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De bleu clair à bleu foncé.

De bleu clair à bleu foncé.

Publié le 16 févr. 2026 Mis à jour le 16 févr. 2026 Conte
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De bleu clair à bleu foncé.


L'ultime pièce de la pentalogie du bleu : "Bleu n'est pas la couleur du paradis".


Cinq nouvelles pour cinq styles, cinq approches totalement différentes :


  1. Les yeux bleus, une autobiographie
  2. Bleu d'enfer, un thriller dans le milieu de l'urbex.
  3. Blue Life, une dystopie dans le cadre des mondes virtuels et des multivers. (Public averti – uniquement disponible sur mon blog en attendant les nouveaux blocs sécurisés Panodyssey)
  4. Mamie Blue, le "troisième âge" et les arnaques aux sentiments. (Public averti – uniquement disponible sur mon blog en attendant les nouveaux blocs sécurisés Panodyssey)
  5. De bleu clair à bleu foncé, l'amour au-delà de la mort, que je vous présente aujourd'hui.


Je désirai terminer sur une note d'espoir, une note d'amour, la rédaction de cette nouvelle ayant débuté le 14 février dernier. Bonne lecture.


De bleu clair à bleu foncé.

Un gardien le regarde passer, le pas trainant, son éternel bouquet à la main. Il hoche la tête en silence. 17 h sonnent au carillon de la chapelle toute proche. L’homme n’est jamais en retard. Il pourrait se rendre à la sépulture les yeux fermés.


Le temps est doux, le printemps s’effacera dans quelques semaines pour laisser place à un été que tout le monde espère chaud et agréable. Un calme feutré baigne le cimetière dans un cocon ouaté. Les parfums d’humus se mêlent à celui plus entêtant des fleurs fraîchement coupées posées çà et là. Une légère brume bleutée tente de ruser au ras du sol, elle imprime à l’ensemble des monuments une impression bizarre ; comme un avertissement affiché dont le lieu ne peut se départir.


Il croise de temps à autre, un visiteur égaré, le visage triste, une femme le regard perdu, qui paraît chercher une concession dans le dédale des sentiers et le labyrinthe des mausolées et des cryptes.


Derrière le gros chêne. Il arrive à destination. La tombe de Veronika, sa Vénus, sa piéta, son Aphrodite pour toujours. Chaque jour depuis… depuis… Il ne sait plus vraiment, il vient déposer un bouquet de fleurs, serré d’une fine bande de soie bleu clair. Un « nœud de clou » comme elle lui en avait enseigné la réalisation durant la traversée.


Tandis qu’il se recueille, il remarque le monticule de terre retournée depuis peu. Une personne a été ensevelie près de Veronika. Cela doit être très récent, il n’a rien observé hier lors de son passage. Une jolie jeune femme, enjouée, se tient debout devant la nouvelle parcelle.


— Bonjour !


Elle le salue sans se départir de son sourire apaisant. Il ne l’a jamais croisée, pourtant, elle lui semble familière. Tout en elle respire le calme, son visage est lumineux, presque rassurant. Son apparence ne présente rien d’extraordinaire. Elle porte des vêtements sobres, quasiment anachroniques dans ce décor tout aussi terne que naturellement rempli de vie. Les arbres, les massifs de plantes, les oiseaux qui gazouillent, une musaraigne qui louvoie entre les pierres. Toutes ces vies lui offrent à chaque fois l’espoir que ce lieu n’est en définitive pas qu'un espace dédié à la mort.


— Bonjour, je vous présente mes condoléances pour votre défunt.


Il avait désigné la nouvelle sépulture.


— Je vous remercie. Mon amoureux nous a quittés. Un départ naturel, il s’est éteint dans son sommeil.

— Oh, je suis désolé pour vous. C’est difficile de voir disparaître quelqu’un de si jeune.


Son visage d’une familiarité déconcertante, rassurante, ne se départit cependant pas de son sourire malgré les circonstances.


— Si je peux me permettre, à qui rendez-vous hommage ?

— Veronika, mon amour de toujours, ma seule passion.

— Vous l’avez perdue récemment ?

— Oh non, nous étions passagers sur le Titanic. Je n’ai pas pu la retrouver dans la panique générale. Son corps a été définitivement porté disparu. Il s’agit là d’une tombe symbolique.

— Mon pauvre Monsieur, je suis sincèrement désolée pour vous.

— Ne vous inquiétez pas, c’est ancien… Je suis confus, j’ai des absences, ma mémoire me joue des tours. Je ne me souviens plus toujours des dates. J’ai loué cette concession, et, depuis, je viens tous les jours. Je n’ai jamais repris compagne. Je lui suis fidèle et je le serai au-delà de la mort.


Un flottement, un bruissement secoue les jeunes feuilles du chêne séculaire. Un souffle de vent qui donne l’impression de porter au loin la corne de brume du bateau légendaire.


