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Transat pour de faux

Transat pour de faux

Publié le 25 nov. 2021 Mis à jour le 25 nov. 2021
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Transat pour de faux

 

 

L'odeur est là, celle du bois mouillé, trempé, à la limite du moisi, l'humidité est oppressante, elle est glaciale. Une vapeur de cambouis s'élève entre deux soubresauts du sol. Le bateau tangue, roule, se replace ; on entend des sifflements, des voix inaudibles, des grincements et des chocs. Bienvenue dans l'escalier sans fin d'un vieux gréement glissant sur les flots noirs du Golfe de Gascogne.

Sur la table de quart, une carte marine bleu ciel, piquetée de pattes de mouche à décrypter. Quelques stigmates de froissements, un ou deux traits faits au crayon à papier, un petit déchirement en croix sur les plis de rangement du document. Des stylos qui roulent d'un bord à l'autre de la table. Et un compas d'école en plastique translucide.

 

Dans cet eldorado de la mémoire, je savoure de naviguer depuis trois semaines devant un écran d'ordinateur.

 

L'affaire débute par hasard devant la chaîne L'Equipe TV un dimanche matin désœuvré. Les géants des mers, nouveaux vaisseaux des quarantièmes rugissants, s'exposent au Havre, avec interviews techniques et champions en tenue de combat. Le départ est prévu dans une heure. On pronostique sur la météo en mer, on diagnostique les forces et les faiblesses des bateaux, sur foils ou pas, multicoques ou pas, Ultim, Imoca, Ocean 50 (ocheun fifti), Class40 (classkarante), ambitions galactiques. C'est la Transat Jacques Vabre qui va s'élancer entre Le Havre et Fort de France dans un parcours descendant jusqu'au Brésil, avec un passage redouté baptisé "Le pot au noir" (pouvant se comprendre "le poteau noir" quand on l'entend la première fois). Celui qui en réchappe, il est tranquille : remontée vers les Antilles, arrivée à la Martinique et début du Paradis.

Pour les pépères qui navigueront sur monocoques, en mode plus lent, la bouée à virer se situera au Cap Vert.

 

Le scoop est que ce programme d’expédition sympathique est disponible en ligne, en distantiel, version gamer. Mais surtout c'est un jeu en ligne en temps réel (temporalité réelle devrait-on dire), en conditions météos réelles, avec les capacités performatives réelles de chaque type de bateau, et en parallèle de vrais champions de la course au large hyper entraînés. Voilà un serious game qui promet une pure immersion dans une épopée moderne, sans avoir à filer à la superette faire des stocks de soupes à réhydrater ou autres plats lyophilisés, somme toute non encore disponibles en mainstream alimentaire au coin de la rue.

 

GO !

Google : Virtual Regatta, Page Offshore, création de compte, vérification du mot de passe provisoire, choix du bateau entre les 4 supports possibles (une formule 1, une voiture de rallye, un 4x4 ou une Mégane). La participation au jeu coûte 24€ et vous offre direct 2000 points pour vous acheter des voiles complémentaires, un décor sur les voiles et la coque, un carénage de dernière minute ou une radio VHF. Si cela ne vous suffit pas pour prendre le départ, vous pouvez allonger la carte bleue et vous offrir les services d'un expert et d'autres équipements real-life.

 

Nous y sommes : 300 000 joueurs en ligne prennent le départ à 13h30.

 

Environ 100 000 sur les multicoques géants Ultim, 100 000 sur les multicoques à foils Imoca, et 50 000 dans chaque catégorie de monocoques.

 

Dans ce contexte, on se sent tout petit et on ne risque pas grand chose en terme d'égo si on se rate dès le premier jour.

 

A l'écran s'affiche un beau bateau et une bande son de vent, sur un plan d'eau à clapot calme, image réaliste du port du Havre, sans le stress des compétiteurs. Le départ consiste à appuyer sur un bouton sur l'écran après avoir choisi son cap. Le bateau part tout seul.

Pas de voiles à régler, pas d'adieux au continent, juste du routage en fonction des vents disponibles.

 

Les vents sont visualisables sur l'écran, en zoom avant et zoom arrière, permettant de passer du vent arrivant maintenant sur les voiles, aux vents qui y arriveront dans 1h, dans 2 h, dans 3h etc jusqu'à 24h, 48h et J+3. Comme sur Google Map, le jeu permet de dézoomer jusqu'à voir la planète entière et donc tous les vents qui s'agitent sur la Manche, sur l'Atlantique, mais aussi ailleurs sur la Méditerranée ou dans le Golfe persique, à +1h, +2h ... C'est un service météo incroyable ! L'impression d'avoir les hangars d'IA de Méteo France World cachés dans un coin de l'ordinateur.

