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Via A. La Marmora, Catane.
Non-fiction
Société
calendar Publié le 26 août 2026
calendar Mis à jour le 26 août 2026
time 8 min
Tous publics

Via A. La Marmora, Catane.


« On va bien trouver la monnaie. Entre celle de la caisse et la mienne, on devrait y arriver… », me dit avec hésitation l’agent administratif de la commune de Catane. « Sinon, je peux payer par carte », dis-je d’un ton légèrement provocateur, car je connaissais déjà la réponse que ce monsieur allait me donner. « On n’a pas la machine ici… » A la barbe de la loi italienne.

L’employé souriant, à la moustache des années 1950, déverse le flot de pièces à sa disposition dans l’espoir de trouver les 16 € qu’il doit me rendre. Le maigre butin d’un et de deux euros s’empile pour former une humble pyramide culminant à 9 €. Il en manque. D’autres fonds du Trésor public, conservés dans une enveloppe secondaire, nous permettent de nous rapprocher de la somme requise. Nous y sommes presque : je vais bientôt pouvoir repartir avec ma demande de résidence en main. Ce n’est pas rien, car je suis assis depuis un bon moment déjà, malgré un dossier pourtant prêt, complet et imprimé.

Mais le compte d’apothicaire de notre agent n’est pas simple à réaliser. Il est bien difficile de se concentrer car, depuis cinq minutes, un homme tambourine à la fenêtre opaque du bureau qui donne sur la cour intérieure.


« Nino, staiu travagghiannu ! » — Nino, je travaille, là ! — finit par hurler notre trésorier, quelque peu irrité.


Mais le perturbateur extérieur ne se décourage pas : vous lui fermez la fenêtre, il passe par la porte. « Nino » frappe fort contre la planche de contreplaqué qui nous sépare avant d’entrer, sans même attendre la réponse de l’agent, qui reste circonspect devant cette scène où tout va très vite. Une jeune femme blonde, au style plutôt voyant, accompagne l’homme qui s’est auto-invité dans le bureau.


Savvo, a Signurina c’avi a ghiri a Palemmo rumani, però a catta d’identità l’avi scaduta. A fai per cottesia a sta signurina a catta, tipo subitu?

(Salvatore, cette dame doit aller à Palerme demain, mais sa carte d’identité est périmée. Tu pourrais lui renouveler sa carte tout de suite ?)

E vabbè… Signorina, La prego di aspettare fuori. Appena finisco qui, La chiamo.

(Oui, d’accord… Madame, je vous demande d’attendre dehors. Je vous appelle dès que j’ai fini ici.)


Je viens de me rappeler où j’ai vu ce Nino qui parle fort, dans un sicilien à couper au couteau. C’est le posteggiatore qui officie devant les bureaux de la commune et passe ses journées à jouer à Tetris pour optimiser chaque mètre carré des rues et des trottoirs qui entourent le bâtiment communal, afin d’y caser le maximum de voitures, moyennant finances, il va sans dire. Le tout devant la police municipale, très certainement distraite par l’excès de travail.


Salvatore — notre employé a désormais un prénom — me regarde, embarrassé par cette scène qui le met en porte-à-faux. Notre posteggiatore Nino est entré dans son bureau comme chez lui, sans laisser aucun doute sur l’existence d’une collaboration, peut-être tacite, entre les deux hommes. Giuseppe Fava disait que la mafia n’est pas une économie parallèle, car elle est enlacée, tressée à l’État. Nous y sommes.

« Non, mais ça, c’est intolérable ! Je vais aller en parler à la responsable juste après », ajoute notre agent d’un ton sec, pour tenter en vain de ne pas perdre la face. Mais c’est trop tard.

Devait-il prendre un air encore plus révolté pour me convaincre ? Aurait-il dû parler à demi-mot et ainsi avouer les rouages d’un mécanisme déjà bien rodé ? Il choisit une solution intermédiaire, donnant à son discours un effet paradoxal et bien protocolaire, qui ne me laisse guère de doute sur sa complicité dans ce système de favoritisme orchestré par la criminalité locale.


Les comptes s’achèvent dans un silence gênant, qui nous renvoie chacun au secret de Polichinelle d’une administration complice, parfois corrompue. J’observe l’homme empiler les centimes pour parvenir à la somme fatidique qu’il doit me remettre. Il y arrive : c’est chose faite. Il m’explique comment consulter sur Internet la progression de mon dossier. Je peux ainsi suivre la production et l’acheminement de ma carte d’identité. Sur le coup, je me demande comment il pourra délivrer une carte d’identité à la dame qui attend dehors, puisqu’elles sont désormais produites de manière centralisée par l’État. J’imagine que le bon Salvatore conserve encore une pile de cartes en papier dans un placard et qu’il les utilise chaque fois que son collègue — comment l’appeler autrement ? — Nino lui demande un document d’identité express.


La carte d’identité : c’est intéressant, comme expression. Si je prononce ces mots en français, il est évident pour vous que je suis forcément de nationalité française. Sinon, j’aurais une carte de résident, d’une autre couleur que la vôtre.

Pas en Italie.

En Italie, une carte d’identité est une carte d’identité délivrée par l’État italien. Une carte qui indique votre nom, votre prénom, qui vous êtes, mais pas ce que vous êtes. Il n’y a pas de différence de format entre celle des Italiens et celle des étrangers. Pas de ghettoïsation de l’autre, réduit à une carte qui, par sa seule couleur, indiquerait qu’il n’a pas forcément les mêmes droits que la personne à côté de lui. C’est un détail, mais un détail qui fait toute la différence.


Je quitte le bureau de Salvatore, les poches pleines de petite monnaie. Mon portefeuille va exploser, tant il est rempli de ferraille. Il pleut et je vais devoir marcher deux cents mètres pour rejoindre ma voiture, garée sur le parking d’un supermarché voisin. C’était ça ou donner deux euros à Nino pour bénéficier d’une place de seigneur juste devant le portail. Mais je n’avais déjà pas de monnaie pour la commune, alors figurez-vous pour Nino, à l’entrée.



ÉPILOGUE


Six mois plus tard, voyant sur le site Internet de l’État que ma carte est toujours en cours d’acheminement depuis un mois, je repasse au service de la commune. On m’annonce que ma carte m’y attend depuis trois semaines. Je file donc à San Leone pour récupérer mon précieux sésame, enfin obtenu après tant de temps.

« Monsieur, mais comment se fait-il que l’application m’indique toujours que la carte est en cours de livraison ? »

« Lassa stari, chista app iè na minchiata. »

(Mais laisse tomber l’appli, c’est de la connerie.)


Je reste sans voix devant cette envolée lyrique qui rendrait jaloux les plus grands poètes. Mais que voulez-vous : la créativité n’attend pas ; un document d’identité, si.




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