— C’est très beau et très triste. Vous allez sans doute me considérer comme une écervelée… Pourquoi ne pas avoir tenté de reprendre liens avec quelqu’un ? Ce bateau, cela fait tellement longtemps !


Il se courbe sous le poids d’un fardeau invisible. Il regarde le bouquet, le nœud de soie. Il se met à sangloter.


— Veronika m’avait appris à confectionner ce nœud, métaphore de notre union… Indéfectible. Elle portait une tenue de soierie bleue. Ce devait être notre soirée, j’allais la demander en mariage. Et puis, cette funeste nuit. J’ai décidé de conserver le symbole… Toute ma vie durant.


Il éponge ses larmes et se retourne vers la jeune femme. Elle a disparu. Il l’a certainement embarrassée, il n’avait pas besoin de pleurer et de s’apitoyer sur son sort. Elle traverse en ce moment l’épreuve qu’il a lui-même subie, tant d’années auparavant. Pourquoi lui avoir ajouté du chagrin, son chagrin ?


L’homme emprunte le sentier tandis que la luminosité décroît rapidement. Il est fatigué. Le poids des années, de la tristesse, de la mémoire. Le fardeau d’honorer une tombe sans corps, de vivre un deuil dont le processus est impossible à accomplir. Comment fera-t-il lorsqu’il ne pourra plus se déplacer ? Le prochain drame de son existence, sans doute.


— Ne partez pas tout de suite !


Il se retourne, la silhouette de la jeune femme se dessine dans le contrejour ambré de la lumière déclinante.


— Pardon ?

— Je pense que nous n’avons pas terminé !


Elle reprend le chemin en direction des deux tombes, l’homme se sent obligé de la suivre, irrésistiblement attiré par son aura de douceur, par la familiarité de sa démarche.


— Même si son corps ne repose pas en ce lieu, je suis persuadée qu’elle a acquis la certitude de ce qu’elle représente à vos yeux.

— Je n’ai pas eu l’occasion de lui exprimer mon amour comme je l’aurais voulu.

— Oui, mais vous l’avez fait toute votre vie et elle le sait.

— Qu’en savez-vous ? Qui êtes-vous pour me parler de la sorte ? Intéressez-vous donc plutôt à votre « compagnon disparu » qui gît à vos pieds.

— C’est ce que je fais, c’est la raison de ma présence, j’honore sa passion, je suis venue lui dire que je l’ai ressentie, tout le temps qu’il a passé sur cette terre. J’ai senti ses petits gestes, ses attentions, ses pensées, ses rituels.


En prononçant ces mots, elle désigne le sol retourné sur lequel est déposé un bouquet de tulipes nouées du même nœud de clou que le sien. Il reste sans voix.


— Je sais que tu m’as toujours adulée, que ton amour est éternel, au-delà de la mort. Il est maintenant temps que tu viennes me rejoindre et que tu arrêtes d’errer dans ce cimetière. Laisse partir l’idée que tu as de moi et retrouve-moi de l’autre côté.


Il la regarde sans comprendre. Elle sourit, lumineuse, éclatante de beauté. Il la reconnaît enfin. Veronika lui prend la main. Il a perdu toute notion de jour, d’année, de lieu. Tout s’efface. Les sons de la nécropole se sont tus, même le vent a disparu. Il ne ressent plus la tristesse ni le poids des années. Il inspire profondément, soupire un grand coup.


— Je t’aime

— Je sais Erik, je l’ai toujours su. Viens à présent, il est grand temps que tu quittes ce lieu, il est temps que tu laisses ces limbes qui te retiennent, il est temps que tu reviennes auprès de moi.


Le gardien du cimetière fait sa première ronde du matin. Il passe devant la tombe des « Amoureux du Titanic ». Une tombe vide au départ, pour la femme disparue avec le paquebot. Une concession louée par son compagnon. Il venait l’honorer tous les jours. Puis, il y a de cela dix ans, il est décédé dans la maison de repos qui jouxte le cimetière. Il avait atteint l’âge vénérable de 101 ans.

Il marqua une pause, quelque chose n’était pas normal. Pas de fleurs déposées aujourd’hui. Cela faisait dix années que le bonhomme avait été enterré dans la sépulture de sa chérie. Cela faisait dix ans qu’un bouquet était laissé sur la tombe, tous les jours. Il n’avait jamais pu apercevoir qui honorait leur mémoire. Aujourd’hui, personne n’avait apporté des fleurs nouées de soie bleue.


Illustration : Thanks to Koolshooters @Pexels => https://pexels.com/ (modifications apportées avec The Gimp)



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Line Marsan verif

Line Marsan il y a 1 heure

Douceur bleue et délicatesse. Merci Harold pour ce joli conte. 🩵

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