 

Ces conditions de jeu sont hyper réalistes par rapport au travail de routage qui consiste à calculer le meilleur trajet par rapport à l'évolution du vent, dont la vitesse et la direction constituent le carburant des bateaux à voiles.

Il se fait loin le temps où on essayait d'aplatir la carte marine sur la table du carré pour effectuer un point de cap. Et qu'on se branchait à la main sur la météo marine de France Inter, Bible bi journalière du climat océanique subi.

 

L'écran permet de voir les autres bateaux, pas les 50 000 ou 100 000 de sa catégorie, mais une sélection parmi des joueurs que l'on suit. On peut cliquer sur leur bateau et vérifier leur vitesse par rapport au vent, c'est utile en analyse micro locale des vents disponibles. On peut voir à quelle place ils sont dans le classement, même si cela ne signifie pas grand chose quand on est si nombreux.

 

Pour ce type de jeu très réaliste, il faut savoir naviguer, il n'est plus temps à 10 minutes du départ de potasser les allures du bateau en fonction de la direction du vent.

J'ai la chance d'avoir fait pas mal de voile légère, catamaran et planche à voile, kayak de mer (utile pour la gestion des courants et des dérives), et de voilier côtier et hauturier. Mais cela fait 10 ans que j'ai arrêté et je n'y pense jamais.

En un clic je prends le départ et tout se remet en place dans ma tête, comme quand on remonte sur une bicyclette après longtemps. Je suis derrière un écran mais tout mon corps sait ce qu'il faut faire. L'avantage est que je n'ai pas d'efforts physique à faire, pas de voiles à enrouler, dérouler, ranger, hisser, pas de barre à tenir toute mouillée en extérieur, pas de bannette (couchette) trempée et houleuse où m'écrouler de fatigue. Quand je sature, je lève les yeux et regarde ailleurs, quand le bateau est calé, je sors dehors faire autre chose pendant des heures, quand je stresse je me dis que ce n'est qu'un jeu, quand j'ai sommeil je vais dans un lit. Mais malgré ces différences, je suis en mer dans ma tête, je fais sonner le réveil pour faire mes quarts de nuits, je fractionne mon sommeil entre deux manœuvres de changement de cap, bref je suis mordue. Je n'ai jamais joué à un jeu vidéo avant.

Je dois dire que je suis bluffée par le réalisme et l'engagement que cela engendre, certainement dû au fait que c'est une course qui existe quelque part en ce moment même. Sinon j'aurai décroché au bout de trois jours, surtout que les vents étaient horriblement changeants et faibles, sur toute la course mais en particulier pour sortir de la Manche et atteindre l'Espagne. Quitter la zone exclusive de pêche française fut un calvaire !

 

J'ai eu l'impression de faire un saut personnel quantique quand j'ai décidé de naviguer non pas en longeant la France mais en prenant la voie atlantique (au large). Dans la vraie vie, partir en plein océan est un challenge en terme de sécurité. Normalement il faut passer chez le dentiste avant une traversée de l'Atlantique, histoire d'éviter toute forme de rage de dents ! Et là hop. Ce n'est qu'un jeu.

J'ai adoré cette sensation de quitter les continents pour appliquer les lois de la navigation en zone éloignée de tout. J'ai pu revoir tous mes savoirs, j'ai dû inventer des façons de prévoir, j'ai dû discipliner mon mental emberlificoté dans les multiples paramètres de changements de vents et de possibilités du bateau. J'ai pu observer des zones de dépression (tourbillons) qui peuvent être très utiles pour avancer quand même. J'ai essayé de descendre un méridien en ligne droite, je l'ai appelé l'ascenseur. J'ai regardé les reliefs de la carte météo océanique comme si c'était un skate park géant entre deux rives. J'ai fait ma tambouille et j'ai trouvé cela hyper gratifiant.

 

Là je suis dans ma troisième semaine de transat, le bateau est entre le Cap vert et la Martinique, à 36° Ouest du méridien de Greenwich. Mes amis me demandent si je suis en mer quand ils m'appellent au téléphone. J'en ai encore pour deux semaines je pense. Je suis 1200 ème sur 46 000. Je garde le Cap.

 

Le virtuel face au réel. Un grand moment accessible à tous, très engageant, très formateur. J'ai appris tellement.

Je dirais que Virtual Regatta est davantage un jeu expérientiel qu'un serious game. Les live stream le soir en direct avec des champions au large nous rappellent que certains vivent le truc dans les conditions du réel, c'est à dire avec le corps fatigué, le cerveau embrouillé, des flaques d'eau partout, le sourire, l'amitié et la gagne. Je dis Bravo. Il faut avoir joué pour mesurer leur exploit.

 

 

A plus dans le bus

 

Laure

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