'en réalité, nous les connaissons depuis l'enfance, ou au plus tard depuis l'adolescence.
C'est qu'en réalité, je le répète, nous faisons tous de l'algorithmique sans le savoir.
(Bah oui, et alors ? Où est le problème ? Monsieur Jourdain faisait bien de la prose sans le savoir, non ?...
... du moins... c'est ce qu'en disait à l'époque Jean-Baptiste Poquelin 😉)
Et si ce n'est pas le cas... eh bien, c'est ça qui est inquiétant dans une société où leur importance a pris une ampleur telle qu'ils font partie intégrante de la plupart des technologies qui y sont utilisées.
À ce moment-là, ce n'est plus étonnant que l'on fasse désormais un peu partout tout un pataquès autour des algorithmes, comme s'il s'agissait d'animaux ou d'esprits malfaisants, de divinités païennes quelconques à contenter sous peine de se faire dévorer (ou plutôt, en l'occurrence, invisibiliser)... ou encore – restons au vingt-et-unième siècle, tout de même – des machines prêtes à se retourner contre les humains en mode Terminator...
... alors qu'ils sont tout simplement des outils de raisonnement.
Alors, qui a peur des algorithmes ?
Cela dit, parmi les définitions qu'il propose, le dictionnaire du CNRTL en a une qui dans ce contexte n'est pas très rassurante pour le gros de la population :
"ensemble de formules, de signes et de conventions accessibles aux seuls initiés".
Alors certes, la notation mathématique, et même logique, est un langage particulier qui doit s'apprendre. Mais elle n'a rien de mystérieux en soi, et personne n'est exclu a priori de son étude, pas plus que de celle d'une langue étrangère. Il n'existe aucune condition préalable à remplir pour ceux qui souhaitent l'apprendre, et la seule limitation à son assimilation est constituée par le goût et les dispositions particulières qu'un apprenant peut avoir pour cette matière (et aussi, admettons-le, par le temps et l'énergie dont il dispose pour les consacrer à son apprentissage).

© http://stephane.ravaut.free.fr/Train_miniature/Decodeurs/faire_votre_decodeur.html
Mais ma foi, il est possible de comprendre que voir des pans entiers de sa vie gouvernés par un ensemble d'opérations déjà complexe par définition dès le départ – donc à l'opposé de la simplicité à laquelle aspire tant le commun des mortels – et noté, en plus, dans un langage qui n'est pas directement accessible à la plupart d'entre eux, n'ait en soi rien de très rassurant.
De plus, les fonctions assignées aujourd'hui à ces fameux algorithmes sont elles-mêmes au moins aussi complexes qu'eux. Retrouver sur Internet toutes les pages existantes qui correspondent à une recherche par mots-clés, puis les classer par ordre décroissant de pertinence, n'est pas une mince affaire quand il y a des milliards de pages à scanner. Il faut tenir compte d'un grand nombre de critères différents et attribuer à chacun un ordre d'importance. Même en supposant un grand nombre d'itérations des mêmes processus, on se doute que celui de Google, par exemple, doit, en plus d'être complexe, difficile à saisir et impossible à lire, être particulièrement long. Un bouquin à lui tout seul ?...
Tout esprit un minimum méfiant pensera immédiatement que même sans en interdire explicitement l'accès au vulgum pecus, si on voulait tout simplement le décourager d'en prendre connaissance par la pure et simple ampleur de la tâche, on ne s'y prendrait pas autrement.
Tout esprit un minimum méfiant pensera aussi tout naturellement qu'il est bien plus facile d'embrouiller son monde avec des raisonnements complexes, rédigés de plus en langage peu lisible, qu'avec des raisonnements simples directement abordables et compréhensibles par un enfant de dix ans.
L'être humain a besoin de comprendre son environnement de manière immédiate et intuitive pour en garder le contrôle, et quand ce n'est pas possible, cela génère en lui anxiété et méfiance et le met immédiatement sur la défensive.
Ajoutons à cela que la plupart du temps, les algorithmes en question ne sont même pas transparents ni accessibles, puisqu'ils relèvent désormais du secret industriel et commercial. En effet, c'est justement la puissance de son algorithme qui a permis à Google de mettre tous les autres moteurs de recherche sur la touche en six mois en 2000 – y compris HotBot et AltaVista (qui aujourd'hui s'en souvient encore ?).
On devine que Google n'est pas près d'ouvrir en grand ses portes pour laisser consulter le sien en open source... et ici, on ne parle encore "que" de moteurs de recherche sur Internet ! Mais quelle technologie à l'heure actuelle n'a pas son algorithme ? Comment croit-on, notamment, que fonctionnent l'IA et la robotique ? Comment croit-on que fonctionne le marketing en ligne ?
Et enfin, n'oublions pas que leur puissance actuelle leur rend possible d'extraire des informations à partir de données qui normalement devraient leur rester inaccessibles. Et ici, on touche à toute la problématique hautement sensible de la confidentialité des données personnelles.
Même si ce n'est pas directement un problème d'algorithme, ni même d'énoncé, mais un problème d'accès aux données – un problème d'heuristique plus que d'extraction à proprement parler, en fait – la question de la confidentialité des données personnelles se pose quand même.
Et une autre question qui se pose tout autant, c'est celle de savoir qui est intéressé à les connaître, pour en faire quel usage... et si cet usage est bien respectueux de l'intérêt de l'individu dont on acquiert ainsi les données, non seulement sans son consentement, mais sans même qu'il en ait connaissance formelle ni même conscience.
Alors, entre complexité, manque de lisibilité, longueur, opacité, non-respect de la confidentialité des données et incertitude quant à l'utilisation qui en sera faite ou à laquelle elles pourraient donner lieu par la suite, et quant aux intentions dans lesquelles on les utilise, on peut comprendre que le gros de la population mondiale finisse par voir une menace dans un outil de raisonnement dont elle ne saisit clairement ni le contenu, ni les critères, ni le fonctionnement, ni les intentions ultimes de ceux qui l'utilisent, et encore moins les dangers éventuels auxquels il pourrait l'exposer.
Crédit image : © http://stephane.ravaut.free.fr/Train_miniature/Decodeurs/faire_votre_decodeur.html
© Jackie H, 2026
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